Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Ma rencontre avec Aubin

Nicéphore se fait rare. Depuis quelque temps, il s’éloigne de nous, ses fidèles compagnons. Nathan ne l’aperçoit plus que très épisodiquement. Moi-même, je ne parviens pas à lui fixer un rendez-vous pour que nous nous entendions sur ce que je dois dire, écrire de lui. Sa mère, Cornélia, me téléphone pour me demander où il est. Je lui réponds que je l’ignore.
Une inquiétude sournoise et imprécise monte en moi. Aussi, pour m’en distraire, je me rends au théâtre où se produit l’acteur Aubin, son ami. À dire vrai, j’espère le rencontrer et éclaircir le mystère de l’éloignement de Nicéphore.
Après la représentation, je m'assieds à la table du bistrot sis impasse du Cafard Malfaisant où Aubin traîne avant de rentrer chez lui. Plus aucune chaise de libre, il demande à profiter d'un siège à ma table. J'accepte, trop heureux de cette opportunité. Je l'observe un moment et décide de le laisser venir à moi, sans le gêner par des questions maladroites. Contrairement à Nicéphore, Aubin est petit et rond. Il bouge tout le temps comme s'il lui était difficile de rester en place. Aubin supporte mal le silence poli installé entre nous, aussi, c'est lui qui m'aborde sur un ton enjoué :
— C'est vous qui écrivez la vie de Nicéphore ? Je vous ai souvent vu avec lui.
— Disons que je suis témoin de ce qu’il éprouve, il m'a demandé de coucher sur papier ses impressions. Je m’exécute, voilà tout.
— Drôle de type, ajoute Aubin, il ne fait jamais rien comme les autres.
— Quoi, par exemple ?
L'acteur me considère, étonné. Il regarde le plafond, suit le vol d'une mouche et pose son regard sur ses mains :
— Eh bien, il ne s'achète pas de voiture. Ce n'est pas normal de nos jours, il ne s'intéresse pas au foot, encore moins aux filles, ni à la fête.
— Pourtant, il va vous voir sur scène, il aime ce que vous faites.
— Trop, je ne sais pas pourquoi. Cela fait dix fois qu’il assiste à cette pièce, moi, elle finit par me sortir par les yeux. J’aimerais interpréter autre chose.
— Qu’est ce qu’il vous plairait de jouer ?
Là, Aubin examine sa montre. Attend-il quelqu’un ? Il semble soulagé, il a le temps encore… Il me répond de bonne grâce.
— J’aimerais jouer dans une pièce où l’histoire se terminerait bien, où on ne se compliquerait pas la vie à séduire les filles avec des tas de trucs impossibles à faire, où elles seraient sans être mijaurées.
— Vous parlez du théâtre ou de la réalité ?
— Je ne sais plus, nous évoquions Nicéphore, je crois…
Tout à coup, Aubin me semble vieilli. Je sais l’attrait qu’il exerce sur mon ami et je me pose cette question : « Qu’a-t-il pour plaire ? » à Nicéphore ? Aux filles ? Je le découvre gris et bouffi. N’abuserait-il pas d’alcool ? Il fume trop, en tout cas ! c’est la troisième cigarette qu’il allume en peu de temps.
Nicéphore est fasciné par ce personnage. Personnage, oui, le terme est bien choisi puisque Aubin semble hésiter entre la scène et la réalité. Je choisis de le sonder plus avant afin de savoir ce qui plaît tant à mon ami chez Aubin.
— Vous semblez intéressé par la gent féminine, Nicéphore, lui, en fait peu de cas, comment expliquez-vous ça ?
— Je n’explique rien du tout et je cherche bonne fortune. Les blondes me font saliver, mais, manifestement, elles ne me regardent guère. Surtout lorsque Nicéphore est avec moi. On dirait qu’il fait fuir les femmes. Il n’est pas drôle, les filles aiment les gars qui les font rire, alors…
— Voulez-vous dire que Nicéphore vous empêche de rencontrer l’amour ?
— Oh, l’amour, c’est un bien grand mot, il m’empêche surtout de rencontrer des femmes. Voire plus, si affinités, comme on dit, voilà tout.
La discussion devient ambiguë, je la détourne pour savoir si Nicéphore a, dans sa vie, quelqu’une avec laquelle il serait parti sans laisser d’adresse :
— Et si il avait rencontré l’âme sœur, il vous laisserait tout loisir de chasser de votre côté.
— Oui, mais il ne jure que par moi, ce qui l’empêche de se fixer sur une autre affection.
Je ne dirais pas qu’il est inverti, mais ça y ressemble dans l’âme. Je veux dire par là qu’il ne s’intéresse qu’aux relations entre hommes, relations qu’il dit intellectuelles et qui me fatiguent fort.
Ça, je l’imagine aisément. Je me garde d’en faire la réflexion à Aubin, mais je ne le songe pas capable de soutenir une conversation d’idée avec Nicéphore devenu si fin au fil de son existence. Ceci grâce à Nathan et surtout à moi-même qui lui ai révélé son identité. Je considère Aubin, évitant soigneusement de laisser transparaître le léger mépris que j’éprouve à son égard. Je ne peux m’empêcher de lui demander tout de go :
— Et vous, l’homosexualité, ce n’est pas votre truc ?
— Non, enfin non, quoi…
Cette réponse évasive me met la puce à l’oreille. Aubin n’est pas si clair, il sent mon intuition :
— Enfin, bon, quand on n’a rien d’autre, je veux dire, les jeunes dans les internats ou les prisonniers dans les bagnes…
Pour en savoir plus, je le rassure sur ma tolérance :
— Moi vous savez, tant qu’on ne m’impose rien, je n’y vois pas d’inconvénient.
— Et puis, des fois, avec un peu d’alcool, on se laisse aller, il peut arriver que certains gestes surviennent, dont on ne se défend pas…
Pris d’un doute, je lui pose carrément la question :
— Avec Nicéphore, vous auriez eu ces gestes ?
— Je ne crois pas, je ne m’en souviens pas, ou alors j’avais trop bu ; cela m’arrive lorsque je ne supporte plus ma vie .
Intérieurement, je m’étonne d’une quelconque réflexion philosophique, aussi ténue soit-elle, dans la bouche d’Aubin. Je m’aperçois que ce type est malheureux et prêt à tout pour combler sa solitude. Il regarde sa montre et m’annonce qu’il va se coucher, mais il ne bouge pas de sa place. Je crois que je le gêne. Je pose la seule question qui m’est importante :
— Si Nicéphore est inverti, j’espère qu’il vit bien cette différence et qu’il n’en viendra pas à se cacher pour la vivre.
— Il a beaucoup d’insomnies et compte les moutons pour s’endormir, je crois qu’il s’en veut de ce qu’il considère comme une particularité. N’oubliez pas que l’homosexualité sépara, autrefois, ses parents. Puis, moi, je ne suis pas capable de lui apporter ce qu’il me demande et il faudra bien que j’arrive à le lui dire.

Sur ces mots, je quitte Aubin. Je crois saisir le sens de ses dernières paroles et je réalise que mon ami n’est pas au bout de ses malheurs. La discrétion est mon lot et je ne veux gêner davantage Aubin. Il attend quelqu’un, j’ai compris qui.
C’est sans surprise que j’aperçois Nicéphore dans la nuit. Il traverse l’impasse du Cafard Malfaisant. Nous nous croisons lorsque je sors du troquet. La pénombre de la rue l’empêche de me reconnaître. Il a, dans le regard, un éclat de bonheur qui l’aveugle.

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