Emile Bergerat - CONTES DE CALIBAN - texte intégral

In Libro Veritas

CONTES DE CALIBAN

Par Emile Bergerat

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CONTES TRAGIQUES

LA TACHE D'ENCRE


Feu le président Mazèdes, de spirituelle mémoire, était par excellence ce magistrat bénévole et évangélique qu'on nomme : un bon juge.
Au long cours de sa carrière judiciaire, il s'était adonné à l'étude sociale de la condition vraiment déplorable de ces pauvres filles que le siècle dernier appelait madelonnettes, du nom de leur patronne chrétienne Magdalena, ou Madeleine, courtisane avérée pourtant, mais patronne de la plus parisienne de nos églises, j'allais dire la plus boulevardière.
Ceux qui ont lu, et on les lit encore, les excellents ouvrages du président Mazèdes sur les tristes filles dites de joie, savent la pitié singulière que leur sort, sans législation, inspirait au vieux juriste.
On ne les juge même pas, me disait-il, on les pousse en tas, comme des bêtes, sans les entendre, et les Cafres sont moins rudes pour les captives qu'ils enlèvent que nos policiers pour ces chrétiennes. Il y en a pourtant d'honnêtes dans ce troupeau de douleur, mais oui, de très honnêtes même, monsieur le tortoniste, et si je vous racontais...
«La plus malheureuse est sans contredit la fille en carte. Vous n'ignorez pas à quelles mesures de police elle doit se soumettre pour exercer son lugubre négoce. Elle est inscrite sur un registre secret du bureau des moeurs, et jamais, vous m'entendez bien, jamais plus, se fût-elle rachetée cent fois par une conduite exemplaire, elle n'est rayée du livre d'infamie. J'en ai vu, moi qui vous parle, se rouler aux pieds du chef de ce bureau, lui tendre leur enfant, perdu par la tare maternelle, et s'en aller hagardes et battant les murs, sans avoir rien obtenu. Et tenez, c'est là que j'ai compris qu'il n'y pas de malhonnêtes femmes et que c'est le Christ qui a raison. Il est parfaitement exact et scientifique en physiologie que l'amour refait une virginité. Quant à la maternité, c'est de sainteté, ni plus ni moins qu'elle les revêt. Mais passons.
«Le registre est secret, vous ai-je dit, et c'est le seul geste de pitié, du règlement. Sous aucun prétexte, en aucun cas, on ne le communique, même aux notaires, même à la police secrète, à personne.
Il n'est fait exception, que pour les seuls juges de cour, s'ils le requièrent expressément, et pour des causes capitales. Or il advint, il y a quelques années, qu'une de ces causes étant venue à mon tribunal, je dus me réclamer de notre privilège. Il retournait d'une affaire de meurtre dans lequel était impliquée, et inexplicablement, une fille de dix-huit ans que nous appellerons, si vous voulez, Louisa. Toute la lumière sur le crime sombrait sous cette question enténébrée : Louisa était-elle, oui ou non, fille soumise, et par conséquent inscrite au formidable registre ? Il y allait d'une et même de deux têtes, car à cette époque on les tranchait encore.
«Louisa était inscrite,-en carte.
«Ah ! vous ne savez pas comment elles se résignent à cette ressource, la dernière avant le réchaud ou le plongeon dans ce bon fleuve d'oubli qui roule autour de Notre-Dame ! Une famille sans pain, devant qui tout crédit se ferme, le chômage du père, le désespoir d'une mère aveugle à force de larmes, un petit frère blême de faim, de fièvre et de froid, la honte insurmontable, et si caractéristique chez les ouvriers de Paris, de tendre la main, même, et surtout, à la charité publique et administrative, et toute la tragédie enfin de la misère, de l'inique misère ! Il y a dans un coin du logis une jeune créature de Dieu, intelligente, aimante, brave. Si elle n'est pas très jolie, elle a d'admirables cheveux blonds, et tout, oh ! tout, plutôt que de les vendre comme les Auvergnates, au détesté «merlan» qui les guigne. Alors, elle les noue en torsade, y pique une épinglette de deux sous, se dresse, embrasse la maman et le môme, et, une, deux, trois, elle y va !... C'est Louisa.
«Non, il n'y a pas de malhonnêtes femmes, interjeta le président Mazèdes.
«-Il n'y a peut-être, observai-je, que de malhonnêtes sociétés. Mais l'histoire de Louisa, on la demande ?
«-Eh bien ! voici. Un jour où, Thémis m'ayant fait des loisirs, je les employais à jouer au bouchon avec les ablettes de la Marne, j'étais entré, pour me rafraîchir, dans un de ces cabarets à tonnelles qui bordent la rivière. Ils sont les oasis de nos caravanes fluviales, et l'attrait dominical des familles d'ouvriers en balade. Outre les berceaux de lierre et de vigne folle qui y jouent le rôle du moucharabieb de la maison arabe, on y trouve des gymnastiques avec trapèzes et balançoires, le jeu de tonneau et de boules, tous les divertissements de plein air enfin, naïfs et chers à nos pères, où se résument, pour les bonnes gens du peuple, le plaisirs de la campagne.
Une baignade, une traversée en canot jusqu'à l'île voisine, et le régal d'une gibelotte leur en complètent le paradis.
«Je triomphais ce matin-là par une pêche miraculeuse, et l'idée d'y faire honneur sur place m'avait amené à ce bouchon de mariniers, où m'attirait encore, je l'avoue, le souvenir de certain «reginglard» angevin qui datait dans ma magistrature.
«-Voici, dis-je au patron de l'oasis, en lui remettant ma cloyère ; faites-moi frire cette goujonnée, et, pour le reste, du meilleur !
«-Parbleu, mon président, vous tombez mal ou bien, selon votre humeur du jour, nous avons aujourd'hui une noce. Des faubouriens et leurs dames, tous en joie, et qui mènent déjà un train du diable. Du reste, écoutez-les. Vous ne serez pas tranquille sous votre tonnelle.
«-La mariée est-elle jolie ?
«Peuh ! Affaire de sentiment. Elle a des cheveux magnifiques et elle rayonne de bonheur, voilà tout ce qu'on peut en dire. «-Le mari ?
«-Un brave garçon.
Il est dans la carrosserie. Laborieux, droit, franc du collier, digne de son père, qui était d'Angers comme moi, pour vous servir, il me paraît fou de sa blonde, et ça, c'est drôle tout de même, car enfin ?...
«-Car enfin, quoi ?
«-Rien, ça les regarde, et il sait à quoi s'en tenir, elle ne lui a rien caché, du reste. Et puis, vous le savez, mon président, dans le populo, c'est comme à la campagne, on n'exige pas la fleur d'oranger. Le tout est de se convenir, et ils s'épousent par amour. Mais tenez, les voici, ils sont gentils, hein ?
«Ils étaient mieux que gentils, ils étaient délicieux de passion épanouie et d'allégresse amoureuse. Par un joli geste d'interversion conjugale, c'était lui qui se pendait au bras de sa femme et semblait se vouer à sa domination. Le père et la mère marchaient derrière, celle-ci tenant un petit garçon par la main, et des camarades d'atelier formaient escorte nuptiale au jeune charron. Quant à elle, du premier coup d'oeil, je l'avais reconnue : c'était Louisa, la fille en carte.
«Vous pensez si je me détournai rapidement pour lui épargner l'anxiété dont la rencontre pouvait l'étreindre. Je savais, seul au monde sans doute, mais enfin je savais ! J'avais lu le registre. J'avais, dans mon cabinet de juge, interrogé la malheureuse. Tout son bonheur, sa vie peut-être, dépendaient du conflit de nos regards entre-croisés, non pas, certes, qu'elle eût rien à craindre de mes lèvres scellées, mais sa propre émotion pouvait la trahir, justifier au moins de questions fatales contre lesquelles elle n'était pas de force à se défendre, car, dans ce pauvre corps de martyre, souillé de toutes les boues du trottoir, la nature, qui n'en met pas, elle, de femmes en carte, avait allumé une âme lumineuse comme l'azur de ses yeux et totalement incapable du moindre mensonge. Si elle avait «tout» dit à son futur avant le mariage, elle ne lui avait pas dit «cela», puisqu'il l'épousait, car la philosophie amoureuse de l'ouvrier parisien va jusqu'au registre, mais s'y arrête, et quel cataclysme s'il lui demandait «cela» ! Elle le dirait.
«Il n'y avait qu'un parti à prendre, celui, messieurs, que vous auriez pris vous-mêmes : renoncer à la goujonnée miraculeuse et au joli reginglard et s'éclipser à «l'anglaise.» Il est quelquefois dur de porter la toge !
«Trois ans après, je traversais un square populaire où s'ébattait une nuée de marmots, lorsque à mon passage une ouvrière, assise sur un banc, se dressa, courut prendre son enfant, qui jouait dans le sable, l'éleva entre ses bras et me le présenta :
«-Dis : merci, monsieur le bon juge !
«Ah ! ces Parigotes : elle m'avait reconnu, autrefois, dans la guinguette, sous mon déguisement de pêcheur à la ligne.
«Je ne vous cache pas que j'ai, sous un prétexte, redemandé le registre, et que j'y ai, comme par hasard, renversé la bouteille d'encre, à la page où cette jeune mère était déshonorée.»

LA VÉNUS VITRIOLÉE


Le soir était venu, l'atelier s'assombrissait, il fallait clore la séance. Le sculpteur l'aida lui-même à se rhabiller. Depuis deux mois qu'elle lui posait, comme Pauline Borghèse à Canova, son Anadyomène, il était devenu bonne «femme de chambre». En cinq minutes, elle fut sous les armes, corsetée, chaussée, robée, puis chapeautée et gantée. Il ne restait plus qu'à baisser la voilette pour traverser cette villa d'artistes dont une allée centrale, bordée de beaux tilleuls, desservait les jardinets. Elle l'embrassa à pleines lèvres.
-A demain, dis ?
-A toujours.
Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et la chère Vénus s'enfuit.
Il revint à sa statue, qui tremblait de vie dans la pénombre, et, comme il s'apprêtait à en humecter la glaise, un hurlement de bête égorgée déchira l'air de la petite cité. C'était la voix de Marina. D'un bond de tigre, il fut sous les tilleuls. Devant le puits de l'allée, elle était étendue, toute palpitante, les deux bras ramenés en croix sur le visage, et elle criait éperdument. Tous les artistes arrivaient l'un après l'autre, offrant leurs services.
-Laissez, fit Pétrus, un médecin seulement.
Et le statuaire, qui était d'une force athlétique, la souleva comme de l'ouate et l'emporta entre ses bras à son atelier.
Elle était vitriolée.
Le célèbre statuaire Falguière qui, le siècle dernier, fut le maître de la décoration monumentale et le chef de l'école toulousaine, n'a jamais eu d'élève dont il fût plus fier que de Pétrus Lymon, et je l'ai entendu vingt fois moi-même lui présager gloire et fortune.
-Tu verras, me disait-il de sa voix chaleureuse et chantante, c'est le sculpteur de la femme moderne. S'il trouve le modèle de son idéal, il nous enfoncera tous, moi, Paul Dubois, Mercié et les autres !
Or, Pétrus avait rencontré, deo volente, ce modèle en Marina, simple commerçante du quartier, mariée, je crois, à un charcutier. Inutile, comme on voit, d'aller perdre quatre ans de sa vie à Rome. Aucune femme de Paris n'est insensible, et ne peut l'être, à l'adoration qu'elle inspire à cet ouvrier de la beauté qu'est l'artiste. Outre qu'il avait le verbe prenant de son maître même, il était de la race ensoleillée, trempé en jeune Alcide, et sa volonté d'amour lui flambait aux yeux.
Aussi ne fut-ce pas long ; elle alla à son sort terrestre, et sans songer à l'autre. Depuis deux mois, elle lui incarnait, debout et sans voiles, l'Aphrodite naissant, de l'écume de la mer. Le désastre était effroyable.
Sous l'action corrosive de l'acide sulfurique, le pauvre charmant visage, si pur de galbe, si tendre de lignes, couronnement d'un corps triomphal, clef de sa forme voluptueuse, coup de pouce enfin du divin modeleur des types et des espèces, n'était qu'une éponge sanguinolente où s'embroussaillaient les cheveux et la voilette. Un interne ami, ramené par les camarades, était accouru presque aussitôt et déjà muni des objets nécessaires au premier pansement. Il souleva d'abord l'une et l'autre paupière, obstinément scellées, de la martyre, puis il l'anesthésia au chloroforme et prépara ses bandelettes. Un coup d'oeil jeté à l'Anadyomène lui avait éclairé la situation.
-Qui est le vitrioleur ? demanda-t-il à Pétrus ... ou la vitrioleuse ?
Mais le sculpteur se détourna sans répondre. Du reste, il ne pouvait rien dire, les artistes de la villa n'avaient vu personne, et Marina n'avait encore ouvert la bouche que pour vociférer lamentablement.
-Est-ce que vous ne ferez pas votre déclaration au commissaire ?
-Non, elle est ma femme, fut la réponse à laquelle l'interne se méprit.
-Alors, aidez-moi à la mettre au lit, ou plutôt, déshabillez-la vous-même. L'acide a pu l'atteindre aussi sur quelque partie du corps.
Il faut voir.
Pétrus prit l'endormie sur les genoux, et, habile à l'office familier, il l'eut bientôt dévêtue et déposée sur sa couchette. Rien, grâce au ciel ; les bras préservés par l'étoffe des manches, les mains sauvées par les gants, le torse indemne. De cette part de l'Aphrodite, l'artiste gardait tout. L'amant aussi. Mais la tête, oh ! la tête, miséricorde !...
Que restait-il du beau front hellénique, celui des filles de Jupiter, ourlé comme la vague, de l'écume dorée de la chevelure ? Du double arc-en-ciel des sourcils plongeant dans la brume bleuâtre des tempes ?
Des oreilles, conques perlières d'une grotte de stalactites ? Du cher petit nez, timon du char nautique d'Amphitrite, dont les narines lumineuses s'ébattaient comme des dauphins au soleil ? De la bouche adorée que l'attente de l'éternel baiser épanouissait et teintait de tous les iris de l'actinie, ouverte dans les algues, à la caresse des flots montants ? Du menton, dé de quartz arrondi, qu'il comparait aux promontoires des îles grecques, et de ces joues à la pulpe de fruits, à la cuticule de fleurs, dont il lui fallait modeler les oves comme on dessinerait un reflet de la lune sur la mer ?...
-On pourra sauver les yeux, fit l'interne.
-Quoi, seulement ?
-Oui.
Il lui expliqua que les globes n'étaient que légèrement touchés et que tout dépendait du degré de perforation des paupières. Sur ce point devait porter la cure, difficile d'ailleurs, d'une délicatesse extrême, et qui réclamait une assiduité constante d'observations et de soins.
-Je vais aller moi-même vous faire préparer le collyre, mais vous devriez, et ce serait plus sage, me la laisser transporter à mon hôpital, j'y veillerais de plus près au pansement. Une absence d'un quart d'heure, un assoupissement sur votre fauteuil de garde-malade, une distraction suffiraient à achever l'oeuvre de destruction du visage.
Elle serait aveugle à jamais.
-Allez me chercher le collyre, dit Pétrus.
Pendant les trois premiers jours, doublés de leurs nuits, le sculpteur, assis ou debout, ne quitta pas une seconde Marina, même du regard.
L'interne lui avait tracé minutieusement la ligne thérapeutique à suivre, et il venait à chaque instant s'assurer de la bonne marche du traitement.
-Ma foi, déclarait-il en lui serrant la main, vous êtes un infirmier admirable ! A quel moment pâturez-vous ?
-Je ne sais pas, souriait l'artiste. On m'entonne de la bouillie, comme aux gosses. Les camarades de la villa ! Mais il n'y a plus d'heures, ni de matin, ni de soir. Elle verra, n'est-ce pas ?

