Nicéphore n'a pas d'envie
Nicéphore visite Aubin qui a acheté une voiture. Ce dernier la nettoie alors qu'elle brille de tous ses feux, il lève le capot cent fois pour évaluer les capacités du moteur, il guette dans les sculptures des pneumatiques, le caillou qui entamerait la gomme. Nicéphore est indifférent, sauf au coup à boire que lui offre son ami pour fêter cette acquisition.— Pourquoi tant d'excitation pour un véhicule ? s'étonne-t-il.
— Ce n'est pas n'importe quel objet, répond aubin, c'est mon automobile.
— Comment fais-tu pour qu'elle devienne tienne de façon si intensive ?
— Par mon désir d'elle et la manière dont je l'investis.
Curieuse façon de jubiler pour une chose, médite Nicéphore. Un dernier verre pour la route l'accompagne chez un voisin assis devant sa télévision.
— Que regardes-tu ? s'inquiète notre homme.
En effet, Blaise a une attitude étrange : il a empoigné les bras de son fauteuil et il se soulève pour mieux agiter ses jambes devant lui. Il semble à Nicéphore que son pied pousse un invisible ballon. Ses yeux exorbités fixent l'écran, il oublie le verre de bière que son épouse vient de lui subtiliser.
— Je regarde la finale du match, Nicéphore, ça se voit non ? Ne me déconcentre pas, tu vas leur faire manquer un but.
— Quel intérêt trouves-tu à tant d'agressivité ? regarde-les, peu prêteurs, tous à vouloir ce ballon pour eux.
— Tu n'y comprends rien, tu es pire que ma femme. Essaie de t'intéresser, tu verras, c'est passionnant, le sport.
« Encore un qui fait de l'exercice dans sa tête », remarque Nicéphore. Puis il traîne son ennui vers son chez lui et rencontre Nathan. Ce dernier, parfaitement silencieux, contemple les étoiles. Nicéphore l'interrompt dans son observation :
— Vois-tu quelque chose de nouveau ? ose questionner Nicéphore.
— Rien de neuf dans le ciel, répond l'observateur, ce sont mes désirs qui le teintent d'intérêt.
— Vois où tes désirs te mènent, à inventer ce qui n'est pas !
— Désir n'est pas délire, Nicéphore, bien que cela rime.
— Plus que tu ne crois, je viens de chez Aubin. Il s'est toqué d'une voiture. Il est ridicule à aduler un objet.
— Mais cela le fait vibrer, qui vibre vit plus intensément.
— Ou plus dangereusement ? Blaise, qui exulte pour une partie de ballon rond risque de perdre la tête si son équipe favorite est défaite.
— Cela ne sera pas définitif, et le souvenir de cette soirée l'aidera à supporter sa femme et ses migraines.
Nicéphore rentre chez lui. Il s'interroge sur les lubies de ses contemporains. Tous ont l'air d'avoir des passions, des envies, des désirs. Lui non. Rien ne le tente. Sa vie lui apparaît vide, tout à coup. Il aimerait faire expérience de ces transports inconnus de lui.
De bonne volonté, il s'imagine souhaiter une voiture. Il se la représente blanche comme la neige, aux vitres teintées, gainée de cuir à l'intérieur. Nicéphore est au volant de son véhicule. Il glisse sur l'asphalte, sans bruit, pour le conduire au stade où se joue la dernière partie d'un match attendu par des millions de fanatiques.
Nicéphore s'ennuie de sa rêverie, pour cause, il n'invente rien, car dimanche dernier il a pu s'offrir les places hors de prix de cette partie du siècle. Son automobile neuve et immaculée l'a transporté sur les lieux.
Le ciel qu'il scrute quelques instants, à l'instar de Nathan, ne lui procure aucune émotion. Certains aimeraient y aller, lui non. Sa navette personnelle le conduit régulièrement dans la lune. Ce sont, pour lui, voyages habituels qui ne lui apportent plus rien.
Un sentiment de vide l'envahit et le mène chez son ami Nathan qui le conseille si bien.
— Comment faire pour désirer ?
— Il faut se sentir en manque de quelque chose, Nicéphore, le manque induit le désir. Toi, tu possèdes tout. Tu es comblé, tu ne sais plus désirer.
— Comment ressentir ce manque dont tu me rebats les oreilles, et comment faire durer cette impression ? Si mon désir se comble comme un trou envahi par du sable, je reviendrai à un sentiment de plénitude et tout sera à recommencer.
— Cesse d'avoir peur d'être rassasié de tes appétits, Nicéphore, et tu prolongeras ton désir.
Nicéphore n'est pas convaincu, et décide de retrouver Aubin pour mieux cerner le problème.
— Que fais-tu avec ta voiture ?
— Je compte séduire les filles. Les donzelles s'imaginent facilement que le propriétaire d'un tel engin, est beau, intéressant et plein de pognon.
— Moi, ma voiture me conduit d'un point à un autre, c'est tout.
Nicéphore quitte aubin en ne comprenant rien à son fin sourire.
Blaise est au café dont Nicéphore pousse la porte, histoire de se désaltérer.
— Qui a gagné ? s'informe Nicéphore
— Les bleus, comme je le souhaitais, répond Blaise en levant le coude.
— Cela t'importe-t-il à ce point ?
— Bien sûr, c'est le pays qui gagne, je suis de ce pays, donc c'est moi qui triomphe des rouges. Je suis plus fort que tous et je m'en réjouis encore.
— Jusqu'à quand ?
— Jusqu'au prochain match. Nicéphore pense qu'ils ont raison tous les deux. Cette vue des choses les aide à être des héros et non des hommes ordinaires. Il se précipite chez Nathan, il le dérange, car ce dernier cultive son jardin.
— Blaise est le plus fort du monde depuis que son équipe a remporté la victoire. Robert a toutes les filles qu'il veut. Moi aussi, j'ai besoin de cette puissance pour me sentir vivre. Une grosse voiture, voilà ce qu'il me faut. Plus grosse que celle d’Aubin, je pourrais séduire plus que lui. Puis des matchs et de la bière à gogo pour entretenir ce sentiment et exister enfin.
— Calme-toi, Nicéphore. C'est l'envie qui te mène. C'est à dire ce que tu fantasmes de l'usage que font Aubin et Blaise de l'objet de leur passion. Voiture et match servent leurs aspirations personnelles.
Tout dépend de la nature de ton propre manque. Tu dois le définir pour transformer tes désirs, non tes envies, en énergie. Ainsi, tu trouveras, pour un moment, l'apaisement.
— Tu as raison, d'autant plus que je n'ai rien à faire d'une grosse voiture et d'une compétition sportive. J'aurais aimé y croire, c'est tout.
« Qu'est-ce qui me fait défaut ? » se demande Nicéphore au calme de sa chambre. Être considéré par autrui comme quelqu'un d'unique ayant des pensées originales à partager ? Me sentir reconnu pour mes créations inimitables et spécifiques ? Rencontrer mes semblables et leur confier un peu de moi-même afin que nous nous reconnaissions ? Voilà quels sont les termes de mon manque personnel. L'idéal serait une activité qui se renouvelle à l'infini. C'est sur ces considérations que Nicéphore sent poindre en lui, le désir d'écrire.
Chapitre suivant : Nicéphore et l'épreuve de la tolérance.