Nicéphore a du style.
Nicéphore a deux plumes de buitre. L’une provient d’un vautour espagnol mâle. Il l’a payée en monnaie sonnante. L’autre ornait un vautour femelle, elle fut acquise contre monnaie trébuchante. Elles lui serviront à rédiger ces fameux récits que le monde entier saluera.Nanti de ces accessoires, Nicéphore aimerait les utiliser. Écrire ? Mais pourquoi ? Et comment ? La feuille blanche devant lui illumine la table sombre. Nacre phosphorescente, elle brille de vacuité. Nicéphore s'empare de la plume femelle. Celle-ci frémit au bout de ses doigts, court sur les lignes bleues et va se tremper dans la salière pour inscrire, sur le papier, la recette du canard en croûte… de sel. Nicéphore est déçu, la plume femelle a bien peu d'idées et se contente de banalités gastronomiques. Il attendait mieux.
Nicéphore sollicite la plume du buitre mâle. Il humecte la penne pour l'imprégner d’idées martiales, souffle sur l'extrémité espérant transmettre à son outil, une inspiration divine. Il lustre l'empennage d'où coulera une épopée guerrière. Puis, Nicéphore tente une phrase, un assemblage de mots, un complément d'objet direct, assorti d'un sujet adéquat. Or, il a trop sollicité sa plume et elle démarre. La voilà redondante d'adjectifs, ampoulée d'adverbes, emberlificotée de verbes et sujets emmêlés. L’âme du buitre mâle qui habite l’objet est engluée de tant d’emphase soudaine. Elle se secoue violemment et libère sa fougue. Les mots s’emballent que Nicéphore ne rattrape pas : « Des guerriers beaux comme des dieux belliqueux aux fiers regards approchaient en silence la lisière des forêts sombres et ancestrales. La bataille finale, décisive et vengeresse allait s’engager, ils le savaient comme ils savaient qu’après la nuit, se lève le jour. Ils en connaissaient aussi l’issue qui serait fatale aux plus faibles. Dressés sur leurs étriers, les braves parmi les braves allaient affronter enfin l’ennemi des pères de leurs pères. La peur n’avait pas sa place dans leurs rangs, la mort serait le rendez-vous passionnément amoureux de cette fin de journée ». Nicéphore relit sa production satisfait de sa prose.
— Voilà qui en jette, annonce-t-il à l’homme qui accepte de l’éditer par dépit. En effet, monsieur Galapian, des éditions Galapian, part à la retraite et souhaite saborder sa maison plutôt que de la laisser en bonne santé à son successeur.
— Voilà qui en jette, en effet, reprend l’homme en se frottant les mains.
Il salue Nicéphore puis se suicide en dévorant un tome de l’histoire sue citée. N’ayant rien à boire pour faire passer un pavé si bourratif, il s’étouffe.
Nicéphore guette la parution de son livre et constate que les libraires ne s'empressent guère de diffuser son œuvre. Il est bien obligé de réaliser que le succès, celui qui nourrit son homme, se fait attendre. En effet, il y a beau temps que Nicéphore mange des pommes de terre. Il les trouve en glanant l’après-marché.
Comme toujours, c’est Nathan le confident fidèle qui accueille sa tristesse :
— J’espérais tellement partager mes histoires, explique Nicéphore pitoyable.
— Pour ce, il te faut adopter un langage plus simple, à la portée de tout le monde. Ton style est compliqué, il manque de sobriété. Tes écrits effraient par la profusion d’adjectifs et la longueur de tes phrases. On se demande quand elles vont finir. Te prendrais-tu pour Marcel Proust ?
— Certes non, je n’ai pas cette prétention, de plus, j’aimerais être lu par une majorité de personnes.
— Alors, sois plus simple et tu auras plus d’audience. Un dernier conseil, Nicéphore, essaie de trouver un langage commun avec tes futurs lecteurs.
Nicéphore suit les avis de son ami et utilise la plume de buitre femelle pour un nouvel essai. S'il l’apprivoise, elle produira d’autres écrits que les mièvreries culinaires dont elle l’a affligé au début de leur rencontre. Nicéphore bichonne sa plume. Il lui lisse le dos, lui susurre des mots doux, des paroles d’amour qu’il ne savait pas connaître. La plume frémit, fait sa coquette, évente l’oreille de notre écrivain, se jette dans l’encre « bleue des mers du sud » et s’élance sur la piste immaculée :
« L’aurore aux phalanges rosées colorait ses lèvres vermeilles. Ses cheveux d’or rivalisaient d’intensité avec l’astre solaire. Étendue, sur les berges comme une grande liane abandonnée aux rayons de Phoebus, elle avait su trouver le chemin de mon cœur. Dans la prairie parsemée de fleurs aux mille couleurs, la lune argentée se levait maintenant pour veiller sur son sommeil d’enfant. Et moi, moi qui ne savais que cultiver mon jardin et non point l’amour qui nous liait encore, je fixais la ligne bleue des Vosges… » Nicéphore continue son roman dans cette veine. Il a bien fait d’acheter aussi la plume de buitre femelle, ainsi ne le taraude plus l’angoisse de la page blanche.