-Je l'espère. Surveillez bien, cette nuit encore. Ça va. Bravo.
Voulez-vous que je vienne vous relayer ?
-Merci, non. A demain.
Il n'y avait, en effet, rien à craindre. Non seulement Pétrus Lymon, en qui la volonté virtualisait, pour ainsi parler, l'athlétisme, était déterminé à lui conserver la vue, mais il était résolu à bien d'autres choses encore. Il roulait donc ses divers projets dans l'ombre nocturne, au pied du lit de la malade, sous la lampe à demi baissée, lorsque, lentement redressée, Marina, d'une voix étouffée par les compresses, murmura distinctement :
-Un miroir.
C'était son premier mot. Il signait la femme, certes, et toutes les femmes, mais il terrifia le sculpteur plus que ne l'avaient fait toutes ses clameurs de brûlée vive. Se voir, elle voulait se voir, ah ! mon Dieu, dans l'état de défiguration où le corrosif l'avait mise !
Qu'allait-il faire ? Comment parer à cette curiosité dont l'effet allait être épouvantable ? Quel prétexte, quelle défaite, plus claire encore que le refus pour elle ? Un miroir à la Vénus vitriolée !...
-Le médecin ne te le permet pas encore, ma chérie. Pas d'imprudences.
Non.
-Mais j'y vois, insistait-elle, en écartant le bandage, je t'assure que j'y vois. C'est un peu confus encore, mais je te distingue très bien, mon Pétrus ; tu es là, derrière l'abat-jour de la lampe. Donne-moi ton petit miroir. Il est au mur de l'atelier. Tu ne veux pas ? Je suis donc devenue un monstre ?
Il se leva, glacé de sueur froide, et, d'un tour de main rapide, il éteignit la lampe.
-Tiens, il n'y a plus d'essence dans la torchère, s'écria-t-il en éclatant de rire, elle est bien bonne !
Et, se penchant sur elle, il l'embrassa sur ces tristes yeux à peine dessillés, comme on embrasse une morte, puis il la berça doucement, tout doucement, avec des chuchotements d'amour, entre ses bras puissants de manieur de terre, jusqu'à ce qu'elle fût bien endormie. Alors, il prit le collyre et le jeta dans les tilleuls, par la baie de l'atelier. Puis, avec son chapeau et son gourdin, il s'en alla heurter à la porte d'un peintre voisin, qui était Corse, et dont il aimait le caractère rebelle aux compromis de la société «continentale».
Quand ils revinrent, à l'aube, Marina n'avait plus besoin du miroir, étant aveugle.
Deux ou trois jours après, dans les feuilles, une nouvelle diverse relevait, entre autres suicides, celui d'un charcutier du sixième arrondissement, dont on avait retrouvé le cadavre dans les filets de Saint-Cloud, avec la justification de sa mort volontaire.
J'ai assisté, à côté de Falguière, au mariage de Pétrus Lymon avec Marina, l'année de sa médaille d'honneur pour l'Anadyomène. Ce fut le maître de Toulouse qui mena la mariée à l'autel. Elle était voilée d'un épais crêpe bleu foncé qui l'enveloppait, comme une décapitée de légende, jusqu'aux épaules. La moitié de l'Institut était là, toute la villa des Tilleuls, et le peintre corse servait de témoin au jeune sculpteur triomphant.

LA PLUS TERRIBLE ARME DU MONDE


Elle ne se signalait entre les dix ou douze autres lettres de son courrier du jour que par l'apparence de prospectus qu'elle avait. Aussi l'élimina-t-il pour la lire «quand il aurait le temps», non sans avoir remarqué, au passage, que sur l'adresse, typographiée, son nom était légèrement écorché, Lemalot au lieu de Lemalô, selon l'orthographe de sa patronymie bretonne. Puis, sa correspondance dépouillée, il sortit, ayant oublié la circulaire.
Quand il rentra, il la revit sur son sous-main, où l'honnête Firmin, le valet de chambre, qui l'avait ramassée à terre, l'avait mise, bien en vue, scrupuleusement. Il l'ouvrit donc et il lut. Elle ne contenait qu'une ligne et la signature :
«Ta femme te trompe... Un ami.»
C'était la bonne vieille lettre anonyme, dans toute la couardise de sa stupidité. Comme l'adresse, elle était typographiée ; et même, à y regarder de plus près, composée de mots découpés dans quelque périodique et collés à la suite avec un art remarquable. Il reprit l'enveloppe, c'était de même. Un timbre y fleurissait sa politesse.
-Dépenser dix centimes pour ça, quel luxe ! monologua-t-il gaiement, et il flanqua le poulet dans la corbeille à papiers.
Adèle trompait Charles, son Charles qu'elle adorait, et chaque jour de plus en plus, depuis leur mariage, au point que quelquefois cet amour, en constant renouveau de lui-même, lui faisait peur. Il en arrivait à y voir un présage de mort.
La nuit suivante, ils ne s'embrassèrent point. Adèle, un peu boudeuse, mais non inquiète, s'était endormie chattement sur l'épaule du cher bien-aimé. Quand il la sentit envolée au pays du rêve, il se laissa glisser du lit, et nu-pieds, comme larron nocturne, sans se rendre compte de l'inconséquence d'un pareil mystère, il souleva la tenture de son cabinet, en poussa la porte, et se dirigea à tâtons vers la corbeille. Il la trouva aisément, dans l'ombre, à la place usuelle, la saisit, s'assit au bureau, le panier sur les genoux, et, ridicule vraiment, il eut honte en cette obscurité.
«Que veux-tu de la lettre infâme ?» lui criait dans la poitrine cette voix intérieure que nous y entendons tous, qui demande : «Oui ou non», sans plus, et veut une réponse. «Oh ! la détruire», fut la sienne, très sincère. Morte la bête, mort le venin ; il avait négligé de tuer le crapaud.
Un tour au bouton électrique, le cabinet s'éclaire, la corbeille verse toute sa paperasserie sur la table, voici la lettre. C'est bien elle. Ne l'aurait-il pas reconnue, du reste, la «circulaire» typographique aux mots collés, dans une charretée de chiffons ?
La relire ? A quoi bon, il la possède par coeur : «Ta femme te trompe.
Un ami.» Sa femme, c'est Adèle. L'ami, qui est-ce ?... Peut-être importerait-il de s'en enquérir tout de même ? Et il la relit sous l'abat-jour, dans le rond lunaire qu'il projette. Allons, il ne faut rien détruire. C'est plus sage. On ne sait pas !...
Il replie la lettre, l'insinue dans son enveloppe, timbrée et datée par la poste, et il la range au fond, tout au fond du tiroir dont il a seul la clef, sous l'amas des papiers de famille. Puis il éteint la lampe électrique, et il retourne au lit conjugal. Adèle dort, douce, charmante, rayonnante de foi amoureuse, du sommeil pacifique des saintes que le Juste fait relever du poste terrestre de la vie, les mains jointes. Mais lui, le pauvre Charles, il ne dormira plus, ni cette nuit, ni les autres :-les Euménides ont passé !...
Sauf le front carré ethnique, il ne demeurait plus rien, en Charles Lemalô, de la race celtique, si rebelle aux fatalités, dont il relevait par ses origines.
La malheureuse Adèle, désolée, ignorant tout et ne devinant rien, voyait son Charles changer d'heure en heure,-il avait grisonné en quinze jours,-ne comprenait pas ce qui le détachait d'elle, et elle regardait s'en aller son amour comme une mère regarde, de la falaise, s'effacer la fumée du navire qui lui emporte son petit.
-Qu'est-ce que tu as, enfin... Mais qu'est-ce que tu as ?
-Rien... Je ne peux pas te dire... Une espèce de neurasthénie... Ni cause, ni prétexte... Je vais très bien... Mes affaires aussi... Ça s'en ira comme c'est venu, aux premiers beaux jours... Un petit voyage peut-être ?...
-Partons !
-Non, pas encore.
-Ah ! tu ne m'aimes plus, sanglotait-elle.
Alors il l'entourait de ses bras et il la taxait de folie... Ne plus aimer Adèle, lui, Charles ? On en entendait de drôles  !... Mais elle voyait juste : il ne pensait plus qu'à la lettre, nuit et jour. Partout, et jusqu'à la Bourse, dans la vocifération... La lettre, la lettre !...
Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche à ressort de son portefeuille, elle le perforait à même, tout vif, térébrante.
Un matin, après une insomnie traversée d'hallucinations, le besoin de tuer s'imposa à sa volonté reconquise ; oui, s'imposa, comme une certitude algébrique. Tuer, qui ? L'«ami» de l'anonymat, le colleur de mots découpés, celui qui savait la trahison d'Adèle, «fausse ou vraie», n'importe. Ce meurtre était bon, très bon, il fallait y procéder sans retard.
Ce n'était pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences spéciales et «vidocquiennes» qui flairent les turpitudes humaines, comme certains sorciers hydrographes sentent l'eau courante dans le sol par l'humectation des orteils. S'adresser là ?
Sans doute, en pareille détresse, il paierait ce qu'il faudrait payer, et dirait ce qu'il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre ?
Évidemment, rien à faire sans elle. «Ta femme te trompe.» Ils le sauraient alors, les détectives ? Impossible, on ne déshonore pas une femme ... quand on l'aime ... fût-elle coupable. Un autre moyen.
Rue Sainte-Anne, numéro 11 1er, au quatrième étage, tous les jours de 2 à 6 heures consultations...
-Mme Sephora du Tarot, cartomancienne ?
-C'est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous êtes. Charles Lemalô ? Elle vous attend, Elle est prête.
Et il tend la lettre à la devineresse, dans l'enveloppe, timbrée et datée par la poste.
-Qui m'a envoyé cela ?
Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit :
-On n'a pas besoin d'être du métier. C'est une délation ... contre une personne qui vous est chère...
-En voyez-vous l'auteur ?
-Distinctement. C'est une femme de basse extraction ... d'âme plus basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s'amuse, dans une loge de concierge, à découper des mots dans les feuilletons... Elle en fait des phrases qu'elle adresse sous pli à des gens qu'elle ne connaît pas et dont elle pique les noms, au hasard, avec une épingle à cheveux, dans un vieux Bottin périmé.
-Comment, elle ne me connaît même pas ?
-Ni vous, ni votre dame. C'est par plaisir. Elle charge son neveu, jeune apache de quatorze ans, plein d'avenir, du soin de semer ses compositions dans les boîtes à lettres devant lesquelles il passe. La vôtre doit venir de Saint-Denis.
-Ce neveu, où loge-t-il ?
-Ah ! dame ... où il peut, le chérubin.
-Et la tante ?
-Secret professionnel. Nous ne dénonçons point, nous voyons seulement.
-Merci, madame.
-A votre service.
Une concierge, la lettre venait d'une concierge, que récréait idiotement ce jeu d'empoisonneuse et qui l'exerçait dans les vingt arrondissements !
Mais disait-elle vrai, la somnambule ? Intelligente, perspicace, digne de sa réputation considérable, certes, si la divination était une science ; or elle n'est qu'un art. Et Charles, en s'en allant, s'aperçut qu'il ne croyait pas. Le doute l'avait ressaisi dans l'escalier même. Les Euménides l'attendaient à la porte. Dans le portefeuille, près du coeur, le curare reprit son oeuvre, car il faut qu'elle ait son homme, la lettre anonyme !
la lettre, la lettre  !...
Elle l'eut, et en un mois.
Un soir, Charles Lemalô sentit qu'il allait devenir fou. Il n'avait pas pu «tuer». Il rentra chez lui, l'oreille bourdonnante, les méninges enflammées, vide de toute pensée. Adèle était absente. Il tira la lettre : «Ta femme te trompe... Un ami», la délaya dans un verre d'eau, en bouillie, l'avala et se fit sauter la cervelle.
En vérité, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme de ce monde.

