Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Ma rencontre avec Nathan.

Nathan semble tellement important pour Nicéphore qu’il me faut le rencontrer. Un soir d'automne, je frappe à sa porte de bonne heure. Je sais qu'il souffre de troubles du sommeil et quand il a pris ses somnifères, on ne tire plus rien de lui, selon Nicéphore.
Il évoque ce problème d’insomnie d'emblée :
— Nicéphore me sollicite souvent, j'ai besoin de dormir pour récupérer de la fatigue qu'il génère en moi. Ses questions sont toujours inattendues, il me faut beaucoup de concentration pour y répondre. Après ses visites, j'ai de forts maux de tête. J'ai dû consulter notre médecin commun, le docteur Banturle. Ce dernier pense que Nicéphore a une personnalité particulière. Selon lui, sa seule présence remet en question les choses établies. Il bouleverse ma quiétude et rompt mon équilibre psychique.
Je suis assez étonné de ce discours, je le confie à Nathan : « L'étonnement est un excellent processus de pensée, il ouvre l'esprit, vous devriez essayer plus souvent. », ajoute-t-il avec un sourire narquois.
Mon hôte s'installe dans un fauteuil profond. En croisant ses longues jambes, il m'invite à prendre place en face de lui. Je l'observe pendant qu'il verse un breuvage dans une tasse fine, je lui demande :
— Comment avez-vous connu Nicéphore ?
— Il était tout jeune et encore dans les jupes de sa mère. Comme je me penchais sur ledit vêtement, je l'y trouvai prostré. Il avait pris peur de son reflet dans le miroir d'une flaque et s'était réfugié dans le giron maternel. Il semblait coutumier du fait.
— Mais vous-même, vous fréquentiez Cornélia ?
— Certes non, mais je la précédais alors que nous suivions l'enterrement d'un ami commun. Le bas de sa robe était décousu et je voulais l'en informer.
— Depuis ce temps, vos rapports avec Nicéphore ne se sont jamais distendus ?
— Si, mais il a toujours su me retrouver. Il perdait son temps en vaines élucubrations sur la vie en général. Il ne comprenait rien à ce qui se passait autour de lui. Je le rencontrai par la suite à la terrasse d'un café. Il tentait de prendre sa tasse de camomille alternativement de la main droite ou de la main gauche sans pouvoir se décider. Je le questionnai sur cette attitude et il me répondit qu'il se demandait si la tasse était conçue pour un gaucher ou un droitier.
— Drôle de question !
— Oui, drôle de question, répond Nathan en écho. Il allume une cigarette et semble s'abîmer dans ses pensées.
Je remarque qu'il porte une veste d'intérieur élimée aux coudes. Je me dis qu'il doit apprécier ce vieux vêtement usé. Il le lisse inconsciemment sur sa cuisse en se laissant aller à de douces pensées. Je tente de le sortir de sa rêverie :
— Vous a-t-il semblé doué pour le questionnement philosophique ?
Nathan s'ébroue et me considère comme s'il me découvrait
— Que non, tout de suite, il se montra particulièrement niais, niais d'une bêtise opaque ! Je m’efforçais de lui parler en termes simples, malgré cela je pouvais visualiser la trajectoire de mes mots en lui. Ces derniers tentaient de se frayer un chemin dans les circonvolutions de son cerveau afin d'atteindre la zone de la compréhension. Chez Nicéphore, elle est difficilement accessible. Je voyais les consonnes et voyelles que je lui adressais, avancer péniblement en se collant les pattes dans une viscosité dont elles se défaisaient difficilement.
Les consonnes, surtout, souffraient de cet engluement. Les voyelles, plus enfantines par essence, se sortaient mieux de cette fange marécageuse. Les « O », les « A », plus en rapport avec le langage infantilisant que sa mère usait avec lui résonnaient de manière plus familière. Mais allez donc expliquer certains concepts en utilisant que des voyelles, c’est impossible.
Dans ces moments-là, Nicéphore me fixait d'un regard stupide : attendait-il que le mot arrive à destination ?
