Nicéphore et la vérité.
Nicéphore et Nathan assistent à une conférence. L'orateur possède son sujet sur le bout des doigts. Ledit sujet a bien tenté de faire digression en signifiant que les merles impertinents racontent des fadaises printanières. Mais, il se trouve que Gilbert, le conférencier, reprend ses propos en main de maître et les met en bouche pour déverser ses théories à un auditoire tout à lui.Gilbert est un explorateur averti et il raconte ses expéditions lointaines :
— Nous visitions le Bargama, en Pavoisie Sidérale, avec Adelphe et Nicée. Mes compagnons sont présents en cette assemblée, malgré des boutons sacrément contagieux contractés là-bas. Férus de sociopathologie avancée, nous étions, tous les trois, intrigués par les chansons des petites filles de ce pays. Toutes fredonnaient en ronde ce curieux refrain : « quand on sera grande, on sera des garçons avec des cheveux longs. Les garçons deviendront des filles, ils joueront aux quilles « Bien sûr, nous ne crûmes pas ce que racontaient ces donzelles à peine nubiles. Or, Nicée, mû par une curiosité professionnelle, aborda un jeune éphèbe pour lui proposer un rendez-vous d'étude. Un jour où il le suivait sur un sentier forestier et discret, il s'aperçut que ce dernier urinait accroupi, comme toutes femelles d'ici-bas.
Adelphe préférait les personnes âgées comme sujet d'observation. Aussi, se préoccupait-il d'une vieille femme édentée. La question qu'il lui posa pour son étude sur la pratique de fellation hors dents étonna tellement cette dernière qu'elle écarta les jambes sans vergogne. Ainsi campée, elle laissa fuser entre ses membres inférieurs, un jet dru et puissant de virile allure.
Fort de ces observations objectives, il nous parut inconséquent de ne pas prendre au sérieux la prophétie des fillettes en leur comptine. Nous pouvions, en toute légitimité conclure que, au Bargama, province reculée de Pavoisie Sidérale, les sexes muent à l'instar des mérous des eaux méditerranéennes.
Un tel discours sidère Nicéphore. Il s'en ouvre à son ami et Nathan lui apprend :
— Gilbert et ses compères mentent constamment ou choisissent de dire la vérité. Cela dépend du quartier de lune. L'astre frôle en ce moment la constellation du singe, signe zodiacal chinois qui brille par son intelligence, mais non par son honnêteté.
Gilbert entend Nathan et se récrie :
— Tout cela est faux, seuls deux d'entre nous disent toujours la vérité, moi-même et Nicée.
Nicée balaie tout doute et clame :
— Gilbert se trompe, il n'y en a qu'un parmi nous trois qui profère toujours ce qui est vrai.
Le plus timide d'entre eux, Adelphe, ajoute que tout ceci est vrai.
Nicéphore sort de cette conférence en état de stupeur intense, le voilà estourbi pour plusieurs jours. Rien ne l'inquiète plus que le mensonge et il est en pleine illusion. Il se souvient du père Noël. Il en voulut à sa mère de lui avoir raconté ces merveilleuses fables. Fille mère avant que la « vox populi » ne l'admette, elle lui avait raconté que son père était le Père Noël. Des gamins de son âge se chargèrent de lui ouvrir les yeux, sans charité aucune. La seule personne digne de confiance s'était laissée aller à l'abuser. Et il ne lui demandait rien ! À qui faire confiance ? Le petit Nicéphore en fut mortifié.
Aujourd'hui encore, Nicéphore se conforte dans l'idée que le mensonge est délétère et mine son psychisme fragilisé.
Pour en causer entre gens de bonne compagnie il convoque La Vérité en personne. Celle-ci arrive toute nue. Nicéphore s'aperçoit que c'est une fausse maigre.
— J'aimerais tant que tu m'apportes la sérénité de celui qui a des certitudes, réclame Nicéphore.
La demoiselle n'a pas sa langue de bois dans sa poche. Elle l'agite avec insolence et plagie quelqu'un sans vergogne aucune.
— En vérité, je te le dis, Nicéphore, me rencontrer n'apporte pas, à coup sûr, la quiétude.