A DEUX DE JEU


La province n'a pas changé depuis Balzac et Flaubert, ni même depuis le Pourceaugnac de Molière, et le capitaine Boldon s'y embêtait à périr.
Inutile de déterminer la ville où, dans l'ombre d'une magnifique cathédrale, il n'arrivait plus à se raccrocher la mâchoire. Oyez seulement, pour l'intelligence de ce conte, qu'il était trésorier-payeur du régiment en garnison dans ladite ville. Il rehaussait l'honneur de cette fonction de confiance par une demi-douzaine d'insignes militaires décrochés à la pointe de son épée de brave et au milieu desquels l'étoile rayonnait comme une planète entre ses satellites.
Or, le destin voulut qu'un soir, où il lui semblait que tout le marasme du département se fût aggloméré dans son crâne, il entrât, pour se distraire, dans un café-chantant où les camarades du mess lui avaient signalé une jolie fille. Elle répondait, et sur un signe, au prénom turc de Zulma. De talent, point ; l'esprit d'une oie ; mais, vraiment charmante aux chandelles, et comme, de toutes parts, on s'arrachait la divette, tant il pleut d'ennui en province, le pauvre trésorier s'en était féru jusqu'à la fureur, dite en grec : dionysiaque. Elle ne lui résista que le temps de le coter à son prix de rendement hebdomadaire et, références prises, elle fut à lui, avec partage. Par malheur, il voulut être seul les sept jours de la semaine et Zulma, sans préférence, y posa les conditions de surenchère usuelles dans le négoce.-De telle sorte que, dans la caisse du régiment, la «grenouille», d'abord tronquée, coassa, puis, mangée, se tut, morte.
Le jour, le dernier du mois, où l'intendance militaire annonça sa bonne visite au capitaine, à fin de vérification de comptes, l'enfant de Mars qui, je le répète, était un brave, s'en alla prendre un air de balade sur les bords allongés du canal, dont la ville est traversée d'outre en outre comme une poitrine par un sabre. C'est un vieux canal dormant, abondant en herbes, et dont le transit est ruiné depuis cent ans par la voie ferrée qui le côtoie et l'inutilise.
Le capitaine s'amusait à le sonder par quelques pierres lancées d'un bras nerveux, lorsqu'il vit venir, en sens inverse, cet excellent M. Camuret, notaire notoire et fort aimable de la ville à la belle cathédrale.
-Que diable faites-vous par ici ?
-Et vous-même ?
-Vous le voyez, des ronds dans l'eau.
-Oui, on ne sait comment tuer le temps, avait souri le tabellion ; tenez, le croiriez-vous, moi qui vous parle, j'allais au cercle !
Le capitaine regarda fixement ses bottes :
-Au cercle ? fit-il, c'est vrai, je n'y avais pas pensé ! Eh bien ! mais... Allons-y ensemble. Voulez-vous ?
-Comment donc, je l'avais sur la langue !
Il restait à Boldon une soixantaine de francs sur la «grenouille» pour faire face à la curiosité de l'intendance aux lunettes rondes. Le jeu, c'est l'ultime ressource, parfois providentielle, de ceux qui vont demander aux vieux canaux déserts le bain où se lave l'honneur et se guérit le mal de divette turque. Qu'est-ce qu'ils en feraient de ces trois louis, les brochets qui dédaignent même les pommes. Enfin, sait-on si la Fortune n'a pas de risette, sur le tapis vert, pour un bon soldat couturé de blessures, décoré de l'ordre, et qu'une coquine de femme a entraîné graduellement à sa première faute, et la dernière, bien entendu ?
Chemin faisant, il s'informait courtoisement de la santé de la belle notairesse, Mme Camuret avec qui il avait eu le plaisir de danser au bal du préfet, de ses six jolis enfants, du drôle de petit singe qu'il voyait souvent danser, dans sa cage, à la fenêtre, de la prospérité de l'étude et du nombre de ses heureux clercs ? Arrivés devant le cercle, ils se firent les politesses du pas de porte et ils y montèrent.
Non seulement Me Camuret était le plus aimable des notaires de province, mais il passait pour en être le plus honnête. Sa clientèle se distinguait et par le nombre, et par la qualité. On ne testait, on ne contractait, on n'héritait que chez lui. Pour les dépôts d'argent, de valeurs et de titres, nul ne voulait d'autre étude que la sienne. Il est vrai qu'il l'avait achetée fort cher, le double même, disait-on, de cequ'elle valait, à son patron et prédécesseur, Me, Courtembuche, dont je n'ai rien à vous apprendre, sinon le nom, fait pour vous plaire. C'est de la dot de sa femme qu'il lui en avait d'abord payé la moitié. Le bruit courait qu'il restait débiteur du reste, mais la rumeur s'arrêtait là, et personne n'était inquiet sur le complet versement de la créance.
Il eût suffi, pour clore le bec aux médisants, de leur objecter la fécondité probante et victorieuse de Mme Camuret qui, tous les ans, ornait d'un enfant nouveau son front conjugal d'heureux père. Se charge-t-on ainsi, si on ne peut ni les élever ni les nourrir, de six bouches roses en six années ? Enfin, Me Courtembuche ne tarissait pas d'éloges sur l'intelligence, la probité, l'activité de son «élève» devenu le titulaire de sa charge.
Au cercle, donc, attablés, l'un devant l'autre, le notaire et le capitaine trompaient leur ennui de province par une partie naïve d'innocent écarté, Camuret ayant déclaré qu'en fait de jeux il n'en connaissait pas de plus amusant, ni d'autre, excepté le billard auquel il n'avait pas joué depuis son mariage. Au bout d'une heure le trésorier fut «nettoyé» de ses trois louis. Il dut déclarer à son partenaire qu'il était obligé de lui faire charlemagne. «Les brochets, marmonna-t-il entre ses dents, n'auront que le cuir de la bourse.»
Soit que Camuret n'eût pas entendu, soit qu'il n'eût pas compris la réflexion dont le sens était, en effet, énigmatique, il offrit spontanément au décavé de poursuivre sur parole, sur la foi des jetons du cercle, et aussi longtemps qu'il plairait au brave capitaine.
-Tope donc ! fit celui-ci qui n'avait plus à craindre ni gain ni perte.
De telle sorte qu'ils continuèrent, sans entendre le battant des heures, dans une sorte d'abrutissement machinal, l'interminable partie monotone dont l'enjeu courait devant eux et faisait boule de neige. Vers deux heures du matin, ils sortirent, harassés et suants, et, à l'air frais de la nuit, ils se regardèrent comme éveillés d'un songe séculaire de féerie.
-Ah ! mon Dieu ! capitaine !
-Vous, maître notaire ?
-Que doit-on penser de mon absence à la maison ?
-Et de la mienne à la caserne ?
Mais, tout à coup, Camuret s'affala sur une borne et, avec un geste d'homme écrasé par la tuile de la fatalité :
-En somme, fit-il, je vous dois trente mille francs ?
-Mon Dieu ! oui, la chance m'a traité, quoique garçon, en homme marié !
Je vous confesse que ces trente mille balles me tombent à point nommé pour éviter une catastrophe. Je vous serais même obligé, cher monsieur, de me les faire tenir avant midi. Cela ne doit pas gêner beaucoup un riche magistrat tel que vous et j'y compte.
-Vous les aurez, fit le notaire qui se détourna pour cacher son trouble.
Mais il ne put le dominer et il se mit à mordre son mouchoir et enfin à sangloter comme un enfant.
-Qu'est-ce que vous avez donc, Camuret ?
-Rien, rien. Ah ! mes pauvres enfants ! Ma malheureuse femme !... Mon étude, mon nom, tout est perdu, tout, tout !...
Boldon comprit. Pour faire honneur à des échéances, celles du paiement de sa charge, sans doute, le plus honnête notaire de province trafiquait sur les dépôts de sa clientèle par des spéculations dont la découverte était menaçante. Il était venu au cercle pour demander un secours désespéré à la Fortune, et il en sortait grevé d'une dette de plus, une dette de jeu, sacrée, irrémissible. Le soldat eut pitié du notaire.
-Sacrebleu ! ne pleurez donc pas, nous sommes à deux de jeu ; moi, j'ai mangé la grenouille du régiment par amour pour un ange de caboulot.
C'est à cette absurdité que je dois de vous avoir rencontré sur le canal, en train de faire des sondages dans l'eau.
-Vous aurez vos trente mille francs avant midi, réitéra le notaire.
Adieu, adieu.
Et il s'éloigna en secouant la tête. Le trésorier le rejoignit.
-Écoutez, Camuret, vous êtes père et chef de famille ; moi, je n'ai personne que Zulma qui me mène droit en enfer, où l'on va aussi bien tout seul. Donnez-moi votre main, et jurez-moi de ne plus toucher une carte le reste de votre vie. Me le jurez-vous ?
-Oui.
-C'est dit ?
-C'est dit.
-A présent, mes hommages à votre charmante femme, et gardez vos trente mille francs.
Le lendemain, le brave capitaine Boldon avait disparu de la ville à la superbe cathédrale. On le chercha partout et on le cherche encore.
Le vieux canal dormant ne l'a jamais rendu à l'intendant aux lunettes rondes ni à Zulma la Turque, qui, de sa disparition, ne s'est même pas inquiétée une minute, car telles sont ces liaisons légères, distractions de la vie de province.

L'ALLIANCE


Comme après Irène, sa femme, Jacques Bertignac était assurément l'être qu'il aimait le plus sur la terre, puisque ses père et mère étaient en paradis, Léon Rainville avait tenu à conduire au Havre ce cher ami des bons et des mauvais jours, qui s'y embarquait pour le nouveau monde.
Jacques s'expatriait. Il en avait assez de la vieille Europe, de Paris, de tout.
-Je me suiciderais, avait-il dit, autant vaut que je m'en aille.
N'est-il pas mieux de faire peau neuve que de se crever l'ancienne ?
-Pourquoi ne te maries-tu pas ? lui avait suggéré Léon, tu es jeune, riche, solide et beau gars. Je te prêche d'exemple. Vois comme je suis heureux avec Irène.
-Ah ! Irène, trouve-m'en une autre, puisque tu me l'as prise, Irène !

-Il n'y en a pas deux, en effet, acquiesçait l'époux triomphant, mais je ne te l'ai pas prise, Jacques, puisqu'elle n'était pas à toi. Nous nous la sommes disputée loyalement l'un à l'autre, et c'est dans ma main qu'elle a laissé tomber la sienne, sans doute parce que c'est moi qui l'aimais le plus.
-Il est probable.
Et Jacques était parti là-bas, sur ce steamer qui s'effaçait à l'horizon, avec son rouleau de fumée bise.
Au retour, dans sa belle villa du parc de Neuilly qu'il habitait toute l'année, n'ayant qu'un pied-à-terre à Paris pour ses affaires, Léon n'avait pas trouvé Irène à la maison.
-Madame est à Paris, chez son couturier, mais elle sera rentrée pour le déjeuner, car elle attend Monsieur, elle a reçu sa dépêche du Havre.
Il alla donc faire un tour dans sa serre, qui était fort belle, dont il était fier et que le père Noirot, un vieux jardinier, entretenait à miracle.
-C'est-il donc qu'on ne verra plus M. Jacques, disait Noirot, et que vous l'avez embarqué pour toujours ? Quelle pitié que la vie ! Il aimait tant les fleurs et il s'y entendait comme un de la partie. A propos, j'allais oublier que j'ai quelque chose à vous remettre.
Et, relevant sa blouse, il prit dans la poche de son pantalon une boîte à allumettes, l'ouvrit d'un coup de pouce et en tira une bague d'or, toute simple et sans pierreries, qu'il tendit à son maître.