— Une telle stupidité est incompréhensible !
Il tient cette bêtise de sa mère Cornélia. Elle profère des « hein ??? » nasillards d'un air obtus dès qu’elle se sent agressée par la pertinence de mes propos. Ce qui met ses faibles possibilités de raisonnement en échec.
— Mais cet état quasi larvaire, que vous décrivez, a évolué !
— À mon contact, oui. De plus, le fait que je l'ai soustrait le plus souvent possible à l'influence de sa mère a contribué à sa maturation intellectuelle.
Je vois bien que Nathan se complaît dans une certaine critique de Cornélia. « Jalousie » est le mot qui me vient à l’esprit. Nicéphore est assez attachant pour qu’on veuille se disputer son amitié. Je change habilement de sujet pour éviter le piège du dénigrement systématique.
— L'avez-vous conseillé dans ses travaux d'écriture ?
— Evidemment, il a eu du mal à se sortir des recettes de cuisine, ses premiers travaux littéraires indiquaient comment cuisiner une cane au gros sel !!!
A ce souvenir, Nathan éclate de rire puis, après quelques hoquets convulsifs il se met à geindre. Je m'inquiète d'un possible mal-être. Il porte sa main sur son front plissé et essuie quelques gouttes de sueur.
— Tout va bien. Je me souviens du manuscrit dont il m'imposa la lecture, j'ai eu de violents maux de tête dont le souvenir me fait encore souffrir. Nicéphore cherchait un style original, accessible à tout le monde, les premiers résultats furent édifiants. Puis il y eut ses questions sur le temps qui passe. Nicéphore, que sa mère ne voulait pas voir grandir, n’appréhendait pas cette notion comme tout le monde, je dus l’aider dans cette quête, également.
— A fréquenter Nicéphore, je lui trouve quelquefois de drôles d’idées. Comme s’il voulait disparaître, tester le fait de ne plus être ici et maintenant, tout en ne mourant pas vraiment.
— Oui, il y a chez Nicéphore, comme une recherche de dissolution. Le néant le tente. Peut-être imagine-t-il pouvoir renaître différent.
— L’homme vous doit beaucoup, en est-il conscient ?
— Il ne peut se l’avouer, Sil le reconnaissait, il aurait l’impression de trahir sa mère. Elle est d’une jalousie terrible quant à l’affection que son fils me porte et, lui, ne peut choisir.
— Vous êtes le père qui lui a manqué !
— Le père spirituel, alors ! Effectivement, j’ai participé à l’élévation de sa pensée. Chose que sa mère ne peut concevoir, tant elle aimerait le garder sous sa coupe, ignorant des choses de la vie, afin qu’il ne dépende que de sa personne.
— Comment Nicéphore peut-il exister aux côtés d’un être si toxique ?
Nathan tire sur sa pipe et prend un air avantageux. Il pose sa tasse pour appuyer ses dires. En me fixant, le sourcil relevé il énonce cette phrase terrible :
— Nicéphore existera, tant qu’il passera par mes enseignements, s’il s’y soustrait, c ‘est un être mort.
— Oh, comme vous y allez ! Vous le condamnez à vous fréquenter !
Sur ces paroles, je quitte Nathan l’esprit en ébullition. Comment mon pauvre camarade trouvera-t-il une identité propre entre une mère si possessive et un maître à penser si exclusif ? Nathan m’apparaît, soudain, suffisant et tyrannique. Ses principes, certes, sont de qualité et dénués de parti pris, mais saura-t-il, le jour venu, laisser à Nicéphore, son libre arbitre ? Et puis, Nathan oublie quelque chose d’essentiel, si Nicéphore existe aujourd’hui, c’est grâce à moi, votre serviteur ! Qui d’autre s’est mis en mesure, par un soir d’Irlande, de témoigner de sa vie ? Pour lui, j’ai quitté un travail intéressant, je me suis penché sur son histoire et je l’ai consignée. Moi seul ai su lui donner ainsi la vie qu'il méritait. Et ce, en toute humilité.

Chapitre suivant : Nicéphore a du style.