Libre Nicéphore.
Nicéphore est un être libre et entend le rester. Il en a les atouts : de sexe masculin, il n’a pas dû s'émanciper, à l'inverse de ses consœurs humaines. Issu de bonne famille, il ne fut pas l'esclave d'un labeur ouvrier ou paysan.Libre comme l'air, Nicéphore promène sa longue silhouette et cherche à distraire ses journées. La rencontre avec le sexe faible n'est pas sans le tenter. Son allure de poète tuberculeux émeut bien des jeunes filles. Il lui arrive d'en inviter une pour une promenade ou plus si affinités.
Ayant des besoins sexuels inassouvis, Nicéphore est affriolé par ces diablesses, mais il sait que les femmes sont de sacrées geôlières devant l'Eternel, sa propre mère l'a prévenu:
— Reste avec maman, mon grand, ces jeunettes n'en veulent qu'à ta liberté.
Ainsi averti, Nicéphore réfléchit à deux fois quand il s'agit de croiser ces championnes de l'aliénation. Il lui arrive d'en emmener une au restaurant pour justifier la gaudriole qu'il se promet ensuite.
Le choix des mets le fait déraper dans un asservissement inattendu:
— Que prendrez-vous comme entrée, s'informe-t-il
— Un râpé de châtaignes en gelée, dit son invitée, en se léchant les babines.
Le râpé lui sourit aussi mais il se demande si ses hormones ne l'influencent pas. Son désir pour la jeune fille ne l'entraîne-t-il pas vers la même gourmandise? Il sait d'expérience que la concupiscence gâche le libre arbitre. Voilà le début de l'aliénation, se dit Nicéphore. La relation à l'autre, surtout sexuée avant d'être sexuelle est synonyme de dépendance.
— je vais prendre une oreille de cochon de lait confite, décide-t-il.
Il sursaute, comprenant que ce choix contraire à ses inclinations premières est imposé par la volonté de contrarier sa compagne. Il ne mange pas ce qu'il aime et cela le laisse sur sa faim.
Depuis cette expérience malheureuse, Nicéphore demeure résolument célibataire. Contraint de se masturber régulièrement pour que ses pulsions ne parasitent pas sa pensée, il se dit qu'ainsi, il ne doit rien à personne.
Nicéphore reste traumatisé par l'épisode, le sexe faible lui apparaît particulièrement fort et cela devient une lutte quotidienne que d'en éviter le commerce. Il s'interdit le cinéma, se prive de la messe hebdomadaire, ne regarde plus à sa fenêtre. Du coup, Nicéphore s'ennuie et cherche ailleurs une occupation. Le manque de numéraire le contraint à se mettre en quête d'un gagne-pain. Un quidam, dont le métier est de peigner la girafe l'embauche quelque temps.
Le travail est bien rémunéré, mais contraignant, car l'animal n'est pas toujours disposé. Qu'il refuse de se laisser coiffer et la journée est fichue. En ce cas, Nicéphore doit revenir le lendemain, même si c'est un jour férié, service oblige. Il donne donc sa démission en ces termes:
— Rien ne vaut ma liberté, je pars me payer du bon temps
— Comment se payer du bon temps sans argent? interroge l'autre
Nicéphore n'a toujours pas répondu à cette question et passe ses journées à ne rien faire car il n'a pas le premier sou pour se distraire. Le voilà qui sue sang et eau pour joindre les deux bouts.
— Défense d'avoir faim, dit-il à Nathan qui espérait tailler un bout de gras en sa compagnie.
— Comment tiens-tu? S'inquiète ce dernier.
— Je m'interdis d'y penser, répond Nicéphore.
— Tu n'as pas envie de boire un coup? insiste son ami.
— La prohibition a du bon, surenchérit le jeune homme.
Au bout de quelque temps, Nicéphore se morfond de tant d'oisiveté. La soif d'apprendre gagne son esprit. Il se dit qu'il est des nourritures spirituelles gratuites.
La pêche à la ligne, la marche à pied, enfiler des perles, chanter des chansons libres de droit, voilà qui peut combler son appétit de savoir.
Pour diversifier les plaisirs, Nicéphore choisit l'enfilage des perles le lundi et entonne l'air des Lampions, le mardi, dans un groupe de free jazz. Tout va pour le mieux jusqu'au jour où les choristes donnent un concert en même temps que les séances d'enfilage.
Nouveau dilemme pour Nicéphore, là encore, la confection de colliers censure son envie de vocalises et le récital empêche la réalisation de pendeloques originales.
Dans un premier temps, il se donne à tout. Le voilà qui enfile ses perles en montant la gamme. Pris dans le feu de l'action, il s'étouffe. Victime d'un bâillement subit, comme les grands chanteurs en ont lorsqu'ils se donnent à fond à leur art. Nicéphore met sa main devant sa bouche et gobe l'objet à enfiler.
Ne voulant pas s'avouer vaincu, il insiste et se contraint à faire toutes ces opérations à la fois, ce qui l'épuise. Il entend sa mère, Cornélia :
"On ne fait jamais deux choses en même temps, mon garçon ! "
L'argument maternel l'emporte et il se met de lui-même à l'index des cercles récréatifs.
Nicéphore est un proscrit de l'amour et de ses frasques, assujetti à l'inaction, réprimé, muselé dans sa créativité. Il tourne en rond et ne sait comment utiliser sa liberté chérie. Elle enfle de vent ses journées sans les combler de la félicité espérée.
Histoire de chasser cette mauvaise impression, il part trouver Nathan. Ce dernier lui fait part de ses considérations personnelles
— La liberté, pour exister, doit se frotter à la notion de contrainte.
C'est en se côtoyant, en s'affrontant que les deux idées chantent l'air qui les fait vivre. Elles ne peuvent être l'une sans l'autre.
Sans règles à transcender, pas de liberté imaginable.
Pour se montrer pédagogue, Nathan ajoute, alors que Nicéphore ne lui demande rien :
— Se soumettre aux méthodes de l'apprentissage, quelqu'en soit le domaine, permet d'acquérir une compétence. Ce savoir faire et être autorisent des choix libérés du joug de l'ignorance.
— Comment être libre d'apprendre la musique si l'enfilage des perles m'accapare? insiste Nicéphore
— Cela confine à l'esclavage que de vouloir être au four et au moulin, rétorque son ami, il faut choisir de cuire le pain ou de moudre le grain.
"Tout est dans le choix, pense Nicéphore, celui qui a la possibilité de choisir est
libre. Et puis, à quoi me sert la liberté si je meurs d'ennui?"
Chapitre suivant : Nicéphore se donne la mort.