Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Nicéphore Prend son temps


— Viens avec moi j'ai du temps à tuer, dit Nathan à son ami Nicéphore.
Ce dernier, toujours en quête de sensations nouvelles et de chasses inédites est entièrement d'accord pour le suivre. La proposition tombe à pic et le gibier l'intéresse. Tuer le temps, quelle aventure ! et ceci, en toute impunité. Comment Nathan va-t-il s'y prendre pour perpétrer son forfait ?
— Pourquoi veux-tu tuer le temps, demande notre homme, que t'a-t- 'il fait pour mériter pareille sentence ?
— Rien de particulier sinon qu'il court et ne se rattrape pas. C'est du temps perdu pour la patrie, pour nous autres et pour les banquiers, remarque Nathan.
— Où trouver du temps à tuer ? ajoute Nicéphore
— On en trouve régulièrement à la sortie de la messe, le jour du onze novembre, répond Nathan.
Les deux gaillards se rendent donc sur un parvis d'église pour observer le temps qui passe. Or ce qu'ils constatent les cloue sur place. Jour J se trouve là en personne et décide de ne plus bouger, de rester où il en est, c'est-à-dire à onze heures cinquante-neuf secondes et quelques brouettes de condamnés. Il est déterminé à se conserver en place un jour de novembre, histoire de pérenniser le jour des Morts.
Nathan le questionne sévèrement :
— Tu exagères, comptes-tu vivre de l'air du temps à rester ainsi sans courir après ?
— Je me délecte de ce que je vois et prends enfin le temps de vivre, rétorque la future victime. Regarde, le maire tremble de froid, son discours se fige dans l'immobilité des secondes. Les enfants avalent, à la messe, des couleuvres qui ne passent pas. Les mères de famille achètent sans fin religieuses et financiers véreux.
Nicéphore se dit que l'observation est fort juste et pense qu'il est vain et cruel de tuer ce jour J si distingué dans ses idées. Cependant, tout le monde se lasse de tant d'immobilités, Nicéphore suggère à Nathan d'aller à Cabourg. Là-bas, ils pourront toujours se donner un peu de bon temps avec un spécialiste de la question qui y séjourna. Peut - être y habite-t-il encore.
— Cherchons le temps perdu, qui ne se rattrape plus se proposent les compères. Celui-ci n'aura rien à perdre et sera peut-être ravi de devenir passé. Son existence sera ainsi repérée dans un temps défini par un indicatif approprié.
Cette référence à l'antériorité précipite les complices dans un présent où le futur s'amorce.
En route, ils rencontrent un poète qui prétend vivre de l'air du temps. L'amour et l'eau fraîche remplacent ses déjeuners. L'homme présente une mine émaciée, mais s'arrange de ces nourritures spirituelles. Il n'a, bien sûr, aucun intérêt à voir mourir le temps qui se trouve être son père nourricier. Aussi cherche-t-il à convaincre Nathan et Nicéphore de renoncer à leur projet meurtrier. Pas mauvais bougres, ils souscrivent à cette idée et se mettent à deviser.
— De mon temps, commence le poète, les hivers étaient plus rudes et les étés plus chauds.
— Certes, ajoute Nathan, la vie était dure, mais nous étions heureux.
Nicéphore est anéanti de tant de truismes et ne peut élever le débat tant sa stupeur est grande.
À entendre ses amis débiter des lieux communs, une question s'immisce en son esprit : n'est-il pas en train de perdre son temps ? D'ailleurs, le poète évoque au passé un temps qui lui aurait appartenu. S'agit-il d'un temps mort ?
Il éprouve le sentiment d'avoir tué le temps sans s'en apercevoir. Il en ressent une frustration qui le prive d'une expérience. Il rumine de bien tristes pensées : le temps, lorsque l'on cesse de penser, meurt de lui-même, comme si la bêtise des hommes l'anéantissait.
Qu'en est-il du temps présent du poète, du sien ? Peut-on les ressusciter ?
Ces réflexions attristent au plus haut point Nicéphore et il se demande comment faire vivre à nouveau tout ce temps afin qu'il ne se perde pas encore.
Il en est là de ses ruminations quand Nathan le rejoint et lui annonce que Jour J a décidé d'amorcer à nouveau sa course. Apprendre à s'ennuyer, à rêvasser afin de créer sa vie l'a amené à entamer ce mouvement révolutionnaire. Jour J a besoin, pour cela, que courre le temps.
Sans savoir pourquoi, Nicéphore se sent soulagé de cette décision.

Chapitre suivant : Toute honte bue.