-Mais c'est une alliance, fit Rainville, et même celle de ma femme. Où l'avez-vous trouvée, Noirot, et comment ?
-En ratissant le sable, patron, sous le banc de la grotte.
-Oh ! que c'est drôle ! Et quand ça ?
-Le lendemain matin de votre départ.
-Merci, elle doit la chercher partout. Pourquoi ne la lui avez-vous pas rendue ?
Le jardinier regarda Rainville, baissa les yeux sur ses sabots et dit :
-Parce que je ne savais pas que c'était à elle et qu'elle ne me l'a pas demandée.
Sur ces entrefaites, Irène arriva de la ville et son mari s'inquiéta de la mauvaise mine qu'il lui trouvait.
-Bonté divine, ma chérie, ces traits tirés, ces yeux creux, es-tu malade ? Qu'as-tu donc fait durant ma courte absence ?
-Je t'ai attendu, sourit-elle en se laissant mollement embrasser sans rendre le baiser.
Déjeuner maussade, aux propos sans fonds, sans suite, vagues. Léon lui donne à remarquer qu'elle ne lui a adressé aucune question sur l'embarquement du «pauvre ami, perdu pour eux à jamais peut-être».
-Est-ce que vous vous êtes quittés fâchés, Jacques et toi ?
-Au contraire, ricane-t-elle.
Et elle se lève, énigmatique.
Tout à coup, il songe à la bague remise par Noirot. Il l'a dans son gousset, cette bague.
-N'as-tu rien perdu, Irène ?
-Moi ? Où cela ?
-Mais ... dans le jardin ou ailleurs !
-Quoi donc ? interroge-t-elle, prête à tomber, glacée.
-Ton alliance ?
-Ah ! c'est vrai. Tu sais cela ? Je l'ai retrouvée, heureusement, au détour d'une allée. La voici.
Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre !
D'abord, il ne comprend pas. Hébété, il la laisse regagner, sa chambre, s'en aller... Et voilà que, d'un coup, tout le drame s'éclaire.
La grotte de la serre, le banc sous lequel a roulé la bague, ce départ désespéré de Jacques... Il l'aimait encore. C'était pour elle qu'il venait presque tous les jours... Oui, c'est cela ; il a obtenu un rendez-vous d'adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible...
Elle y est venue, parce qu'elle est très bonne ; elle s'est défendue, mais l'homme est le plus fort ... il l'a étourdie, il l'a prise ... comment ? La bague perdue le révèle : par violence... Un demi-viol  !... Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la remplacer... C'était facile, toutes les alliances se ressemblent...
Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms réunis : Léon-Irène, et la date du mariage : 12 avril 1900, voilà. Et elle peut dire ainsi qu'elle n'a rien perdu dans la serre,-non, rien, en effet, excepté la vie de deux hommes.
Des bateaux de transit pour l'Amérique ; il en part tous les jours de la semaine. Vite, à la gare du Havre, il a le temps d'arriver au train.
Mais il allait oublier son revolver pour tuer l'infâme, à bout portant, dans l'oreille, comme un chien enragé qu'on abat. L'arme est dans sa chambre, là-haut ; il monte la prendre. Il s'arrête à la porte et il écoute... Ce sont des sanglots, des cris étouffés, le bruit d'une douleur immense  !... Non, Irène n'est pas coupable. Le misérable l'a prise, cosaquée... C'est évident.
Et puis, quand même elle le serait, coupable ? Il l'aime,-qu'on explique cela, jamais il ne l'a aimée davantage, ni autant, la malheureuse.
Il redescend, sans revolver, dans le jardin ; il y tourne et vire, marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil à un aveugle égaré en forêt, et son tourment se mêle à celui qu'elle endure, qu'elle doit endurer, de se douter qu'il doute d'elle. Que craint-elle de lui en ce moment ? Qu'il la tue ? Tuer Irène, Léon ! C'est absurde, voyons ! Le divorce ?... Il ne l'aurait plus alors, on les séparerait ?... Vivre sans la voir, l'entendre, l'embrasser ? Cette conception lui échappe.
Qu'est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplacée ? Rien. Si, tout ! Et puis, après ? Quand il aura supprimé Jacques, en sera-t-il plus mort qu'il ne l'est pour elle, et disparu pour lui, dans ce nouveau monde où il s'efface avec le steamer et sa fumée fuligineuse ?
Car il y a encore ceci : que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou ne pas la lui remettre, et que, par conséquent, rien ne serait arrivé de ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n'eût pas eu lieu.
Eh bien, cela n'aura pas eu lieu. Le père Noirot est vieux, atteint de la goutte, et il rêve d'aller mourir dans son pays, en Provence. On l'y enverra, sous un prétexte, avec une petite rente viagère, et le fait de la bague sera biffé des contingences avec la preuve, la seule, de ce qu'il prouve.
Quant au reste ... tant pis. C'est peut-être d'un lâche ? Mais l'affaire est entre lui et sa conscience. Il aime Irène et il ne veut pas qu'elle souffre. Elle doit être absoute, puisqu'elle est belle. Oh ! ces cris, cette lamentation derrière la porte ! Non, non et non, et va pour un lâche. Il sera ce lâche. Et que tout se taise dans son âme brisée. Amen !
Huit jours après, le père Noirot, remercié, s'en retournait à Grasse pour y exhaler son âme au milieu des violettes et comme elles. La vie avait recommencé de couler paisiblement à la villa Rainville entre ces deux pauvres êtres que rongeait un commun secret qu'ils s'aidaient à garder l'un vis-à-vis de l'autre, comme des complices. Car Irène aimait son mari ; celui-ci avait deviné juste : elle n'avait succombé qu'à la force mâle de «l'antagoniste» doublée du désir impérieux, loi des sexes à laquelle les héroïnes de la vertu ne se soustraient que par la mort ou le meurtre. Puis le temps fit son oeuvre, lente et sûre, et Irène oublia Jacques. Quant au mari, il était heureux, lâchement, et on ne l'est qu'ainsi peut-être.
Le 12 avril dernier, anniversaire toujours béni de leur mariage, au moment où, parmi les gerbes et les bouquets, Irène conduisait à table ses douze convives, parents et amis, une auto s'arrêta à la porte de la villa et un homme en descendit, qui, allègrement et d'un pas familier aux autres, vint droit au pavillon. C'était le treizième du festin.
-Jacques  !...
Et Léon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.
-Toi ! toi ! quelle bonne surprise, et aujourd'hui encore  !... Un 12 avril, notre fête  !...
-On en revient donc, d'Amérique ? avait jeté Irène les lèvres serrées, mais sans émotion apparente et en lui tendant la main gauche qu'il retint dans un shake hand.
-Vous voyez, madame, même au bout de sept ans d'absence.
Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit ainsi qu'elle l'avait retrouvée.
Aucun des hôtes n'était superstitieux et ne croyait au fatidisme des nombres, sauf Léon, qui en avait toujours confessé la crainte ; il l'avait d'enfance. A ses yeux, il était écrit que, selon la Cène évangélique, l'un des convives d'une table qui en assemble treize est marqué de mort. Au grand étonnement d'Irène, il s'égaya lui-même de sa crédulité et fit ajouter le couvert de Jacques à côté de sa femme même.
On dîna treize.
La rentrée en France de l'expatrié n'était que passagère. Il venait chercher à Paris ses papiers de famille et régler ses affaires pour se marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future, jeune fille charmante de Québec, et qui, d'après la photographie qu'il en montra, ressemblait comme une soeur à Mme Rainville.
-Enfin, clamait joyeusement Léon en battant des mains, tu as donc trouvé une autre Irène !
Et la soirée s'acheva en une longue causerie, comme autrefois, à la même place, dans la véranda ombreuse, pleine d'arômes, que baignait, nocturne, un ciel printanier. Jacques partit le dernier pour regagner l'hôtel où il était descendu ; mais, à un moment où Léon marchait devant eux dans l'allée, il glissa de force un billet à Irène. Le rendre, comment ? Mais elle se jura de ne pas le lire.
Elle le lut pourtant, car elle était femme. «Il ne se mariait que pour en finir, comme dernier remède, avant l'autre ! Depuis sept ans, il l'aimait toujours, il n'en pouvait plus. Il n'était revenu que pour la voir, une fois encore, la dernière, dans la serre. Et puis, il disparaîtrait à jamais. Il en faisait serment sur la mémoire de sa mère.»
Et Irène alla au rendez-vous. Quelle est celle qui n'y fût allée comme elle ?
La voici dans la serre, à trois heures de nuit, se dirigeant à tâtons, parmi les plantes retombantes. Devant le banc, deux bras l'enserrent en silence. C'est lui, Jacques.
-Laissez, je ne suis venue que par pitié. J'ai senti que vous vousntueriez et que cette fois c'était vrai. Mais j'aime mon mari, il est bon, généreux et brave. Il m'a pardonné, car il a tout deviné, et depuis sept ans.
-Vous en êtes sûre, Irène ?
-Cette alliance n'est pas mon anneau nuptial et je n'ai pas retrouvé l'autre.
-Et il le sait ?
-Je le crois.
-C'est donc un lâche ?
Deux coups de feu répondent, de la grotte, à la question et à l'injure.
Irène et Jacques s'y précipitent, épouvantés.
-Léon ... mon Dieu  !...
Rainville vient de se brûler la cervelle, et du bras déployé, au bout de la main, entre le pouce et l'index, il tend l'alliance ouverte :
«Léon-Irène, 12 avril 1900», la vraie.
L'HORREUR HUMAINE


Ils débouchèrent dans des bois dans le village. Sur un brancard d'ambulance, quatre d'entre eux portaient le cadavre de l'officier qu'ils déposèrent sur la dalle de la fontaine, au centre de la place, à mi-côte devant l'église, où leur major lui lava les cheveux et la barbe, rouges de sang.
La balle du franc-tireur s'était logée en plein front, comme dans un carton de cible. Le coup décelait l'embuscade mais ne signait pas le fusil. Les Bavarois avaient battu futaies, haies et fourrés, et ils n'avaient trouvé personne. Or, ni en 1792, ni en 1815, ni en 1870, les armées invasionnaires n'ont jamais accordé vertu belligérante aux Freyschütz, et l'Allemagne ne les admet qu'en opéra, la paix régnante.
En guerre, elle les fusille.
M. le curé parut sous le portail. Il était vêtu de l'aube et de l'étole.
Il s'avança, suivi de femmes et d'enfants, vers le capitaine, qui le salua fort poliment et s'écarta pour laisser le prêtre délivrer au mort le viatique. Ce devoir apostolique rempli, le pasteur monta au presbytère, digne et froid, il en tira la porte.
Les Bavarois sont catholiques, ils ont droit à la terre sainte.
L'officier tué fut donc enterré, par les soldats, dans le cimetière même du village. C'était sans doute un personnage important d'outre-Rhin, soit par sa valeur propre, soit par sa lignée, car le capitaine parla devant la fosse faute et, à défaut d'autre verdure, ils y jetèrent des branches d'ifs et de cyprès arrachées aux sépultures. Puis ils retournèrent camper sur la place, autour de la fontaine, sans requérir vivres ni logements, ce qui était assez extraordinaire et plus inquiétant encore.
Assis sur la margelle, le capitaine paraissait accablé de tristesse à la fois et de lassitude. Il appela un gamin, extasié par son casque.
-Mon petit, lui dit-il en pur français, va me chercher le maire ou l'adjoint, ça m'est égal.
Mais il n'y avait ni adjoint, ni maire : tout le monde était parti à l'armée, il ne restait que M. le curé.
-Ne le dérange donc pas, fit le capitaine en se levant de la margelle.
Et le tambour battit dans la nuit qui tombait.
Mais en même temps la cloche de l'église tinta, le recteur sonnait l'angélus lui-même, car il n'avait pas de bedeau, et c'était l'heure. Le capitaine fit un signe, le tambour s'arrêta et laissa les airs à la voix d'airain pacifique. Son appel ne fit sortir personne des deux cents et quelques feux échelonnés sur le coteau, au pied du château désert et clos. Ou le village était lui-même abandonné, ou ses paroissiens se terraient. L'angélus se tut à son tour, et il s'épandit un vaste silence.
Alors le tambour reprit et roula trois fois.
Puis le capitaine, debout sur la fontaine, énonça lentement dans cette solitude :
«Ordre de l'état-major allemand. Les habitants de la commune ont un quart d'heure pour se réunir tous dans leur église paroissiale, faute de quoi les meubles, immeubles et récoltes seront livrés à l'incendie. Les femmes et les enfants, exceptés seuls de la mesure, pourront se réfugier au château, mais sans leurs animaux domestiques.
Cinq minutes après, onze hommes parurent sur les seuils des chaumières, et, en vérité, il n'en restait pas davantage, tous les valides ayant rejoint les drapeaux. Du reste, ils n'en dénoncèrent eux-mêmes point d'autre. Cette réserve comprenait un octogénaire, deux septuagénaires dont l'un hémiplégique, un tailleur bancroche et borgne, deux fermiers ou métayers, le vétérinaire rebouteux, un cabaretier, le gindre du boulanger, un sabotier et l'idiot porte-bonheur du village.
-Est-ce tout ? sourit le capitaine, n'êtes-vous que onze ?
-Douze, releva le curé, entré par la sacristie. Et, à présent, que nous voulez-vous ?
-Fermez les portes, et deux plantons à chacune d'elle, arme chargée, fut la réponse.
Et le pauvre prêtre pâlit, car il savait la rigueur implacable du règlement militaire de l'ennemi.
-Oui, fit-il, il vous faut une vie en holocauste pour celle de votre officier tué.
-Dites assassiné, mon Père.
-Eh bien, prenez la mienne, voulez-vous ? Je suis marqué de Dieu, pour ce sacrifice.
Le chef bavarois s'était détourné pour dissimuler son émotion.
-Je m'y attendais, salua-t-il ; mais outre que les ministres de l'Église sont sacrés pour nous, il ne s'agit pas d'une vie seulement, monsieur l'abbé, mais de plusieurs.
-Que voulez-vous dire ?
-Qu'à l'aube trois de ces pauvres gens doivent être passés par les armes.
-Mais lesquels ?
-Ceux qu'ils auront choisis eux-mêmes ?
-Comment, eux-mêmes ?
-Comme ils l'entendront, c'est leur affaire, ils ont toute la nuit pour en débattre entre eux. Tels sont mes ordres et je vous laisse le soin de les leur transmettre avant de quitter vous-même l'église.
-Monsieur, je suis chez moi, lança le prêtre.
Et, relevant sa soutane sur la ceinture, il gravit d'un élan les degrés du choeur, et il cria :
-Aux armes, citoyens ! et défendons-nous, Dieu le veut ! mêlant ainsi les deux paeans de la race.
Le capitaine haussa les épaules et, l'index tendu dans la direction du château, il dit à mi-voix :