Son roman bouclé, il le soumet en première lecture à l’attention bienveillante de Nathan. Ce dernier a besoin de plusieurs nuits pour en venir à bout. En effet, alors qu’il s’apprête à passer une première soirée avec les personnages de Nicéphore, l’ami Nathan
oublie de prendre ses somnifères, mais ronfle tout de même aux premières lignes parcourues. Le deuxième soir, le lecteur se sert un bol de café noir bien serré afin de résister à l’endormissement. Que nenni, Morphée l’embarque en son royaume sans qu’il le voie venir. À l’orée de la troisième nuit, en plus du breuvage tonifiant, Nathan se branche du hard rock dans les oreilles au moyen de puissants écouteurs. Rien n'y fait. Des moutons dansent entre les lignes en un troupeau tellement dense que Nathan pique du nez sur les pages. Nul besoin, pour lui, de faire le compte des ovins bêlants sur un rythme d’enfer. Le lendemain, un mal de tête le torture, il invite Nicéphore à son chevet.
— Mon ami, commence-t-il, je t’ai conseillé de trouver un langage commun à tes lecteurs, mais je ne t’ai jamais dit d’employer des lieux communs. Ton texte en est truffé !
— En usant d’un langage simple, j’ai pensé que chacun me comprendrait aisément.
— Certes, on te comprend, mais tellement bien que cela en devient agaçant. Tout est si prévisible.
— Qu'est-ce qui t’a ennuyé ?
— Les images dont tu uses et abuses. Ce sont des expressions si galvaudées qu’on ne sait plus à qui elles appartiennent ! Tout le monde s’en empare pour tout dire et ne rien dire.
Nathan voit bien que Nicéphore est vexé de tant de critiques négatives et, cette fois, il ne lui donne aucun conseil. Nathan se venge de ses soirées fichues où il aurait mieux fait d’accepter les honnêtes propositions de son épouse. Cette dernière demande le divorce pour un motif qui reste confidentiel.
Nicéphore est réellement désespéré. Il cherche l’inspiration auprès de ses plumes et s’adresse à elles en ces termes :
— Racontez-moi l’Espagne d’où vous venez. Parlez-moi des cieux et du vent qui courent entre les arbres. Vous avez dû en voir des paysages, fichées comme vous étiez sur le dos des vautours. Vos points de vues pourraient m’offrir de nouvelles perspectives.
— Les panoramas sont superbes, entame la plume femelle, le problème est que je suis affligée de vertige. J’avais constamment mal au cœur à force de survoler les sierras et autres cirques. Aussi, Elminthe m’a décrochée de son plumage et m’a laissée tomber. J’ai peu de souvenirs à te livrer sur mon pays. mais j’aimerais te parler du Poitou, les ânes y sont têtus et…
— Vas-tu te taire, l’interrompt son compagnon. Nicéphore n’a que faire du Poitou et de ses ânes, cela manque d’exotisme et de passion. Il lui faut de l’action. J’en ai pour lui. La plume bavarde s’adresse à notre écrivain : tu pourrais conter l’histoire d’un qui tua son futur beau-père et qui, pour faire le brave et reconquérir le cœur de sa belle, alla combattre, sur un port où ils arrivèrent à mille, en un prompt renfort et…
— D’où tiens-tu ce récit ?
— C’est Gnafron, mon buitre personnel qui me l’a transmise, un jour où il convoitait deux étranges spécimens, l’un petit et gros montait un âne, l’autre une jument. Quand ils nous ont vus, ils se sont réfugiés dans un moulin ouvert à tous les vents. Gnafron est resté sur sa faim, il est tombé d’inanition et c’est à partir de ce jour que je me suis détaché de lui.
— Le conte que tu me proposes est connu. Un auteur célèbre l’a déjà mis en vers
— Connaissait-il Gnafron lui aussi ?
— Peut-être, dit Nicéphore, n’avez-vous rien d’autre à me dire sur votre pays ?
Les deux plumes se concentrent puis démarrent sur la feuille blanche d’un seul mouvement pour y inscrire simultanément : « Il y fait beau et chaud »
Nicéphore lit la phrase à haute voix, la module, la retourne, se l’approprie. Elle présente l’avantage d’être une parfaite contrepèterie abordable par tous, même par les enfants. L’apprenti écrivain vérifie que ce genre est répertorié dans son dictionnaire des procédés littéraires et décide qu’elle sera l’unique phrase de son prochain roman.
Chapitre suivant : Nicéphore Prend son temps