Nicéphore cherche une plume de Buitre.
Nicéphore est tenté par l'écriture, mais aucune idée géniale ne traverse son esprit, aucune émotion ne vient poindre sous ses doigts. Il reste là, à son pupitre, l'œil rivé sur son poignet immobile. Nicéphore n'écrit rien, car Nicéphore n'a rien à dire. Cependant, il aspire à la consécration d'une œuvre originale dont il n'a pas tracé le premier mot. Il lui faut un déclic pour amorcer une histoire. Nicéphore souhaite rédiger une chronique pleine de drames, une narration qui ferait frémir les chaumières de pleurs et de larmes, un écrit tellement bouleversant qu'il ferait référence en matière d'émotions.À son complice Nathan il confie ses difficultés :
— Je ne sais pas quoi écrire, explique-t-il douloureusement.
— Il te faut une plume de Buitre, répond son ami.
Qu'est-ce donc ? s'étonne le futur écrivain.
— Le Buitre est un vautour ibère et sa plume a pour vertu de donner de l'inspiration à ceux qui n'en ont pas, assure Nathan. Elle déverse sur le papier le soleil d'Espagne, ses passions, ses ardeurs. Avec la plume de cet oiseau, tu ne crains ni la platitude d'un écrit sans intérêt, ni la prolifération de lieux communs. Tu dois simplement faire attention aux fautes d'orthographe, la plume n'a pas de correcteur.
— Où trouver cet objet ? s'enquit Nicéphore plein d'espoir.
— Il y a une échoppe, rue Du Cafard Malfaisant, je crois que le propriétaire en fournit de bonne qualité.
Nicéphore va d'un bon pas, à la recherche de cette boutique et la trouve dans ladite rue qui se révèle être une impasse. L'enseigne indique : « Les chimères se paient en monnaie de singe » Dans la vitrine une dame tricote des écharpes bleu-blanc-rouge. Le chapeau qu'elle arbore vient d'Angleterre. Un tailleur rose se tend sur des formes replètes. Elle tient ses genoux serrés et fait courir ses aiguilles à la manière d'un chapelet que l'on égrène. Envahi d'une inhabituelle indiscrétion, Nicéphore lui demande son âge : « Je n'ai pas d'âge » répond-elle.
La boutique est petite. Des rideaux mauves pendent aux fenêtres aveugles. Les murs transpirent la roublardise du patron. Ce dernier n'a pas obtenu son diplôme d'épicier bien achalandé et s'est rabattu sur le commerce des utopies.
Ce genre de transaction intéresse le monde, c'est pourquoi Nicéphore s'installe dans la file d'attente. Devant lui un prêtre formule un désir :
— Je voudrais de l'huile de foie. J'en donnerais en confession. Personne ne croit plus en la virginité de Marie, ça aiderait à faire passer la pilule.
— Ça coûte la peau des fesses, l'informe le marchand.
— Je renonce alors, déclare le prêtre, c'est que j'ai un train de vie arrière à assurer moi !
Puis, arrive au comptoir un homme en costume trois-pièces, son attaché-case à la main, il s'adresse timidement au négociant :
— Auriez-vous une corde à tourner le vent, s'il vous plaît ? Depuis quelque temps, le monde des affaires a cessé de me sourire, l'atmosphère ne m'est plus favorable, je sens venir le vent qui va me ruiner. Il acquiert cette corde. Le pauvre homme aura beau en user et en abuser pour donner une tournure plus favorable à son commerce, il ne parviendra qu'à émettre des flatulences malodorantes.
Un autre chaland espère beaucoup de cette boutique, il se penche vers l'homme aux chimères et il lui adresse sa requête :
— Avez-vous de la graisse à cirer les pompes ? Il m'en faut une bien spéciale, de si bonne tenue qu'elle apporte aux chaussures une brillance sans défaut. Je veux me voir beau comme un dieu dans mes godasses, insiste l'individu.
— J'ai bien ça, rétorque le marchand, mais je n'ai pas la brosse à reluire qui va avec et l'un ne peut être vendu sans l'autre. Le boutiquier manque ainsi la vente d'un produit de première nécessité.
Puis vient le tour de Nicéphore qui n'y croit plus.
— Auriez-vous une plume de Buitre ? questionne-t-il
— Mâle ou femelle ? s’enquiert l'homme de l'art.
La question trouble Nicéphore
— Laquelle est la plus efficace pour écrire ?
— Ça dépend ce que vous racontez. La plume de femelle, c'est bien pour l'amour, celle de mâle c'est mieux pour les récits guerriers. Mais avec la plume femelle vous pouvez aussi rédiger des recettes de cuisine, la plume du mâle n'a pas cette option.
— Ça serait mieux pour les récits alimentaires, pense tout haut Nicéphore, ceux qui nourrissent son homme.
— Maintenant, la plume mâle a un avantage non négligeable, ajoute le fin négociant.
— Oui ? interroge notre futur écrivain
— Elle orne joliment mon arrière-train. Il se retourne et fait admirer son bas du dos à Nicéphore éberlué.
— Evidemment, conclut Nicéphore, ceci est appréciable pour les soirées entre copains.
Il achète deux plumes qu'il paie en roupies de sansonnet. S'il a trouvé l'inspiration, personne ne le sait, mais l'Ami Pierrot n'a jamais réussi à lui emprunter ses outils d'écriture.
Chapitre suivant : Nicéphore veut être sujet.