-Vous oubliez, mon révérend, que là-haut il y a des gages !
Et il sortit.
Alors l'horreur régna. La petite nef glaciale sombrait dans l'ombre, comme un vaisseau qui coule bas avec ses naufragés. L'un d'eux, le tailleur borgne et tordu, réclama de la clarté :
-Qu'on allume les cierges de l'autel, pour se reconnaître.
-Non, objecta l'un des métayers, pour ce qu'on a à faire, inutile d'y voir.
Mais qu'avait-on à faire ? L'apparition de la lune dans un vitrail les mit d'accord, elle les baigna d'une lueur terne où ils semblaient des ours blancs au pôle. Machinalement, chacun avait repris à son banc la place dominicale. L'idiot, juché sur le bénitier, riait, les doigts dans le nez, les jambes pendantes.
Les trois vieux causaient, assez calmes d'apparence. Pour l'octogénaire, c'était le garde-chasse du château qui avait abattu l'officier. Il devrait donc se livrer, mais où était-il à cette heure ?
-Bien loin, pour sûr, comme tous les capons, qui, leur coup fait, s'enfuient et laissent les autres payer pour eux !
L'hémiplégique s'offrit à le dénoncer au capitaine, il le prenait sur lui.
-Pour le temps qui me reste à vivre  !...
-Ah ! taisez-vous ! leur jeta le curé, tremblant de honte. Le rebouteux, tirant le gindre, s'était, sans mot dire, à pas ouatés, rapproché de la tourelle du clocher. Qui sait si on ne pourrait pas s'échapper à deux, l'un aidant l'autre, par la toiture ?
-Non, tous ou personne, interposa le pasteur héroïque, et donnant un tour de clef à la petite porte de l'escalier en spirale ; il la jeta devant lui, dans l'obscurité.
Pendant ce temps, concertés pour un autre subterfuge, le cabaretier, le second fermier et le sabotier essayaient d'enfoncer l'huis de la sacristie qui était clos et cédait déjà à leur triple poussée.
-N'entrez pas là ! vociféra une voix éperdue qui réveilla l'écho des orgues.
Et le prêtre se précipita, mais trop tard. Par la baie forcée, ils avaient déjà vu, dressés sur leurs matelas, les deux mobiles blessés, la tête bandée et grelottants de fièvre, que cachait là et soignait de son mieux le saint homme. Et la découverte les exalta jusqu'au délire.
Sauvés ! Ils étaient sauvés. Deux des victimes se présentaient d'elles-mêmes à la vindicte allemande, à demi mortes déjà, d'ailleurs, et quant à la troisième, il n'y avait même pas à la désigner. Élue mentalement, dès la première minute, par les dix justiciers instinctifs, unanimes ; c'était évidemment le démenté qui, à califourchon sur le bénitier, s'amusait follement de les voir se démener dans les verdâtres reflets lunaires. Ils appelèrent à grands cris le capitaine.
-Notre choix est fait, ouvrez !
Le curé s'était écroulé, les mains jointes, au pied du tabernacle, car on peut lutter contre l'hyène, le chacal et le tigre, mais point contre la bête humaine en mal de lâcheté. Il priait.
Le capitaine vint, et, d'un coup d'oeil, il vit et comprit. Il héla huit hommes de sa compagnie :
-Portez ces deux soldats français au presbytère, plantez-y le drapeau d'ambulance, et prévenez le major. Allez !
Et, cela dit, il disparut.
Ainsi donc ils en étaient pour leur infamie. C'était entre eux, les onze, qu'ils devaient procéder à la sélection terrible et nommer les trois fusillables. Ils s'affalèrent anéantis. La lune avait tourné et les laissait en pleines ténèbres. L'horloge sonna la deuxième heure de nuit, et la question : Que va-t-on faire ? fut renouvelée par le plus gros des deux métayers.
-Au sort ! clama le tailleur, nos peaux se valent.
-Non, votons, proposons le cabaretier.
-Voter, comment ? objecta le rebouteux, on n'y voit rien.
-C'est vrai !
Et tous de réclamer les cierges. Le curé les alluma à tâtons, comme aveugle ; de grosses larmes lui roulaient sur le rabat. Ils votèrent dans sa barrette, sur une feuille de papier de contributions déchirée en dix morceaux et que le cabaretier avait encore dans sa poche.
Au relevé, l'octogénaire était condamné par six voix, et, par quatre, le sabotier, malheureux homme des bois, qu'ils connaissaient à peine et pour le voir une fois l'an, à la foire, les jours de fête de la paroisse.
-C'est bon, fit-il, on ira, mais qu'est-ce que je vous ai fait ?
Le vieillard de quatre-vingts ans n'y mit pas le même fatalisme. C'était un paysan sournois qui passait pour très riche et à qui on ne savait pas d'héritiers.
-L'innocent n'a pas voté, ça ne compte pas. On n'était pas onze dans la barrette.
Sur cette chicane la querelle s'engagea, sinistre, autour des cierges qui semblaient brûler pour un autodafé.
-L'idiot ne sait ni lire ni écrire. Puisqu'il est le troisième, il n'a pas à désigner les deux autres. Ce n'est pas de jeu, glapissait l'octogénaire, vous êtes des misérables, nous sommes onze, onze, onze !...
-Le vote est acquis.
-Oui, oui !
-Non !
-Si !
-C'est abominable, pire que chez des loups, on n'a encore pas vu ça sur la terre ! Fusiller un vieil homme de quatre-vingts ans ! Grâce, mes amis... Tenez, qu'est-ce que vous voulez que je donne à M. le curé pour ses pauvres, pour son église, pour vous ?
-Assez, assez, c'est la justice. On a voté. Nous sommes en République.
Pour dépeindre ce qui se passa alors dans cette église de village, il faudrait un Balzac ou un Shakespeare. Je ne l'essaierai pas. A la bouche de l'enfer on n'entend pas de pareilles imprécations. L'octogénaire, les poils hérissés, et tel un sanglier acculé dans sa bauge, vomissait, contre ses juges, le torrent des accusations de vol, d'usure, de débauche, d'assassinats, toute l'histoire de la commune, de pères en fils, sur dix générations. C'était le carnet du diable. Ah ! oui, ils méritaient d'être tous fusillés par les Prussiens, et brûlés vifs, eux, et leurs mères, et leurs femmes, et leurs bâtards, toute la vermine et la racaille.
L'idiot dansait de joie autour du bénitier. Le prêtre s'était évanoui.
A l'aube, le portail s'ouvrit et les trois victimes furent livrées. Le peloton de douze fusils était déjà rangé sur place. Le capitaine disposa lui-même, et le dos tourné, les condamnés, 1e vieux qui paraissait tomber en lambeaux, le sabotier qui se signait à tour de bras et le porte-bonheur du village, et rapidement il leva son épée. Mais, plus rapidement encore, une ombre noire avait passé, et la soutane d'un bon pasteur du Christ ramassait toute la décharge. Elle était, il y a deux ou trois ans encore, avec ses douze trous de relique, dans le trésor de l'église de V... V..., où je l'ai vue.

