Ma rencontre avec Nicéphore
Journaliste, je suis journaliste. Je rencontre de très importantes personnes, afin de rendre publique et prestigieuse leur vie quotidienne. La revue qui m'emploie compte sur mes talents pour remplir ses rubriques.En cette soirée d’automne, me voici réfugié dans la chaude quiétude d'un pub irlandais. Loin de toute effervescence, aux confins d'une campagne sauvage, je ne risque pas d'entrer en contact avec ceux qui alimentent l'acidité de ma plume. J'y gagne en tranquillité et cela me convient assez.
Le lieu est vide, désespérément vide aux yeux du patron privé de clients. Les verres alignés sur les étagères étincellent d'ennui. Aucune auréole de bière ne dessine un sourire sur le zinc. Aucun mégot sur le sol ne saupoudre de tabac la moquette usée. Le silence berce ma rêverie. Les yeux fermés, ma nuque posée sur le skaï odorant de la banquette, je songe à mes dernières rencontres professionnelles. Hier, à Paris, une starlette, uniquement préoccupée par son tour de taille s’est enivrée devant mon micro. J’ai dû la coucher avant de partir pour Galway. Le mois dernier, j’ai subi le snobisme puant d’un couturier plus très jeune. Il m’a reçu dans son studio, le visage emplâtré d’une crème rose dont il me vanta les vertus hydratantes. J’ai douté de son identité tant j’ai peiné à le reconnaître derrière la couche de fard. Il y a quinze jours, j’ai failli perdre la vie en tentant de rattraper un champion de course à pied qui se révéla fort bête à l’entretien.
Ce soir, dans ce pub étrangement calme, j’aspire à d’autres fréquentations. Il me faudrait rencontrer, pour me soulager de tant de fatuité, un être fin, subtil, sensible. Hormis dans mon imagination, existe-t-il ? Je le conçois parfaitement discret, racé, élégant de nature… Mais un souffle se lève sur le vieux Connemara où rien n’est impossible. Un bruit de pas résonne sur la dalle de l’entrée, voilà qu’un hurluberlu s’engouffre avec le vent et dérange la tranquillité de la salle. Il se nomme Nicéphore. Les bières que j’ai ingurgitées m’ont suggéré son nom.
Grand et mince, il flotte dans une redingote façon dix-neuvième. Ses cheveux longs, réunis en queue de cheval juchée haut sur son crâne lui donnent un air d'Indien déguisé en citadin.
Je le vois pour la première fois, il est sans fioriture, dans la désinvolture de ses habits hors du temps.
Eberlué, je l’observe qui s'accoude au bar et consomme... une infusion de camomille. Après ingestion du breuvage, l’homme récupère la tisane et devance ma question :
« Pour la sécher et la fumer plus tard. Je transgresse ainsi les interdits tout en préservant ma santé. »
Son regard, gris-bleu comme les huîtres de Bretagne, sonde le décor et me considère. De suite, je sais que nous avons quelque chose à partager, ne serait-ce que la vacuité de nos êtres. Nicéphore n'a pas le profil des gens que je dois interroger, mais il me plaît de lui parler et d'écouter le roman de sa vie. Je décide de me mettre d’emblée au service de Nicéphore qui me bouleverse afin de témoigner de son existence. D’une telle rencontre naît une forte émotion. Elle m'étreint plus d'une fois. Pour la cacher je mène la conversation avec ce qu’il me reste de professionnalisme. J’entame notre discussion de façon abrupte, j’ai envie de brusquer Nicéphore. Il se livre simplement, le tutoiement est aussitôt de mise entre nous.
— As-tu eu une enfance heureuse ?
Pour mieux me répondre, peut-être, mon interlocuteur pose son menton entre ses mains. Le regard dans le vague, il raconte :
— Quand je suis né, mon père pêchait sur les mers de Chine. Il est resté dans un bouge près de Hong-kong, où il se prostituait. De ce fait, ma mère et moi fûmes très liés. Je me souviens qu'elle renâclait à détacher nos chaînes quand je devais m'éloigner d'elle, ne serait-ce qu'un instant. J'étais un bel enfant blond. Pour me préserver de la prétendue concupiscence des autres mères qui, selon elle, fomentaient de m'enlever, elle avait décidé que nous devions vivre la nuit. Je n'ai perçu de ces années que la noirceur des champs sous la lune. L'idée du soleil m'était étrangère ainsi que l'agitation des villes. Je garde de cette époque une attitude décalée et je n'affronte pas facilement la réalité quotidienne.
