Nicéphore se donne la mort.
Nicéphore veut se faire philosophe, il a des questions existentielles. C'est-à-dire qu'il se pose des questions sur son existence. Pourquoi vit-il ? Et d'abord vit-il ? Dans ce monde où la virtualité des situations se mêle à la réalité, où le vrai se confond avec l'ivraie et le faucon avec l'orfraie, l'ivresse de savoir s'il est effraie ses sens et distrait sa raison. Nicéphore s'en va donc interroger son ami Nathan.— Comment savoir si je vis ? demande -t-il au fidèle confident.
— Pince-toi, rétorque le questionné et tu verras si tu rêves ta vie ou si tu l'agis.
De bonne volonté, Nicéphore, se coince violemment l'oreille entre deux ongles et une goutte de sang apparaît.
— Je ne suis pas dans un songe remarque Nicéphore, perle le sang de ma chair qui donne sens à ma circulation sanguine et aux battements de mon cœur.
— Mais cet écoulement ne met en jeu que ton enveloppe charnelle. La pensée doit t'habiter aussi, Nicéphore, pour que tu existes pleinement. Vois-tu quelque chose qui pourrait t'indiquer si tu es en ce monde ?
— Rien ne me vient à l'esprit, sinon fumer un joint, ce qui me fait vomir.
— Effectivement, constate Nathan, ce ne sont que moyens pitoyables pour accéder à la prescience de l'existence. Je vais te mettre sur la voie. Pour savoir si tu vis, il faut te frotter à la mort en personne, il te faut la convoquer et la regarder en face. Dans son regard, si tu le soutiens un bref instant, tu trouveras le sens de ta vie. Le tout est d'évaluer combien de temps tu peux affronter cette vision : pas assez et tu n'auras aucune conscience de l'épaisseur de ton existence, un peu trop et tu passes de vie à trépas sans avoir goûté l'ultime seconde.
Nicéphore entend fort bien le discours de son compagnon et décide de provoquer une rencontre avec celle qui allait lui apprendre à vivre, Sa Majesté La Mort.
Il l'attend sur un pont. Nicéphore est là, penché sur le parapet d'un viaduc, entouré de techniciens qui lui indiquent comment s'attacher les pieds. Il participe à l'inauguration du plus grand ouvrage suspendu du monde en exécutant un gigantesque saut à l'élastique. Par ce clair matin de printemps, Nicéphore frissonne, il a peur et pense qu'il doit en être ainsi pour un tel rendez-vous. Aborder la Dame ultime, l'œil sec et la
tête froide lui semble une offense à laquelle il ne sacrifiera pas son savoir-vivre. Harnaché comme il se doit, il considère l'abîme, scrute le fleuve en bas qui se meut et ne se doute pas de l'évènement. Nicéphore n'a pas pris de petit déjeuner et le regrette amèrement, une bile verte lui remonte en bouche. Poussé par les ovations des spectateurs, il se jette et plane quelques instants dans les nuées matinales. Une fraction de seconde, il se figure être Icare approchant le soleil, mais voilà que la loi de la pesanteur reprend brusquement ses droits. Elle ne veut pas s'en laisser conter et fait basculer Nicéphore vers le grand vide. Nicéphore un instant rêveur se ressaisit et cherche l'œil noir de Celle à la Faux. Il entend l'affronter sans vergogne. Or il s'arrête bien trop haut, descend, remonte, remonte et descend en vertu de la qualité particulière de l'élastique. Nicéphore ne voit dans l'eau, en bas, si bas, que le reflet de l'outil favori de la faucheuse. Il lui semble l'entendre rire. Point de confrontation possible, rien qu'une fièvre maligne, elle cloue le au lit plusieurs jours après cet exploit.
Nicéphore n'a rien perçu de la mort et de son regard qu'il n'a pu jauger. Il doit imaginer une stratégie plus efficace pour l'entrevoir.