LES CHEMISES SANGLANTES


J'ignore si depuis 1886, année de mon excursion en Corse, Sartène s'est hausmanisée, et même humanisée, mais elle était alors la citadelle de la vendetta.
Il y a des villes blondes, et des rousses, Sartène est brune. De ses maisons en terrasses, échelonnées, comme des chèvres, au versant de l'Incudine, la vue plane et plonge sur la vallée de Figari, la Tempé corse, vaste vignoble onduleux, violet en septembre, brodé et ourlé d'or où l'on presse certain vin, essence de soleil, dont un seul verre abat son homme. C'est non loin de là, sur la route de Bonifacio que, dans l'ombre du mont Quiéta, le bien nommé, se cache, sous les pins ombellifères, un monastère blanc sans moines, désert, distillerie aérienne d'aromates, où j'ai laissé l'un des rêves de ma vie, le rêve de «quiétude».
Lorsque nous le découvrîmes, mes compagnons de route et moi, au hasard d'une chevauchée, d'ailleurs asinesque, à travers les lianes et les ronces du maquis, le couvent abandonné et bourdonnant d'abeilles venait d'être témoin d'un meurtre.
-C'est ici, nous dit notre petit guide que Tafani a tué Gravona. On a beau être rassasié de ces histoires de banditisme, dont la Colomba de Mérimée est le type et reste le chef-d'oeuvre, leur intérêt romanesque se renouvelle singulièrement quand on les entend conter dans l'île même. J'ajoute qu'on ne les comprend bien que là, et qu'il faut au tableau son cadre.
-Qui, Tafani ? Qui, Gravona ? demandâmes nous d'une seule voix.
Et notre ânier parut nous mépriser de notre ignorance.
-Familles illustres du pays, lança-t-il par dessus l'épaule ; Giuseppe et Théobaldo, les deux derniers. Ils étaient en vendetta. Les stylets étaient tirés depuis cent ans entre elles.
-Pour quelle cause ?
-On ne sait plus. Les vieux de Sartène disent que la querelle a commencé au sujet d'un chien. Les femmes l'auraient envenimée, comme toujours, et, depuis, ce temps-là, les Gravona tuent les Tafani, comme les Tafani tuent les Gravona, de père en fils. Jusqu'à aujourd'hui, ils avaient le même nombre de chemises sanglantes. A présent, ce sont les Gravona qui l'emportent ; une de plus, celle du pauvre Théobaldo !
Ceci dit, il secoua la tête, s'assit sur un bloc de quartz, bourra sa pipe d'herbe corse, et nous n'en tirâmes rien davantage, du moins avant qu'il n'eût achevé de fumer son tabac sauvage. On sentait qu'il gardait sa réserve, méfiant de la blague des «continentaux», railleurs des antiques usages.
-Je pris un biais pour le rassurer.
-Ce Gravona, c'était un de vos amis, ou de vos parents, peut-être ?
-Nous le sommes tous plus ou moins, en Corse. Théobaldo et Giuseppe avaient été élevés ensemble. Ils s'aimaient bien, mais l'âge marqué était venu, ils étaient majeurs l'un et l'autre, il fallait donc que l'un des deux y restât, à cause de l'hérédité. J'étais devant le café de la Place le jour où ils s'embrassèrent en se déclarant loyalement le «Garde-toi, je me garde !» Tout a été fait dans les règles, il n'y a rien à dire.
Sur ce mot caractéristique, l'ânier se leva pour nous montrer l'endroit où le vaincu de la vendetta séculaire avait reçu la balle mortelle, en plein coeur, et aussi la cellule de moine qui avait servi d'embuscade au vainqueur.
-C'est moi-même, messieurs, qui suis venu avec mes bêtes, chercher le corps de Théobaldo pour le rendre à sa femme, Thérésa Brandi, de Bastelica. La voilà veuve comme tant d'autres plus un petit garçon de six mois qu'il lui laisse. Mais ils sont à l'aise. Les Gravona ont une belle maison à Sartène.
-Et le meurtrier ?
-Giuseppe Tafani ? Où il est ? Là dedans, fit-il en encerclant le maquis d'un geste circulaire. Mais vous pouvez être tranquille, les gendarmes ne l'auront pas.
Et ses yeux flambèrent d'une flamme qui m'éclaira toute l'âme de la Corse.
Au retour de Bonifacio, quinze ou vingt jours après cette visite au couvent de Sainte-Trinité, nous repassâmes par Sartène. Nous y arrivâmes à la nuit tombante, pour dîner une fois encore, à l'hôtel César, tenu par un excellent homme, beau-père du fameux dompteur Bidel, et qui avait de ce vin ambroisiaque dont je vous ai parlé en commençant. Point d'autre raison, je l'avoue, à ce crochet que nous faisions à notre itinéraire, mais le Bacchus corse nous récompensa de notre piété oenophile, voici comme.
La ville était sens dessus dessous. Dans la pénombre crépusculaire, les gens couraient, criaient, se démenaient, se groupaient, se hélaient aux portes et aux fenêtres, et s'enfonçaient dans le vieux quartier aux ruelles tortueuses, enchevêtrées sous l'église.
-Que se passe-t-il donc, ce soir, chez vous, don César ? (Nous avions ainsi surnommé notre hôte.) Y a-t-il des élections à Sartène ?
-Mieux, fit-il, et vous tombez à miracle pour enrichir d'une fleur corse votre herbier philosophique. L'un de nos braves bandits, traqué, dans le maquis, par les gendarmes, s'est réfugié dans la vieille ville et il s'y cache. S'il n'y avait qu'eux et leurs bottes pour le prendre, Giuseppe Tafani aurait le temps de faire, en paix, six enfants à sa femme, nous lui prêterions tous notre lit. Mais, cette fois, il a affaire à forte partie : la Thérésa Brandi, de Bastelica, qui a juré d'avoir sa tête. Vous comprenez c'est entre Corses, et nous sommes tous en l'air, comme vous voyez. Je vous demande même la permission de vous brûler la politesse, car, de ces événements-là, il faut en être, et j'y vais.
Vous pensez si nous le suivîmes ! Je n'ai pas eu deux fois, dans ma vie, le spectacle qu'offrait ce labyrinthe de venelles, noires, étroites, tournantes, arc-boutées de contreforts, coupées d'échelles, de rampes et de bornes, où quelques vitres, sous les toitures, accrochaient les derniers rayons strabiques du couchant, tandis que la foule y débordait comme le torrent dans les ruisseaux. Grâce à don César qui nous menait à travers des logis en communication et même par des caves, nous parvînmes à une petite place rectangulaire, dessinée par l'écartement de deux maisons assez importantes, placées en vis-à-vis, hachées de meurtrières vermoulues et dont les fenêtres en guillotine semblaient les échauguettes de deux forts de frontière. Les Tafani et les Gravona s'épiaient les uns les autres de ces carreaux, depuis cent ans, comme les Montaigus et les Capulets de la Vérone shakespearienne.
Debout, au centre de cette plazzinette, et incomparablement belle dans sa capuce de veuve, une jeune femme de vingt ans, immobile, tragique et très simple, regardait la maison d'en face. L'ombre tombait autour d'elle. Un groupe d'une douzaine d'hommes, les parents du mort, les Gravona de souche ou d'alliance, se tenaient à l'arrière, en demi-cercle, comme des juges dans un prétoire.
-Que vous avais-je dit, nous fit l'hôtelier, regardez : pas de gendarmes ! Pourtant le meurtrier est chez lui, tout le monde l'a vu, et ils le savent. Mais l'arrêter, ils n'osent, c'est une querelle corse, nous les écharperions, la veuve la première et les cousins en tête.
Alors, la nuit étant tout à fait établie, Thérésa se détacha du groupe familial et marcha au perron de la maison ennemie. Elle avait à la main une branche de pin garnie encore de ses trois pommes en couronne, et qui brûlaient. Qu'allait-elle faire de ce brandon ?
Je ne pouvais croire qu'elle voulût mettre le feu à la demeure rivale, fût-ce pour contraindre le bandit à en sortir. Au moindre coup de vent c'était l'incendie dans Sartène. Pourtant elle allait, dans la fumée crépitante de la résine, la torche baissée, comme les anges exterminateur de la Bible. J'interrogeai don César d'un regard.
-Oui, répondit-il, vengeance de femme. Mais elles n'ont pas le fusil.
Et puis, son gamin, le petit Orso, n'a que six mois à peine. Peut-elle attendre qu'il ait l'âge requis de ramasser la carabine des Gravona ?
Vingt et un ans, c'est trop long pour Thérésa Brandi, une fière fille, une vraie Corse, et de la tête aux pieds. Du reste, ne craignez rien, Giuseppe ne laissera pas brûler Sartène, il va sortir.
La porte s'ouvrit, en effet, et il y parut une vieille, qui, les bras étendus comme une aveugle, s'avança sur le perron en terrasse.
-Si c'est à moi que tu as à parler, clama-t-elle en patois corse, je t'écoute. Si c'est à mon fils, il n'est pas chez lui, et tu sais pourquoi.
-Comment mens-tu, à ton âge, femme sans yeux ? Je l'ai vu de ma fenêtre, assis à tes genoux, et tenant l'écheveau de ton rouet.
-Il est vrai qu'il y est venu. Il était affamé et rompu de fatigue.
Je lui ai fait une soupe, il a dormi deux heures dans un lit et il est reparti après avoir embrassé sa mère. Du reste, entre et cherche toi-même. Voici les clefs.
Et elle lui en jeta le trousseau.
Thérésa revint à ses parents et cousins, et elle les consulta. L'un d'eux, un berger du Niolo, couvert de son «pelone» en poils de chèvre et qui semblait fort écouté des autres, fit trois pas en avant et dit à voix haute  :
-Giulia Tafani, si ton fils n'est point dans sa maison, où est-il ?
Veux-tu, le dire à moi, Pierre Gravona, du Monte Cinto. Tu me connais, tu sais que je ne révélerai pas le secret aux gendarmes.
-Eh bien, il est là, en face.
Et l'aveugle montra de l'index la maison des Gravona, qu'habitait la veuve.
Giuseppe s'y était, en effet, réfugié. Il faut avoir constaté par soi-même combien la loi de l'hospitalité est puissante dans l'île de Sampierro et de Paoli pour comprendre l'effet extraordinaire que produisit le geste de la mère, livrant à la vertu même de la race le problème de ce meurtrier caché chez les vengeurs de sa victime. Un Montaigu sous le toit d'un Capulet. Giuseppe devenait sacré pour la Thérésa. A la nouvelle, propagée de bouche en bouche, Sartène vibrait littéralement d'enthousiasme, et je vis perler une larme aux cils du brave beau-père de Bidel, dompteur de fauves.
La situation était poignante. Il fallait que Thérésa renonçât à rentrer chez elle ou que Giuseppe en sortît, de gré ou de force. Le berger conseilla la ruse. Après quelques mots échangés à voix basse avec sa cousine, il se mit à souffler sur les pommes de pin pour en raviver la flamme, et il lui en redressa la torche au poing. Elle s'était retournée, et elle allait à présent sur sa propre maison, hagarde, le front découvert, résolue, terrible.
Elle lança le brandon dans la porte ouverte, et le feu prit.
Mais tout à coup, d'une fenêtre en guillotine, un paquet ficelé d'une corde se déroula doucement, lentement, sur la muraille, et vint se poser devant la veuve. C'était le petit Orso que le bandit renvoyait à sa mère, afin qu'à l'âge voulu il fit honneur, à son tour, à la sainte vendetta, justice rapide et sans phrases de son pays, berceau de l'auteur du Code.
UNE FEMME LIBRE


«A la jonction de l'Arve et du Rhône, sous Genève, les eaux, toujours bouillonnantes et grossies encore par une fonte de nos neiges alpestres, ont rejeté sur la rive est, entre les vignes, le cadavre du docteur Max Ozal, l'étrange négateur de l'amour, et dévoilé de la sorte le mystère de sa disparition. Ce qui rend ici le suicide incompréhensible, c'est que le corps athlétique du médecin était étroitement uni, disons-le, bouche à bouche, à celui d'une jeune fille, d'ailleurs inconnue dans la ville de Calvin et que les autorités consulaires n'ont pas identifiée à l'heure où nous mettons sous presse. Nous aimerions à croire pour l'honneur de la science helvétique, dont Max Ozal était comme un autre Zimmermann, que le drame s'explique par un de ces accidents de montagne que la Suisse, grâce à Dieu, n'a pas en privilège.» (Le Léman.)
Dernière heure.-«Nous apprenons que la jeune fille, une Française, nous l'aurions parié, vient d'être réclamée par son père, célèbre écrivain socialiste et l'un des apôtres de l'évolution libertaire du féminisme. Taire son nom en cette circonstance, c'est respecter doublement sa douleur. Homo sum.» (N.D.L.R.)
Ce socialiste, c'était Théophraste-Edme Garrulon, et sa fille s'appelait Olive. Elle avait vingt-deux ans.
Il était exact que Garrulon, mort à son tour dans un hospice de déments, fut l'un des plus ardents apologistes de la libération sociale de la femme chrétienne. Mais différent en cela des théoriciens platoniques de sa doctrine, il la prêchait non seulement du verbe, écrit ou parlé, mais du fait et de l'exemple. Resté veuf et seul avec une fille par la disparition de sa femme, il avait élevé l'enfant conformément au principe de l'égalité totale des deux sexes et aux conséquences dudit principe, qui sont fort graves. Il l'avait trempée enfin pour le combat sans appui de la vie à travers le maquis des lois, des moeurs et des croyances. Et Olive était très forte. «Ma fille, disait d'elle le doctrinaire, est cuirassée, casquée et armée de la lance comme Minerve, à qui elle ressemble d'ailleurs, d'après l'iconographie antique. C'est la femme libre idéale, telle que l'avenir la réclame.»
Le jour où elle atteignit à sa majorité, il eut avec elle un entretien décisif. Il l'avait assurée dès sa naissance pour une somme considérable dont il avait scrupuleusement payé, pendant vingt et un ans, les arrérages. Elle avait la vie garantie, acquise par un jeu régulier du mécanisme social, une dotation normale, constituée ensemble par l'État et la famille, d'argent roulant et non hérité.
-A dater d'aujourd'hui, fais ce qu'il te plaira de faire et va où tu voudras aller. Mon rôle protecteur est fini. Tu es belle, intelligente, saine, et tu sais tout ce que l'on enseigne par le livre ou le sport, au degré de la science où nous en sommes. Le reste ressort de ton initiative propre. Vis toi-même le roman, heureux ou malheureux, de ta vie individuelle. Tu connais mes idées sur ce sujet : je n'admets pas qu'une autorité quelconque, fût-ce celle d'un père, influe sur l'aventure d'une volonté, l'expression d'un organisme, les actes d'un être de raison, et je nie l'expérience. Tu n'as d'autres devoirs envers moi que ceux que je t'inspire, au gré de la nature, et si, avant de nous séparer, elle t'indique de m'embrasser, je ne sens rien en moi qui s'en révolte, et au contraire.
Et Olive, très simplement, avait embrassé Théophraste-Edme Garrulon, son is pater et éducateur.
-Merci, fit-elle.
-Deux mots encore, avait ajouté le féministe pratiquant. D'abord, si mon nom te gêne, prends-en un autre, celui de ta mère, par exemple, en attendant que...
-En attendant que ?
-Que tu te maries, si tu te maries. Te marieras-tu ?
-Oui ou non, sourit-elle, en dessinant de la main la virevolte de la girouette au vent.
-Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que jusqu'à présent tu n'aimes personne encore, d'amour s'entend ?
-Et comme on l'entend, non, personne.
-Tu dois être parée contre ou pour cette éventualité. Je t'ai laissé entre les mains tous les livres, anciens ou modernes, techniques ou sentimentaux, d'encre mâle ou femelle, où il est traité du rapport des sexes ?

-Je les ai tous lus, en effet, même ceux des poètes.
-Il ne me reste donc plus qu'à te souhaiter bonne chance et qu'à te prier d'accepter, en souvenir de moi, le présent d'une petite boîte que voici.
La boîte ouverte, Olive y trouva un joli revolver américain et les cartouches. Elle regarda son père et comprit.
-Ah ! fit-elle, arme offensive ou défensive, pour ou contre l'éventualité ?
-Oui, indispensable à la femme libre.
Huit jours après, elle courait les routes du vieux monde, le pauvre monde latin où, depuis l'ère chrétienne, la compagne de l'homme réalise ce miracle d'être à la fois la reine et l'esclave serve des nations civilisées. Elle n'y eut aucune aventure. Son revolver ne sortit pas de la boîte. Elle ne vit partout que des fronts courbés par la tâche, des yeux ardents de la soif du gain, et elle n'entendit dans les bois, les champs et les villes que des hurlements de haine et des imprécations de misère. De telle sorte que lorsqu'elle arriva à Genève, elle était lasse de la vie à en mourir. L'une de ses lettres à son père se terminait par cette phrase : «Je ne puis plus regarder un petit de notre espèce pendu au sein nourricier de sa mère sans que la pitié m'humecte les yeux.
Pourquoi, ah ! pourquoi aime-t-on ?»
Un jour qu'elle traînait dans les rues de la ville le désenchantement de son âme vide et solitaire, ses regards furent attirés par une petite affiche manuscrite, collée au travers d'une porte, sur la place où l'histoire veut que Michel Seryet ait été brûlé par Jean Calvin, le pape de Genève. Cette affiche annonçait une conférence sur l'amour par le professeur Max Ozal, docteur es sciences, es arts, en médecine, et correspondant attitré des académies de Paris et de Vienne. Ce nom de Max Ozal ne lui sonnait pas pour la première fois. Olive l'avait lu dans les journaux libertaires que recevait son père, mais il lui laissait la personnalité du savant indécise. Tirée d'ailleurs par une attraction obscure, elle poussa la porte et elle alla à sa destinée.
Le lieu de la conférence était moins une salle qu'un salon, où trente personnes environ étaient assises comme au prêche. Ne trouvant plus une seule chaise disponible, la jeune fille resta debout sous une tenture, et elle vit ainsi pour la première fois celui pour qui et avec qui elle devait mourir. C'était, en chair et en os, le docteur Faust de la légende, dans la floraison du rajeunissement diabolique. Haut de stature, le geste enveloppant, la tête pleine et pâle, trouée de deux yeux phosphorescents, encadrée de cheveux roux, longs et serpentueux qui lui battaient les épaules, il paraissait avoisiner la trentaine, quoique à l'état civil il l'eût dépassée déjà de vingt hivers inavoués. Mais tout son charme se dégageait de sa voix prenante, timbrée d'échos doux et mourants comme une cloche de baptême dans les bois. Or, de cette voix, le savant niait l'amour  !...
Et non seulement il le niait, mais il le maudissait, le chargeait de toutes les hontes du genre humain, de tous les crimes héréditaires des empires, des républiques, des religions, des philosophies, de toute association terrestre, et il le taxait d'insulte à la nature.
-Tout le mal qu'on fait ou qui se fait dans la planète, sous la clarté alternée des deux foyers de lumière, a sa source, sa cause et son ferment en cette erreur scientifique qui défère à l'âme un besoin organique dont le corps seul a la charge. Hors de sa loi physique, ce qu'on appelle improprement l'amour, messieurs et mesdames, n'est pas, il ne saurait être, et le monde moderne se brise sur cette illusion désespérée. Que ne puis-je vous en guérir au prix de ma vie ! Allumez pour moi, sur cette place même, le bûcher de Michel Seryet, j'y monterai sans hésiter pour l'honneur de ma certitude.
«Les peuples héroïques et modèles des civilisations antiques, disparues, mais qui reparaîtront, je vous le jure, n'ont point connu l'aberration fatale qui, depuis deux mille ans à peine, a dévoyé l'humanité et semé dans les champs de la nature l'ivraie de cette tristesse sociale qui empoisonne jusqu'aux remparts de la cité moderne. La sagesse ancestrale ne demandait pas aux yeux de la femme plus de ciel qu'ils n'en peuvent tenir. Le baiser n'y mesurait que sa joie instantanée et furtive, payée aux dieux par les douleurs sacrées de la maternité, aussi longues que la vie des mères vénérables.
«J'ai beau faire, messieurs et mesdames, je ne puis voir dans les poètes de notre ère chrétienne que les propagateurs d'une épouvantable méprise et des bourreaux dignes des supplices qu'ils chantent. C'est d'eux que pleurent vos larmes ; sans eux et leur oeuvre d'amertume, vous seriez heureux et heureuses.
«Seul, l'un d'eux a osé dire la vérité telle qu'elle est, fut et va redevenir. Wolfgang Goethe, grand cerveau hellénique, a réduit, et mathématiquement, l'amour à sa loi de mélange, et il en rend le processus à l'ordre des affinités électives de la chimie organique. Le salut est là et, avec lui, l'avenir.»
Bouleversée par la leçon et plus encore par le maître, la jeune femme libre suivit Max Ozal et connut ainsi sa maison, située sur les bords du lac Léman. Il fallait désormais qu'elle y pénétrât et qu'elle touchât le vêtement de l'apôtre. Par un après-midi de grand vent, elle y vint en barque, ramant elle-même et seule. Elle feignit de chercher un abri contre l'orage menaçant, se nomma du nom de son père, Théophraste-Edme Garrulon, le célèbre anarchiste, et, accueillie tout de suite sur cette référence, brusqua de la sorte la présentation.
Max Ozal était marié, et il avait trois enfants.
Olive ne put en dissimuler sa surprise.