Nicéphore s'octroie une pause rêveuse. Seul le tintement de verres, essuyés par le tenancier, trouble le calme du pub. Notes de musiques éphémères et cristallines, elles soulignent le silence que je romps :
— Ta mère semble omniprésente dans ton discours.
Mon compagnon m'adresse un sourire doux et triste, il continue son récit :
— Elle le fut et l'est encore. J'ai toujours voulu être un artiste. Quand elle l'apprit, elle se mit à dessiner pour moi. "Ne te fatigue pas, me répétait-elle, maman fait tout pour toi." Aujourd'hui encore, elle influence mon écriture.
— Comment as tu pu apprendre à lire et écrire avec de telles habitudes maternelles?
Cette question semble amuser Nicéphore. Il se redresse sur son siège. Je constate que son regard, jusque là maussade, s'anime :
— Ce ne fut pas sans mal! Au début de mes années d'école, elle s’habillait, se coiffait comme une petite fille et s'installait, en classe, à mes côtés.
— Mais pourquoi?
— Pour surveiller l'institutrice qui, selon elle, avait le regard ambigu. Elle ne supportait pas qu'une autre femme m'aime. Plus tard, à l'époque de mes premiers émois, elle réexpédiait à mes fiancées leurs lettres d'amour. Elle y apposait la mention "décédé". Ainsi, elle ne craignait plus la concurrence.
Me voilà sidéré par une telle déclaration. Nicéphore semble s'amuser de ma stupéfaction. Il tire une fiole de sa poche et y porte les lèvres.
— C'est du Kéfir, me précise-t-il. Le bistrotier nous interrompt pour demander la recette. Mon nouvel ami la lui donne. Je continue notre conversation :
— Une telle passion ne devenait-elle pas envahissante et angoissante, à la longue?
— Bien sur que si. Mais aujourd'hui, cette angoisse est le moteur de ma création. Puis cela m'a guéri des femmes, j'ai pu échapper ainsi à leurs avances. De plus, avec maman, nous avons eu un enfant. Enfin, je veux dire que nous avons élevé un petit chien. Cela a occupé une bonne partie de notre vie, je n'ai pas eu le temps de penser à la bagatelle.
J'ai envie d'une bière, je la commande. Je me demande de quel bois est fait mon compagnon. Est-il philosophe? Simplement évaporé ou encore cabotin? Je reste muet quelques instants et songe à ce qu'il m'a confié plus tôt :
— Tu te dis "décalé", Nicéphore ?
— Oui, car ma mère n'a jamais trouvé utile que je me confronte aux réalités de ce monde. Elle m'affirmait tout savoir pour moi. De ce fait, bien des concepts et principes moraux me sont étrangers, je dois les apprivoiser. Nathan, un ami, m'aide beaucoup.
Voilà Nicéphore en cette nuit celtique. Insaisissable, mais attachant. Sachez aussi qu'il est de tous les temps. Familier de bien des époques, il jongle, en virtuose, avec les modes de vie passés, présents et à venir. Il a cette faculté des gens hors norme d'être de tous les siècles, de tous les voyages.
Nicéphore me confie vouloir se frotter aux expériences les plus extrêmes afin d'habiter son âme. Il pense inviter la mort en personne.
Personnage émouvant par sa naïveté, il m’apparaît aussi vaniteux : outre enflée du vent qu'il produit lui-même, il me parle de Nathan, un ami dont il sollicite l'attention avec une certaine tyrannie. Ce dernier doit se faire violence pour le supporter. Mais tel un enfant confiant, Nicéphore revient toujours chercher, auprès de son lui, béquille à son désarroi existentiel.
Ce soir, comme s’il devinait mes désirs secrets, Nicéphore me charge de témoigner de ses réflexions. C'est l'objet du récit qui suit.
Plus tard, il me faudra rencontrer sa mère, elle m'éclairera sur cette personnalité complexe. Nathan, ainsi que certains de ses amis, m’aideront à le cerner également.
Chapitre suivant : Nicéphore et la vérité.