Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Ma rencontre avec la mère de Nicéphore.

Quel heureux hasard nous permet de nous rencontrer ! Une paire d'aiguilles à tricoter numéro dix ! Voici une heure que je suis en compagnie de Nicéphore lorsqu’il m’annonce devoir me quitter pour porter à sa mère une paire d'aiguilles à tricoter. Elle loge près de chez moi. Sur une inspiration subite, je propose à mon compagnon de les lui donner. Il y a si longtemps que je souhaite la connaître. Ceci, sans nulle autre raison qu'une curiosité inexplicable. Nicéphore prévient Cornelia qui me donne rendez-vous à dix-huit heures précises dans un bar de la rue du Cafard Malfaisant.
J'arrive à l'heure. Elle est déjà là. Je suis épaté par sa ponctualité, mais j'apprends qu'elle habite ce lieu, aussi cette exactitude m'étonne moins.
Dès que j'entre dans le bistrot je la reconnais. Nicéphore me l'a décrite et la ressemblance me saute aux yeux.
Semblable à un gros poupon, une femme vêtue de bleu pâle se tient assise sur deux chaises accolées.
Des vêtements en matière extensible moulent ses formes généreuses. L'éventail qu'elle agite évoque le hochet d'un jeune enfant. Je l’observe poser l'objet et, d'un air obstiné, fourrager dans le fond d'un pot de yaourt. Devant elle, un paquet de gâteaux secs s'amenuise à vue d'œil. Elle m’aperçoit et me fait signe joyeusement.
— Je vous attendais, venez vous asseoir un moment, Nicéphore m'a parlé de vous. Il paraît que vous écrivez un livre sur lui ?
— Oui, et…
— Alors, vous devez parler aussi de moi, m'assure-t-elle en toute simplicité.
— Bien sûr, un être aussi sensible que lui doit avoir une mère extraordinaire.
Avant de répondre, elle se vaporise les aisselles avec une bombe adéquate. Ce geste incongru me surprend, aussi, prend-elle soin de m'avertir :
— J'ai toujours chaud, il faut que je m'entretienne, vous comprenez, mon obésité… vous en voulez un peu ?
— Je vous remercie.
Elle enchaîne :
— Je me suis mariée jeune, avec Baptiste, le père de Nicéphore. Ce jour-là, nous étions bien devant le même prêtre à échanger nos vœux, mais je crois que nous ne nous sommes pas mariés ensemble. Lui, marin et homosexuel cherchait une femme pour se prouver le contraire. Or, je suis un homme par tempérament. Moi, je voulais un mari stable sur qui compter, il n'est jamais revenu de Chine. Nicéphore est le seul souvenir qui me reste de Baptiste. Il n'a pas su m'aimer, je n'ai pas cherché à le faire revenir.
Cornélia ponctue ce discours en buvant de l'eau à même la bouteille. Elle produit un fort bruit de succion qui me rappelle un bébé au biberon. Mon interlocutrice pose le récipient brusquement et se tache la poitrine. Elle s'essuie d'un geste large, ce qui contribue à étaler davantage le liquide. Cornélia ne s'en soucie pas et me scrute, dans l’attente de mes questions.
— Parlez-moi de Nicéphore enfant.
— Toujours malade, l'asthme, j'étouffais quand il avait de l'asthme, et ce, alors qu’il avait à peine dix-huit mois.
— Qu'avez-vous donc fait ?
— Je l'ai soigné au Kéfir. Seul, le Kéfir le soulageait, je vous le conseille pour les maladies de nerfs, la jaunisse. De plus, cela favorise la longévité.
— Il en boit toujours !
— Eh oui, à vingt-quatre mois, il ne le prenait qu'en liquide, il a fallu attendre trente mois pour qu'il daigne le consommer en yaourt.
— Quand a-t-il manifesté son goût pour l'art ?
— Dès quarante mois, à l'école, ses dessins étaient recherchés par la maîtresse. Elle prétendait y voir des troubles du comportement. Je n'étais pas dupe, elle voulait se les approprier pour faire des expositions à son bénéfice.
Bien qu'interloqué par la façon dont Cornélia donne un âge à Nicéphore, je continue :
— Comment vous y êtes-vous pris pour mettre fin à cela ?
— Je suis allée en classe avec lui. La mode était aux couettes et aux socquettes roses, cela me plaisait bien, j'en ai porté aussi. De plus, je me suis mise à faire ses dessins. Ils sont devenus moins intéressants pour les institutrices. J'ai désamorcé le danger.
— Vous avez vraiment tout fait pour lui !
— C'est normal pour une mère.
Elle s'évente un peu, pioche dans la boite de biscuits quelque temps. Je reste fasciné par cette grosse main potelée. Je la vois, comme détachée de sa propriétaire, aller et venir, de la boite à la bouche, tel un automate bien réglé.
— Puis Nicéphore a voulu écrire, dis-je pour balayer le silence qui s'installe.
— Oui, dès cinquante mois…
Je ne peux m'empêcher de l'interrompre :
— Quelle curieuse manière vous avez de parler de l'âge de Nicéphore !
— C'est tout de même plus simple, et puis contrairement à ce qu'on dit : « quand on aime, on compte. » ! Elle continue : « il a essayé d'écrire, mais il avait peu de vocabulaire. J'ai dû chercher, pour lui, dans les livres, ce qu'il voulait dire. Nous n'avions qu'un recueil de recettes de cuisine, aussi se lança-t-il dans l'écriture du muffin de Kéfir à la banane, du Kéfir au lait d'avoine et autres mets de sa composition personnelle. »
— A-t-il eu une adolescence difficile ?
Cornélia réfléchit avant de répondre. Elle sort de son sac, un bâton de rouge à lèvres. Elle s'en passe sans l'aide d'une glace, en serrant les lèvres l'une contre l'autre. Un léger dégoût me saisit. Je tourne la tête, mais sa réponse me ramène à notre conversation :
— Oui, car il ne contestait rien. Je m'attendais à ce qu'il se rebelle. J'ai toujours des réponses toutes prêtes aux questions que mon fils ne m'a jamais posées.
— Quoi, par exemple ?
— Eh bien la question des filles. J'aurais exhorté Nicéphore à ne pas les fréquenter, elles amènent des maladies. C'est curieux, il n'a jamais abordé le problème, comme s'il savait déjà à quoi s'en tenir.
— Ne l'avez-vous jamais soupçonné d'avoir des amours homosexuelles ?
— Mais pourquoi aurait-il besoin d'amour ? Il m'a, cela lui suffit !
— Approuvez-vous son amitié pour Nathan ?
— Non, ce Nathan est dangereux. J'espère qu'il ne va pas détruire des années d'éducation. Qu'a-t-il besoin de lui poser toutes ces questions alors que moi, je sais ! Je me méfie de Nathan et je m'aperçois que Nicéphore se confie moins depuis qu'il le fréquente.
— Et maintenant, quels rapports entretenez-vous avec Nicéphore ?
— C'est un grand garçon, je lui tricote des pull-overs pour son anniversaire.
De crainte que Cornélia ne s'exprime en mois, je n'ose lui demander l'âge de Nicéphore. C'est une question que je me pose souvent. Il a l'air d'un éternel jeune homme. Je confie cette pensée à sa mère qui me congédia sur ces mots :
— Vous allez parler de moi, dans votre livre ?