-J'étais à votre conférence, lui dit-elle.
-Mais ... ils ne la démentent pas, fut la réponse. Voici leur mère.
Mme Ozal, en effet, belle créature à la carnation marmoréenne, aux hanches larges, très simple et avenante, et qu'elle devina d'instinct excellente ménagère, représentait bien à la visiteuse la femme de gynécée de la doctrine de l'affinité élective. Ses enfants étaient d'ailleurs superbes et de force et de santé. Elle en était fière avec calme.
Une deuxième visite de remerciement pour l'hospitalité reçue en détermina une troisième, puis l'habitude se noua et Olive vint tous les jours. Elle devenait disciple favorite du négateur, celle qui recueille les «propos de table» des réformateurs, et Max Ozal ne pouvait déjà plus se passer d'elle. Elle lui prenait des notes, rangeait ses papiers, l'aidait à sa correspondance.
Elle avait peu à peu renoncé à sa coquetterie de Parisienne, ruban à ruban, bijou à bijou ; elle se défleurissait et versait à la momière par une progression systématique dont le sens n'échappait point à Mme Ozal, si simple fût-elle. Enfin, un matin Olive entra presque méconnaissable, la chevelure tondue et d'aspect si garçonnier que le docteur lui-même ne put retenir un cri de révolte. Ah ! c'était trop, et il n'avait jamais dit que le renoncement dût aller jusque-là ! Puis il claqua la porte et sortit, troublé jusqu'au plus profond de l'être. Il marcha longtemps sur les bords du lac, n'arrivant pas à se rendre compte de ce qu'il endurait. Il s'en niait l'évidence à lui-même. Non, non et non, elle ne l'aimait pas, cette jeune fille, et il ne l'aimait pas, lui non plus.
Ce n'était pas scientifique. De l'amour ? Max Ozal, son contempteur déterminé, irréductible, jamais.
Quand il fut chez lui, à la tombée du jour, Mme Ozal lui apprit que Mlle Garrulon était partie.
-Elle m'a dit adieu, m'a demandé pardon, de quoi, je l'ignore, et, après avoir embrassé nos enfants, elle s'est enfuie. Mon ami, vous ne la reverrez plus sur la terre, je crois.
-Si, fit le docteur.
* * * * *

Il la revit, en effet, et pour l'éternité, au confluent de l'Arve et du Rhône.
Max Ozal n'a pas laissé de disciples.

LE RÉCIT DU CHIRURGIEN


-J'étais allé faire à Angers une opération chirurgicale extrêmement intéressante, l'un de ces cas qui ne se présentent à nos malheureux bistouris que cinq ou six fois par siècle, et vous me permettrez bien d'ajouter que je m'étais assez bien tiré de l'un des problèmes les plus ardus de l'art d'Ambroise Paré. Il s'agissait de ... mais vous êtes profane, laissons. Ce n'est d'ailleurs que pour vous dire combien je me sentais en forme. Il en est de cela dans notre partie comme dans la vôtre ; les Doyen, les Pozzi, tous les maîtres vous diront que la réussite exalte nos énergies, développe nos dons et assure notre science. Le succès est le père du génie.
«A mon arrivée, vers cinq heures du matin, je trouvai ma chère femme debout et fort anxieuse. Elle me tendit tout de suite une lettre, venue à minuit, me dit-elle, et qui, quoique toute simple d'aspect et ordinaire, lui faisait peur. Or, du premier coup d'oeil sur l'adresse, j'en avais identifié l'écriture.
«-Es-tu folle, fis-je en riant, elle est de Marécat.
«-Justement, reprit Suzanne, et je l'ai aussi reconnue.
«-Alors, il fallait l'ouvrir. Marécat est l'un de nos meilleurs amis, et le plus fidèle. Il m'avise probablement qu'il ne viendra pas dîner ce soir avec nous, comme chaque mardi, depuis quinze ans, il en a l'habitude.
«-Il serait donc malade ? déduisit-elle.
«-Pour la première fois de sa vie alors ?
«Et je descellai la lettre.
«Vous allez la lire, cette lettre, car je l'ai gardée. Mais à peine y eus-je jeté les yeux que, reprenant ma trousse, je dégringolai dare-dare à mon auto et courus chez Marécat.
«-Tu avais raison, avais-je jeté dans l'escalier à Suzanne, il est malade.
«Et je l'entendis crier d'une voix étouffée :
«-Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! il est mort !...»
Ce disant, l'illustre chirurgien, de qui je tiens cette histoire, était allé à son secrétaire et il en revint vers moi une lettre à la main.
-Mais d'abord, renoua-t-il, vous rappelez-vous Marécat ?
-Le boulevardier ?
-Dites le type du boulevardier, du temps où il semblait que tout l'esprit du monde se centralisât sur le ruban d'asphalte compris entre le carrefour Drouot et la Chaussée-d'Antin. Il a traîné là une élite de Démocrites qui, sous le scepticisme apparent de leur philosophie abondante en traits barbelés, cachaient un sens profond de la vie et des âmes d'enfants. Cet excellent Marécat riait de tout, et, sur les choses et les gens, il en trouvait inépuisablement de «bien bonnes». Eh bien, savez-vous de quoi il est mort ? Lisez, pendant que je vais recevoir une cliente.
Et je lus :
«Mon-vieux, pas de fleurs, pas de discours, pas de piquet de la Légion.
On s'embête trop, je fiche le camp, rien de plus simple. Je n'ai, tu le sais, ni père, ni mère, ni frère, soeur ou bâtard, et je laisse, dans mon tiroir de gauche, les cent louis nécessaires pour solder les frais crématoires de ma vaporisation. Tu offriras le reste, de ma part, à la Société protectrice, dont je suis membre, pour racheter des cochons d'Inde de la vivisection à l'Institut Pasteur et pour leur rendre la liberté. Les lapins m'intéressent beaucoup moins. Je trouve le lapin bête.
«Adieu, ami Georges, et bonjour autour de toi. Ta cuisinière m'a fait passer de bonnes heures, les meilleures même, sur la terre ; mais, je m'obstine, pas assez de safran dans sa bouillabaisse et un peu trop d'ail dans sa brandade tout de même. Nous ne sommes pas à Marseille.
«Dis donc, j'y pense... Sous prétexte que je dîne chez toi depuis quinze ans, tous les mardis, ne me fais pas la mauvaise blague de V...
à ce parasite de S... Tu la connais ? Quand ce fut son tour de défiler devant la fosse du pique-assiette, il y laissa tomber son rond de serviette  !... N'est-ce pas qu'elle est drôle ?
«Je ne te cache pas que j'ai choisi le moment où tu es, en Anjou, en train de réparer dans un abdomen les distractions génésiques de la mère Nature pour me faire passer le goût surfait du pain. Je te connais, tu voudrais me le rendre, et, qui pis est, tu me le rendrais ! Merci, il sent la sueur du peuple. Il en est fait du reste.
«La dernière pièce de D...-je l'ai vue hier-n'est pas bonne, mais le roman-feuilleton de G... me passionne. Quel dommage de ne jamais savoir ce que la comtesse allait faire dans la caverne ! «E finita. Ma dernière cigarette pour toi ... pour vous deux.
Ouf  !...-Ton MARÉCAT.»
Le docteur rentra et reprit :
-J'arrivai à temps, il respirait encore.
«Il s'était appuyé, assis à sa table, le menton sur le revolver et la balle, déviant sur la mâchoire, était allée se loger dans l'oreille. Il devait endurer le martyre, mais pas une plainte. C'était superbe. On n'imagine pas la force de stoïcisme de ces organisations byzantines qui, dans la vie courante, souffrent d'un pli de rose.
«-Ah ! c'est toi, murmura-t-il entre deux souffles haletants. Raté  !...
C'est ridicule... Laisse-moi claquer.
«Outre que mon devoir m'ordonnait précisément le contraire, je ne connaissais à mon vieil ami aucune raison plausible, disons, si vous voulez, excusable, de disparaître de ce monde. Célibataire pratiquant et théoriciennes liaisons passagères, très à l'aise sinon riche, doué d'une santé de fer, recherché partout pour son esprit inventif et mordant, Marécat n'avait pour être heureux, si le poisson l'est dans l'eau, qu'à faire les cent pas académiques sur le bitume du boulevard, son élément. «Je me disposai donc à procéder sans retard à l'opération primordiale, urgente, de l'extraction de la balle. Elle était des plus périlleuses, mais elle s'imposait. Il y allait du salut de l'homme que j'aimais entre tous et qui me rendait ma chaude affection. Je vous ai dit que j'étais exceptionnellement en forme. Je voyais net, j'avais le poignet sur, le sang-froid s'équilibrait en moi à la science anatomique, j'étais assuré de le sauver. C'était l'heure du chirurgien.
«Aidé de son domestique, d'ailleurs en larmes, car il adorait son maître, j'avais étendu le cher suicidé sur son lit, et nous lui lavâmes le visage ensanglanté. Il se laissa faire d'abord, mais quand il me vit ouvrir ma trousse, il se dressa, les mains tendues pour me repousser :
«-Non ... non ... je ne veux pas... La paix !...
«Il n'y avait point de temps à perdre au débat. A défaut d'internes qu'il ne m'était pas possible de requérir, il me fallait l'assistance de deux autres bras pour immobiliser le moribond, au moins pendant quelques minutes. Le concierge de l'immeuble s'offrit pour ce service...
Ici, le maître s'interrompit un instant, et, visiblement oppressé par le souvenir tragique, il fit quelques pas autour de son bureau en silence.
Puis il s'arrêta devant un admirable portrait de femme, pastel rayonnant, qui illuminait tout son cabinet :
-Regardez, me dit-il, c'est elle, ma bien-aimée Suzanne, à l'âge qu'elle avait alors, vingt-cinq ans, dans toute sa floraison de beauté raphaélesque. Mais, sourit-il, en revenant à moi, je vais trop vite.
«J'avais fait un signe à mes deux aides improvisés et m'étais armé de la pince. Le concierge embrassa les jambes et le domestique les bras. S'ils le maintenaient trois minutes dans la position favorable, j'extrayais la balle ; le reste n'était plus qu'affaire de soins et question de cicatrice. Par une chance inouïe, la membrane tympanique était indemne.
Quelques dents à remplacer, et, en un mois, Marécat reparaissait sur les boulevards, cigare au bec... Hélas ! il n'y devait pas revenir, car il ne le voulait pas.
«Sous la double étreinte, ses forces se ranimèrent. Il se débattait, ruait, boxait, se cognait le front à la muraille.
«-Lâche  !... me criait-il.
«A moi, lâche, son meilleur ami  !... C'était deux fois terrible, et pour cet ami, et pour le chirurgien. Je me domptais pourtant, car là est la vertu professionnelle, et l'outil au poing, je guettais l'instant propice où la fatigue me le livrerait. Ce fut lui qui lassa mes aides.
Trempés de sueur, ils renoncèrent à la lutte, et je dus courir chercher des internes à ma clinique.
«Lorsque, vingt minutes plus tard, et trop tard, je revins en force, avec quatre de mes élèves exercés à nos duels contre la mort, il ne me restait plus, du bon et charmant compagnon de ma jeunesse et de toute ma vie, qu'un cadavre défiguré. Profitant de ma courte absence, il s'était traîné jusqu'à sa table, et, y reprenant le revolver, il s'était criblé, mitraillé, frénétiquement, des cinq balles qui y restaient. Voilà comment, sourit tristement le docteur en reprenant la lettre, Marécat
n'a jamais su ce que la comtesse du feuilleton allait faire dans la caverne  !...
-Mais la raison du suicide ?
-Je ne vous l'ai donc pas dite ? Eh bien, voici. A ma rentrée chez moi, ici même, dans ce cabinet, je trouvai Suzanne, ma femme, qui m'y attendait, comme écrasée d'angoisse.
«-Eh bien, me dit-elle sans se lever, il est mort, n'est-ce pas ?
«-Oui. Mais comment le sais-tu ?
«-Il m'aimait, fit-elle.
«-Toi ? Lui ? Marécat ?
«-Depuis quinze ans.
«-Et il te l'a dit ?
«-Jamais.»