Je choque souvent par la verdeur de mes propos. Celui qui veut user de ma personne sera bien avisé de m'envelopper dans un gant de velours. Je suis cinglante comme le fouet, coupante comme le rasoir. Quand je rentre dans le vif du sujet, je suis incisive, sans égard pour les pleutres. On dit qu'il n'y a que moi pour blesser avec une telle intensité.
— Tes propos ne me rassurent guère, madame La Vérité, remarque Nicéphore intimidé par une si tranchante personne.
— Dans le domaine des mathématiques, je ne me défends pas mal, ajoute la bavarde. Je rappelle souvent à ceux qui en doutent que deux et deux font quatre. J'éprouve un certain plaisir à me vautrer dans une telle certitude.
La vérité est toujours peu vêtue, Nicéphore se roule donc, quelque temps avec la donzelle dans cette évidence. Cela lui laisse un goût de trop peu. Surtout lorsqu'elle s'enfuit en prétendant avoir du lait sur le feu.
Que reste-t-il à notre philosophe sinon les conseils avisés et bienveillants de Nathan, l'ami fidèle ?
— Ni le mensonge, ni la vérité ne me rassurent, s'exclame-t-il.
— Pourtant, lui dit Nathan, chacun a cette fonction d'apaiser. Tu ne les auras pas regardés sous le bon angle.
— Pourquoi mentir ? s'acharne Nicéphore
— Pourquoi dire la vérité ? rétorque son ami.
Toujours interloqué, Nicéphore décide de considérer les choses autrement. La vérité traîne en quelques lieux de perdition, histoire de faire quelques adeptes. Elle est maintenant habillée de vertu et apparaît plus crédible aux yeux de Nicéphore.
— Que fais-tu ici ? demande-t-il étonné de la trouver sur son chemin.
— J'attends mon heure répond-elle en se montrant sous son meilleur profil.
La belle semble tranquille et disponible, aussi Nicéphore insiste :
— J'aimerais tant que tu me rassures, n'aurais-tu point quelques certitudes à me servir ?
— La vérité retourne son sac à main et y trouve une idée qui peut faire l'affaire :
— Regarde ce miroir, il me dit que je suis la plus belle et aussi que le soleil se lèvera demain à l'Est. Se berçant de ses propres paroles, la voilà qui s'endort.
Nicéphore se satisfait de ce discours. Il est tranquillisé sur l'inclinaison qu'il eut pour la belle vérité et il est ravi car demain encore, le soleil choisira l'Est pour se lever. Tout se passe ainsi depuis fort longtemps, depuis avant sa naissance peut-être. Nicéphore trouve, en cet état de fait, une grande quiétude. Il déteste le désordre.
Il arrive que l'heure de vérité sonne. Ce qui réveille ladite concernée, elle se lève du mauvais pied et présente son profil gauche à Nicéphore.
Sans savoir pourquoi, il la trouve moins séduisante et s'imagine voir son nez s'allonger.
— Aimerais-tu que je te rassure encore, glapit-elle d'une voix devenue aigre soudain. Nicéphore n'ose refuser, il a tant attendu.
— Je ne voudrais pas abuser, balbutie-t-il.
— Et bien voilà, il paraît que grâce à une formule scientifiquement prouvée nous resterons vivants jusqu'à notre mort.
— Qui dit cela ? s'enquit Nicéphore, ébahi.
— Des arracheurs de dents, réplique la donzelle. Ils ont en général mauvaise réputation, mais là, ils ne se trompent pas et comme ils sont sûrs d'eux, on doit aussi les croire quand ils annoncent que nous resterons, jusqu'à ce terme, beaux, riches et intelligents.
Nicéphore enfin quiet, rapporte cet échange à Nathan. Ce dernier se rit de lui, il en prend l'habitude depuis quelque temps :
— Les mensonges et la vérité peuvent inquiéter autant qu'ils peuvent rassurer. Le vrai de cette histoire est que l'on t'a menti tellement sincèrement que tu as accepté pour vérité ce qu'on t'a dit. Or, je ne crois pas qu'Elle soit unique. Il existe autant de vérités que d'humains.
Elle prend source dans le mensonge. Ce dernier existe dès qu'il a un interlocuteur qui croit en lui. Il devient alors la vérité de cet interlocuteur là.
À peine plus avancé dans sa quête, Nicéphore court au fond du jardin, voir si la vérité n'est pas au fond du puits.
Chapitre suivant : Libre Nicéphore.