Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Toute honte bue.

Nicéphore veut se déguiser en courant d'air. L'idée lui vient alors qu'il prend la fuite devant deux policiers intéressés par l'orange qu'il tient à la main. Un larcin auquel il n’a pas pu résister va l’amener derrière les barreaux, d'où cette idée de courant d'air qu’il conçoit bien adaptée à l'évasion qu'il projette.
« Toute honte bue, je préfère disparaître ». Voilà la bribe de conversation que Nicéphore attrape en se réfugiant chez Nathan. Ces paroles résonnent particulièrement à ses tympans car il aimerait s'évaporer dans l'éther pour les raisons que l'on sait.
— La honte fait donc disparaître ? demande Nicéphore à son sauveur
— Oui, si elle t'amène à l'autodestruction, la honte peut être facteur de disparition.
— Doit-on l'ingérer pour obtenir de tels effets ?
— On doit la considérer comme sienne, répond Nathan qui ajoute :
— Il serait bien que tu te mettes au vert quelque temps, je te propose de t'évanouir dans la nature.
Nicéphore s'imagine que son ami veut se débarrasser de lui. Malgré tout, il en accepte l'idée.
L'homme en cavale n'est pas sans courage. Nicéphore part de bon matin, à jeun, afin de favoriser la pâmoison libératrice. Il marche longtemps avant de ressentir les faiblesses annonciatrices du malaise attendu. Des picotements le long de ses jambes lui semblent de bon augure et, en effet, notre candidat à la disparition chute dans l'herbe grasse, le nez en avant et pique un somme. Les gendarmes du canton le retrouvent, souriant et endormi. Le réveil de Nicéphore est teinté d'une amère déception, il n'a pas disparu. Nicéphore constate que la nature n'est pas un bon terrain de dissolution. Il prend ses jambes à son cou, comme il est bien entraîné, il sème ses poursuivants.
Pour se consoler de son échec, il se paie un spectacle de magie. Un illusionniste lance par dessus sa tête des foulards multicolores qui se volatilisent comme par enchantement.
— Oh ! Ils sont où ? demande un enfant à sa mère, je ne les vois plus !
— Ils se fondent dans le décor, répond doctement la jeune femme.
Une telle remarque ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd mais bien dans celle de Nicéphore. Dès le lendemain, il tente l'expérience de se fondre dans le décor, pour s'éclipser et se transformer en courant d'air.
Le plus dur est de trouver les accessoires adéquats. Il porte naturellement ses pas vers un vieux théâtre de sa connaissance. Dans la journée, tout est désert, aussi a-t-il tout loisir d'étudier la question. Sur la scène vide, pend du plafond un large cadre doré. Nicéphore élit cet objet comme lieu de sa folie. Il se figure qu'en se jetant violemment au travers de ce cadre qui n'enserre que du vide, il se fondra dans le décor et trouvera l'invisibilité dont il a besoin. Nicéphore prend son élan, et d'un plongeon tonique entre dans les dorures. Il s'assomme royalement sur un trompe-l'œil fait de glace avec tain.
— Etre estourbi ne vaut pas résorption, énonce son ami Nathan qui veille sur lui de près et de loin.
— Je suis à court d'idées, j'ai bien entendu ce que tu as dit l'autre jour : « toute honte bue, je préfère disparaître. » Y a-t-il un breuvage honteux qui aurait la possibilité de dissoudre les corps et les humains ?
— Continue ta quête, l'invite Nathan, un sourire aux lèvres.
Pugnace dans sa détermination à s'effacer, Nicéphore s'adresse à un jeune alchimiste qui prétend avoir trouvé le solvant universel. Ce dernier lui avoue qu'il n'a pas encore inventé le flacon pour le contenir. À ces paroles, Nicéphore ne réussit qu'à fondre en larmes.
Il réalise que sa méthode ne le mène à rien, aussi change-t-il de stratagème et envisage de chercher où se niche la honte afin de l'absorber. Il la trouve assez facilement dans les yeux de sa concierge. Dès le matin, elle lit les lettres qu'elle distribue. Mais cette honte-là n'est pas exploitable. Il la rencontre aussi dans le regard d'un enfant croisé sur son palier : ce dernier vole des sous dans le porte-monnaie de sa mère. Nicéphore en conclut que la honte se tapit dans les yeux de ses congénères. Il doit trouver une méthode pour la liquéfier afin de l'ingérer. C'est ainsi qu'il s'achemine au bistrot du coin. Il y connaît un poivrot nanti d'un œil de verre: Gontran. Il est déjà au bar à déclamer des vers:
— « L'œil était dans la tombe et regardait Caïn ».
Cela semble de bon augure à Nicéphore qui lui offre un rhum. Il ne goûte pas particulièrement ce genre de boisson, mais lui prête des vertus particulières de dissolution. Pendant qu'avec gourmandise, Gontran regarde le gobelet se remplir, Nicéphore lui donne une grande tape dans le dos, ce qui fait choir, dans le récipient, l'oculaire prothèse.
Nicéphore ne fait ni une ni deux, il s'empare du breuvage et l'avale tout de go. Il s'étouffe et semble passer de vie à trépas dans les minutes qui suivent.
Personne ne sait, si, par cette extinction, il a trouvé comment se déguiser en courant d'air, mais je crois bien que tout le monde s'en moque.

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