Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Nicéphore est en manque de Kéfir .

Nicéphore ne se sent pas bien, il est nerveux, irritable, très instable. Il a besoin d'action, mais n'entreprend rien. Arrive Nathan, qui l'invite à une balade champêtre, histoire de lui faire prendre le bon air. Nicéphore reste prostré. Nathan lance la conversation :
— Il y a des ancolies dans le fossé, remarque-t-il.
— Bien fait pour elles, rétorque méchamment son compagnon.
— Que t'ont fait ces pauvres fleurs ?
— Rien, mais si elles sont tombées si bas, c'est qu'elles le méritent.
Nathan arrête sa marche et s'étonne :
— Eh bien Nicéphore, voilà un triste discours auquel tu ne m'as pas habitué.
— Je vais mal !
En effet, Nathan constate que son ami n'est pas comme d'habitude, une sueur froide l'inonde. Il pâlit à en devenir fluorescent. Il halète, puis s'écrie brutalement :
— Ces pauvres ancolies que j'ai insultées, me pardonneront-elles jamais ?
— Calme-toi, s'affole Nathan, les fleurs vont certainement te pardonner. Je crois que nous devrions voir le docteur Banturle.
— Banturle sait-il soigner les ancolies quand elles sont dépressives par la faute d'un idiot comme moi ? Je n'ai plus qu'à mettre fin à mes jours !
— Banturle va nous éclairer sur ce qui t'arrive. Viens Nicéphore !
À l'examen médical, Banturle observe une dilatation inhabituelle des pupilles de son patient ainsi qu'une accélération du rythme cardiaque. Il se demande si Nicéphore ne serait pas en manque d'un produit toxique.
Interrogé, Nathan reste dubitatif. Jamais il n'a vu son ami s'adonner à une drogue quelconque, il le jurerait. Maintenant, les deux constatent que Nicéphore est en proie à quelques hallucinations :
— Non, s'écrie-t-il, non, je ne recommencerai plus, non, ne me fais pas de mal ! Son regard apeuré semble fixer un objet visible de lui seul.
Devant tant d'angoisse exprimée, Banturle administre à son patient une injection sédative qui lui permet d'expliquer sa vision.
— J'ai, par inadvertance, jeté mes graines de Kéfir* à la poubelle. Si elle apprend ça, maman m'enfermera dans le cabinet noir. Les graines de Kéfir cherchent à se venger, elles veulent m'étouffer, elles arrivent sur moi…
— Il n'est pas sauvé, soupire Nathan, navré.
— Je n'ai jamais entendu dire que le Kéfir provoquait un syndrome de manque, réfléchit Banturle, j'en apprends tous les jours.
— Il a négligé quelque chose que sa mère lui a donné, commente Nathan. C'est cette culpabilité qui le tracasse dans ses délires.
— Vous le connaissez bien, reconnaît le docteur.
Il renvoie Nicéphore chez lui avec un lavement pour évacuer tous ses miasmes. Le corps et la tête sont intimement liés, annonce-t-il, pour expliquer sa prescription.
Nathan veille Nicéphore une partie de la nuit. Ecoutant ses divagations fébriles, il comprend que le malade veut taire à sa maman qu'il n'a plus de Kéfir. Nathan cherche un moyen de le soulager .Il se souvient que son ami fume régulièrement de la camomille. La raison d'une telle pratique reste obscure, mais il lui imagine une vertu apaisante. Nathan se procure, chez le pharmacien, un paquet de fleurs de camomille séchées qu'il laisse sur la table de chevet.
Nicéphore a une nuit agitée. Les grains de Kéfir agglutinés réclament justice. Le même Nicéphore prend, pour se défendre, un avocat marron. Celui-ci ne plaide que pour les vinaigrettes. Très mal en point, il espère se calmer en fumant ces fleurs offertes par Nathan et va retrouver son ami qui s'informe :
— Que t'apportent ces fleurs ? T'apaisent-t-elles ?
— Moyennement dit Nicéphore, il faudrait que je les fume aux commodités.
— Ont-elles plus d'effet à cet endroit ?
— Oui, car ainsi, je fume caché.
— Et alors ?
— Ainsi, elles ont le goût de l'interdit.
— La camomille est en vente libre, Nicéphore.
— C'est bien pour ça que c'est moyennement efficace. Celle que je récupère de mes infusions agit mieux, car je fais tout en cachette.
— En cachette de qui ?
— Du monde entier, de maman qui m'interdit de fumer.
— Mais ta mère sait très bien que tu fumes de la camomille, elle n'y voit aucun inconvénient et préfère ça au tabac.
Nicéphore dévisage Nathan. Il est bouleversé. Ses mains qui n'ont pas cessé de trembler accentuent leur mouvement. Nathan a peur d'une nouvelle crise :
— Que se passe-t-il Nicéphore ?
— Je ne savais pas qu'elle était au courant. Cela remet tout en question. Si on ne me le défend pas, où trouverais-je le plaisir de fumer sans le goût de l'interdit ?
— Ecoute, Nicéphore, ajoute Nathan à bout d'arguments, roule tes cigarettes en cône, un petit joint ne te fera pas de mal.
Nicéphore quitte Nathan sur cet ultime conseil qu'il met en application sans effets salutaires. Il va vraiment mal, il titube dans la rue, tombe par terre. Au bord de l'évanouissement, il cherche à se relever en se donnant lui-même des claques. Banturle passe par là et fait semblant de ne pas reconnaître son patient qu'il n'a pu soulager. Il remarque pour lui-même que la théorie de Nathan est vraie : il faut se sentir sacrément coupable pour se gifler ainsi.
Aubin arrive, il le relève et l'emmène chez lui. Aubin ne connaît qu'un remède pour calmer ses propres angoisses, il offre de l'alcool à Nicéphore. Ce dernier n'a pas l'habitude d’en consommer.
— Bois, ça va te décoincer.
— Tu es bien bon, Aubin, mais le mal dont je souffre est plus profond.
— Je ne connais aucune maladie qui résiste à ma mixture, goûte, tu verras.
Et Nicéphore goûte une bonne partie de l'après-midi. Il s'endort sur les coussins d’Aubin puis vomit sur les coussins d’aubin. Celui-ci, dont la charité est toute relative, le chasse violemment ajoutant à la douleur de Nicéphore. Il rentre chez lui en titubant et reprend, sans effet, ses fumeries dans les cabinets. Il essaie de se cacher à lui-même qu'il fume, ce qui n'est pas facile.