La noyade lui semble appropriée. Se jeter à l'eau sous les yeux des passants diminue les risques d'une disparition définitive. Nicéphore se met en quête de berges fréquentées. Or, en ce mois estival, tout le monde se trouve sur les plages et les rives fluviales de la cité sont désertes. Personne en ville pour sauver Nicéphore si l'affaire tourne mal, aussi conçoit-il de se noyer dans un verre d'eau. Il utilise un bol pour plus de confort, un grand bol jaune à céréales d'une marque fort populaire. La famille qui utilise habituellement ce bol n'est guère soigneuse et a laissé une scorie au fond. Cette poussière de blé vient troubler l'exercice de noyade de Nicéphore en se logeant dans sa narine droite. L'apprenti philosophe se rend ridicule en éternuant et en rendant morve plus que tuberculeux. Nathan, prévenu de l'incident, prétend que la mort en rit encore. Cette joie intempestive contribue à lui fermer les yeux, ce qui empêche Nicéphore, une fois encore, d'évaluer suffisamment longtemps son regard pour savoir de quoi il en retourne de la vie.
Nicéphore se vexe et va aux choses sérieuses. Il insulte un colonel pour passer devant le peloton d'exécution. Il est jugé rapidement et se trouve, à l'aube, devant treize soldats en armes. Ce chiffre l'effraie soudain. Un seul des hommes n'a pas de balle pour conserver le moral des troupes et pour que chacun puisse s'imaginer être celui dont le fusil n'est pas mortel. Sauf qu'ils ont tous des têtes de tueurs et Nicéphore a peur des tueurs. Il tente de les regarder en face et, n'y tenant plus, se met à réclamer qu'on lui mette un bandeau sur les yeux. Voilà son regard occulté, il ne peut soutenir le regard de la mort. Elle lui annonce elle-même que sa peine est supprimée.
Au soir de cette défaite, il cherche réconfort auprès de son ami. Ce dernier lui dit comprendre la situation :
— Pour risquer de mourir en toute sincérité, libéré de ses appréhensions, il faut avoir fait le deuil de sa vie. Tu es trop heureux et trop peureux, Nicéphore, pour te frotter avec la mort. Pour y parvenir, il faut le faire de toute ton âme.
Maintenant, Nicéphore se dit qu'il risque de mourir d'ennui et ce n'est pas son ambition. Son ambition est tout autre, il veut affronter la mort en face afin de vivre sa vie. Ses pas le conduisent en des rues sombres où il rencontre Nathan qui rôde encore. Or ce Nathan-là a des pieds fourchus qui dépassent de sa robe de sage, ce sont des cornes qui retiennent sa perruque. Nicéphore n'est pas dupe : devant lui est le Diable en personne. Soulagé, il pense que son interlocuteur saura de quoi il parle, aussi engage-t-il la conversation sur un ton désinvolte.
— Comment puis-je rencontrer la mort demande -t-il à Nuciphère, diable de seconde catégorie. Je sais que vous êtes de cette coterie, ne cherchez pas à m'abuser, moi que l'on a fini par surnommer « trompe-la-mort ».
— J'ai à vous dire que je peux vous ménager un rendez-vous avec sa personne, ceci est dans mes attributions, répond l'étrange cornu.
— Que me proposez-vous ?
— Un contact bref, mais efficace pour vos désirs qui ne me sont pas inconnus rétorque Nuciphère, mais il y a une condition !
— Laquelle ? rugit notre impatient philosophe.
— Tu dois me donner ton âme en échange ; vocifère le diable pour impressionner son monde.
Nicéphore reste coi un instant, puis se ressaisit
— Mais j'ai besoin de mon âme pour vivre pleinement ma mort, c'est Nathan qui me l'a enseigné et il le cite : « pour te frotter à la mort, tu dois le faire de toute ton âme
— Si tu préfères l'avis des amateurs se vexe Nuciphère, ça te regarde, débrouille-toi et donne-toi la mort si tu en as le courage. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Disant cela, il disparaît dans un grand éclat de rire destiné à cacher sa déconvenue.
— Que je me donne la mort, rapporte Nicéphore à Nathan, voilà ce qu'il me conseille.