À demi comateux, il délire encore et voit, Cornelia, sa mère, venir le visiter, elle passe allègrement par la fenêtre sans se soucier des étages. La concierge a balayé l'escalier, explique-t-elle. Nicéphore trouve l'argument fallacieux d'autant que sa mère prend toujours l'ascenseur. Et puis la voilà qui se transforme en baudruche, sans prévenir, prétextant qu'elle est dans le vent. Elle repart par où elle est venue. Le Kéfir lui manque, cela devient plus qu'évident. Comment en trouver sans en parler à Cornelia ? Elle seule sait où s'en procurer de bonne qualité et du pur. Nicéphore se méfie de ces saletés fabriquées en laboratoire. De plus, sa mère prétend que ce produit l'a sauvé de l'asthme. Nicéphore y croit. Sans son Kéfir, il risque sa vie et personne ne le comprend.
Nathan arrive et trouve son ami en sueur :
— Ton mal-être est uniquement psychologique, j'ai rencontré Banturle qui me l'a confirmé, explique-moi ce que t'apporte le Kéfir, nous arriverons peut-être à résoudre ce manque.
— J'en ai l'habitude depuis si longtemps, je ne peux pas m'en passer
— Certes, mais il y a des habitudes que tu as abandonnées, tu ne manges plus ta purée à la petite cuillère, comme quand tu étais enfant, et tu ne t'en portes pas plus mal.
— Le Kéfir est magique, ajoute Nicéphore, il est plein de vertus pour la santé.
— En es-tu sûr ? Moi, je vois que si tu n'en as pas, tu as des ennuis de santé !
— Le Kéfir est éternel, il se conserve à vie, il est toujours là quand on en veut, c'est une nourriture perpétuelle. C'est pour ça que maman m'y a habitué, ainsi, je n'en manque jamais. Je n'ai pas besoin des autres pour me nourrir.
— Sauf quand tu le mets à la poubelle.
Nathan est las du comportement de Nicéphore. Il craint pour sa tranquillité. Comme il souhaite passer une nuit sans être dérangé, il court chez Cornelia afin qu'elle approvisionne son fils. L'échange, entre eux, est discourtois; Elle le soupçonne d'avoir volé le précieux produit pour son usage personnel :
— Certainement pas, assure Nathan, il induit une dépendance telle que je n'en voudrais pas.
— Est dépendant celui qui ne grandit pas, énonce sentencieusement la mère de notre héros.
— Vous ne l'avez pas aidé en cela.
— Et quel besoin aurait-il de grandir ? demande Cornelia
Devant tant de mauvaise foi, Nathan part vite avec les granulés. Il les donne à Nicéphore qui, de suite, confectionne sa boisson favorite.
— Tu devrais réfléchir, Nicéphore, à ne pas te laisser asservir par ce produit anodin. Tu t'es mis dans un état pitoyable, tu t'es conduit comme un enfant.
— L'air aussi est un produit anodin, rétorque Nicéphore et il t'en faut pour vivre relativement confortablement. Et bien moi, j'ai besoin du Kéfir.
Sur ces paroles définitives, Nicéphore esquisse un pas de deux et s'en va en buvant à la bouteille. Un instant, Nathan s'imagine qu'il tète au biberon.

*Kéfir ou Képhir ou Képhyr : boisson gazeuse fermentée, à base de lait ou d'eau, obtenue sous l'action des grains de képhir. Ces grains sont l'association d'une bactérie et d'une levure. Les grains séchés peuvent se conserver indéfiniment. Références : « Sirops, liqueurs, boissons ménagères ». Auteur : Suzanne Fonteneau, collection : Rustica, sens pratique. Editeur : Dargaud

Chapitre suivant : Ma rencontre avec Nathan.