— On ne peut s'octroyer à soi-même ce que l'on ne possède pas, remarque judicieusement son interlocuteur favori. Tu dois aller bien plus loin dans ta quête, Nicéphore, c'est ta vie que tu dois proposer pour savoir ce qu'elle vaut. Mais on ne gaspille pas son existence par simple caprice, il faut l'offrir pour une cause noble. Cherche, Nicéphore, cherche à qui donner et tu sauras l'aune de ton courage. Car c'est bien de cela qu’il s'agit pour affronter l'audience ultime.
Nicéphore ne s'attend pas à un tel discours, il est désarçonné et ne sait où diriger ses pas. Le don de soi, voilà un concept neuf pour cet humain divinement égoïste. Donner est une idée qu'il lui faut apprivoiser, qui ne va pas de soi.
Qui mériterait un tel don ? Il se questionne et ne se répond guère, il erre, escomptant que la providence lui trouve prétexte à s'exécuter. Ses pas le conduisent sur les berges d'une rivière où s'ébrouent des enfants. Voyez-vous les choses venir ? Et bien vous avez raison d'y songer, il arrive ce que vous avez deviné, un jeune garçon, plus audacieux que les autres, s'aventure loin de la rive. Victime d'une crampe, il hurle qu'il se noie.
Nicéphore se dit qu'il va se jeter à l'eau, peut-être enfin donner sa vie pour le petit téméraire et se frotter ainsi au regard de la mort. Mais il se pose une question alors qu'il plie soigneusement sa chemise blanche :
— Cet enfant mérite-t-il que je tache, dans l'herbe, ma vêture ?
Qu'il le mérite ou pas, peu importe, voilà le gamin ramené sur la terre ferme de main de maître nageur qui le calotte pour lui apprendre à vivre. Nicéphore peut se rhabiller.
La même providence, en veine d'efforts, met sur la route de Nicéphore, une vieille dame exsangue. Elle a besoin d'une transfusion et justement son groupe sanguin est compatible avec celui de notre philosophe. Un docteur ès don du sang exhorte notre homme. Nicéphore hésite, les aiguilles sont-elles suffisamment désinfectées ? La vieille n'est-elle pas droguée ou sidéenne ? Il l'a vue se « shooter » dans le fossé avec l'aiguille que l'homme de l'art lui présente pour l'opération salvatrice. On a du mal à le croire, mais ce praticien n'a qu'un trocart par mois, alloué par la sécurité sociale. Il faut dire qu'elle a triste mine et semble ne plus en avoir pour longtemps. Il diffère son acceptation et la patiente meurt. Les voies impénétrables de qui vous savez sont assez généreuses pour donner une dernière chance à Nicéphore. Ce dernier termine sa promenade par la rue des Madeleine
fréquentée par les Marie de même profession. Il considère, pour évacuer une érection subite et fréquente chez celui que la mort obsède, une oiselle qui attend le chaland. Puis il remarque un homme, couteau à la main, il a la mine de celui qui veut égorger la péripatéticienne. Pour quelle raison ? Nicéphore s'en moque, mais il voit bien l'affaire mal tourner en ce sens. Il tente de sauver la jeune dame en lui proposant un échange commercial, mais adéquat. L'autre est un amoureux transi.
La transaction de Nicéphore l'agace un peu plus et il se précipite sur sa proie, laquelle s'échappe en laissant une oreille, comme Van Gogh. Nicéphore n'a pas lutté, il a préféré laisser le danger choir sur la dame et sauter, in extremis, dans le tas de fumier proche de la rue des plaisirs inassouvis. Voilà les tentatives dérisoires de Nicéphore pour convoquer la mort et éprouver son regard.
Une visite chez son fidèle Nathan est indispensable pour analyser la situation. Nicéphore est assez penaud à conter ses aventures, mais il s'exécute le plus loyalement possible.
— Jouer à qui perd gagne exige une grande souplesse d'esprit indique son ami. De plus, Nicéphore, je te pense égoïste, mais je n'ai pas cœur à te le reprocher. L'égoïsme est une composante de l'instinct de conservation alors j'entends qu'il t’est difficile de donner ta vie. L'existence, quand on l'a, on se la réserve pour soi, difficile de l'offrir. Quant à la mort, se la donner est finalement un manque total de savoir-vivre.
Chapitre suivant : Ma rencontre avec la mère de Nicéphore.