LA TROUÉE


J'ai eu le plaisir de dîner cette semaine avec un honorable passementier qui était à Buzenval. C'est un homme presque chauve, très loquace et d'humeur joyeuse, le type du bourgeois tel que nous l'ont dépeint les physiologistes de 1830, tel qu'on le retrouve encore dans certains quartiers excentriques, et non haussmannisés. Ils avaient beaucoup de bon, ces véritables enfants du vieux Paris, entêtés pour les routines, mais fidèles aux traditions naïves et colorées, comme à leurs vieilles enseignes, et gardant ce qu'on nomme aujourd'hui les préjugés de la famille et de la patrie avec cette pointe de gouaillerie qui témoigne du terroir voltairien. Voilà bien, en effet, cette race si fière du vin de ses coteaux ; la seule de l'univers qui ait pu inventer de trinquer en heurtant les verres, de chanter au dessert, de faire des calembours, de dénouer sous la table la jarretière de la mariée et de construire des chalets sur les cimes des Batignolles.
Mais, sous ces puérilités de nature, quelle bonté, quel ardent sentiment du juste, du devoir même, quel dévouement aux idées généreuses et quelle commisération inépuisable pour les douleurs humaines !
Ces réflexions me venaient tandis que je prenais part à ce repas de famille, et devant la face épanouie du bon passementier, je me demandais si c'était bien là une de ces quatre-vingt-dix mille têtes que ce petit polisson de Vermesch réclamait pour fonder son Eldorado politique.
Je confesse ici que nous tirâmes les rois à la façon des pâles réactionnaires, et que la fève, qui était une dragée, échut à une délicieuse petite fille de huit ans, laquelle, sautant sur mes genoux, me proposa de partager avec elle le lourd fardeau de cette tyrannie d'une heure. Mon acquiescement scellé d'un gros baiser, le père fit sauter le bouchon d'une bouteille, jusque là réservée, et d'un ton d'ancêtre :
-Je vous le recommande, me dit-il : on n'en boit pas tous les jours du pareil !
Et il me versa lentement son vin clair et joyeux. Malgré les grands yeux de la mère, j'intercédai pour ma petite reine, et, sur tout le cercle de la tablée, on but à la santé de celle par qui toute piquette devient de l'ambroisie, la France !
-Il est exquis ! m'écriai-je.
-Non, mais sans flatterie, qu'en pensez-vous ? insistait le brave homme, les regards dans mes yeux et avec une angoisse comique. Je n'en avais pas bu depuis la trouée ; je trouve qu'il a encore gagné ; n'est-ce pas, femme ?
-La trouée ? dis-je en laissant retomber mon verre ; quelle trouée ?
-Celle de Buzenval. Ah ! j'y étais ! Je le dis avec fierté. Voici comment se passa la chose.
Ma foi, je le laissai parler. Il se renversa en arrière sur sa chaise, comme pour laisser s'évaporer une bouffée d'orgueil, et mettant ses mains dans ses poches, il commença en ces termes :
-Nous étions campés depuis la veille dans une sorte de hangar ; il faisait un froid de tous les diables ! Je n'avais pour tout potage que mon bidon rempli de ce vin que voilà ! Cet animal de Paluchon, notre herboriste, ronflait dans un coin comme une toupie hollandaise, et envoyait, je m'en souviens, de grands coups de bottes dans l'espace...
Paluchon était un capitulard. Le sergent, un nommé Balognet (je ne sais pas ce qu'il est devenu, celui-là  !) frisait sa moustache convulsivement.
C'était le matin du 18, et quand le sergent frisait ainsi convulsivement sa moustache, c'est qu'il devait y avoir du nouveau ou que ses cors le faisaient souffrir.
«On faisait la popotte. C'était un peintre qui cuisinait. Il nous a fait manger de drôles de choses ! On m'avait nommé caporal, d'abord parce que je ne me grise jamais, et, je crois, aussi un peu parce que je suis passementier.
«Tout à coup, vers les neuf heures, nous entendons un son de trompette :
Ta, ta, ta, ra, ta, ta ! Balognet dit :
«-C'est au caporal !
«J'avais parfaitement écouté. Je réponds :
«-Non, c'est au sergent !
«Personne ne bouge. Au bout d'un instant : Ta, ta, ta, ra, ta, ta !
C'était au caporal, en effet. Je sors, naturellement, et je trouve à la porte un officier de l'état-major.
«-Où est votre colonel ?
«-Ma foi, lui répondis-je, je n'en sais rien : dans Paris, sans doute.
«-Et votre lieutenant-colonel ? «-Avec le colonel, je pense ; mais le sergent est là, si vous voulez le voir...
«Je n'étais pas fâché de me venger un peu de Balognet, qui avait eu raison contre moi devant les camarades.
«-Faites venir le sergent, me crie l'officier, un jeune homme.
«-Sergent, c'est vous qu'on demande, fis-je à la porte, c'est de l'état-major.
«Balognet sort furieux. Je rentre à mon tour. Paluchon rêvait qu'on l'emmenait prisonnier en Allemagne et poussait des cris en dormant.
Je lui jette un sac sur l'abdomen ; il se réveille, émet un long gémissement, se retourne et se rendort, la face contre le mur. Le peintre remuait tristement la soupe avec sa pipe.
«Balognet revient avec un air mystérieux :
«-Mes agneaux, sac au dos, et en route, mauvaise troupe !
«Nous lui crions d'une voix :
«-C'est la trouée ?
«-Ça l'est ! dit-il.
«La soupe nous parut délicieuse. Quelqu'un alla jusqu'à se demander s'il y avait vraiment des carottes dedans, et je me souviens que le peintre répondit dans son langage : «Oui, personnellement !» On en rit aujourd'hui ; mais alors ce n'était pas la même chose ! Enfin nous étions ivres de joie. Sur la prière de l'assemblée, je détaillai La Marseillaise.»
Et le passementier but une gorgée en m'invitant à l'imiter.
-Enfin, nous partons. On revient d'abord sur Paris. C'est une habile manoeuvre ! pensais-je. A la gare Paris-bestiaux, on nous fait monter en wagons. Le colonel n'avait pas paru. Bien évidemment, il ne devait se montrer qu'au moment décisif ; l'idée me sembla ingénieuse, elle trompait l'ennemi ! Paluchon était à côté de moi, et à chaque instant sa tête rebondissait sur mon épaule. Jamais je n'ai vu dormir avec cette ténacité.
«Au bout de sept heures de chemin de fer, on nous fait descendre du côté de Courbevoie, en face d'une fabrique de je ne sais quoi, appartenant à je ne sais qu'est-ce. Nous prenons les rangs péniblement. Balognet, pendant le voyage, avait ôté sa botte droite et ne pouvait arriver à la remettre. Si je vous donne ce détail, c'est qu'il n'y en a pas de petits dans de telles situations. Enfin il y parvint, et nous nous mîmes en marche.
«Comme la nuit était venue, on n'y voyait pas plus que dans un four.
Malgré cela, nous nous sentions dispos. Nous allions donc enfin assister à une bataille ? Moi-même j'étais ému, pourquoi m'en cacher ? Quoique voltairien, je pensai malgré moi à l'immortalité de l'âme.
«Paluchon suait à outrance, et, quoiqu'il prétendît que son sac en était la cause, je devinais qu'il caponnait. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit entendre près de nous : on peut le formuler à peu près ainsi : Bâaoumm ! svffrittt. Toutes les fenêtres de la fabrique pétèrent.-Je ne sais où j'avais la tête en ce moment, mais il me revient que je demandai au peintre si c'était le canon ! Était-ce assez bête ? Il me répondit :
«-Non, c'est la cornemuse !
«Je n'eus pas la force de sourire. Le pauvre Paluchon était devenu vert et reniflait comme s'il venait de monter cinq étages.
«En cet instant, derrière nous, et plus près encore, éclata le terrible :
Bâaoumm ! svffritt  !... Puis à gauche, puis à droite, puis de tous les côtés. Nous étions évidemment découverts ? Je serrai la boucle de mon ceinturon, et bus une gorgée en pensant à ma femme et à mes enfants.
C'est alors que Balognet cria :
«-Halte !
«On n'a jamais su pourquoi.
«Mais on se fait à tout, a dit un écrivain.
«Au bout d'une heure, nous repartîmes. Nous arrivons à une rue, on nous fait mettre en queue, l'un derrière l'autre, comme des capucins de carte, et, à l'abri des maisons, nous traversons le pays. Il me serait impossible de vous dire le nom du pays. Là on s'arrête encore une fois.
Je voyais devant nous une sorte de fossé dont je ne pouvais m'expliquer la destination. Tout cela m'est présent comme d'hier. Nous y descendons, et Balognet crie :
«-C'est là !
«C'était là, en effet, que devait pour nous se passer la bataille. Nous y restons debout, l'arme au pied, le sac au dos, jusqu'à environ cinq heures du matin. L'herboriste faisait peine à voir. Il s'appuyait des deux mains sur son fusil et oscillait à droite et à gauche. C'était risible.
«Enfin le colonel arriva. Il paraît que c'était lui qu'on attendait.
Il avait le teint animé. Il nous passa en revue et nous harangua. Je n'entendis pas un mot de tout ce qu'il disait, mais je compris qu'il parlait de la trouée. C'était bien elle ! Ah ! monsieur ! le sang me bouillonnait dans les veines ! Je jurai intérieurement de vendre chèrement ma vie ; on n'a pas deux fois de pareilles émotions dans une existence !
«Quand le colonel eut terminé, on se prit à causer sur les rangs.
Balognet essaya de couper sa botte avec sa baïonnette, tandis que l'herboriste mettait son sac en traversin sur les rebords du fossé et s'apprêtait à dormir, comme Turenne sur son canon. Le peintre parlait de tremper une soupe, mais au figuré cette fois. On discutait la harangue du colonel. Les uns la trouvaient trop laconique, les autres sans profondeur ! Un serrurier remarqua que le mot République n'y était pas prononcé et en conclut que le colonel était bonapartiste. Un vieux monsieur récita les mots de Napoléon avant Austerlitz. Quant à moi, je me bornai à remarquer qu'il valait mieux prêcher d'exemple et que, si j'avais l'honneur d'être militaire, je crierais simplement : En avant !
«Cependant la journée avançait, et la trouée n'arrivait point. Nous voyions de temps en temps accourir à bride abattue de jeunes officiers qui échangeaient quelques mots avec le colonel. Le Mont-Valérien tonnait sans discontinuer, et, sur la gauche, on entendait crépiter la fusillade. Nous attendions impatiemment le moment de nous précipiter dans la mêlée.
«On a beau dire, voyez-vous, le Français est né soldat. Ce qui me désespérait, c'était de ne rien voir, car je savais le combat engagé depuis l'aurore, et l'issue pour moi n'en était point douteuse : nous pouvions passer ! Oui, monsieur, nous le pouvions. Nous aurions peut-être laissé trente mille hommes sur le carreau ; mais avec le reste je me chargeais de surprendre Guillaume dans Versailles, de donner la main à Faidherbe, et tandis que Chanzy se ralliait dans le Centre, et que Bourbaki opérait dans l'Est, je balayais de France tous les Prussiens jusqu'au dernier. Mes idées là-dessus n'ont pas changé.
«Cependant, dans notre fossé, nous commencions à perdre un peu patience.
On murmurait sur les rangs : «Que faisons-nous ici les mains dans les poches, tandis que les autres se battent ?» Tel était le cri général. On avait les yeux tournés vers le colonel, qui, sa lorgnette à la main, semblait étudier les effets de nuage. Enfin nous n'y tînmes plus : on se débanda. L'herboriste Paluchon se révéla alors sous un jour imprévu, et je vis que je l'avais mal jugé :
«-Puisque nous sommes inutiles ici, s'écria-t-il, rentrons du moins dans la capitale et reprenons nos places derrière les remparts !
«-Oui, c'est vrai, cela, fit Balognet, dont la moustache pendait misérablement ; d'ailleurs, nous sommes trahis !
«Je ne crois pas à la trahison, monsieur, et c'est avec un véritable sentiment de désespoir que je les vis tourner casaque et entraîner, par leur mauvais exemple, la majeure partie du bataillon auquel j'avais l'honneur d'appartenir.
«Le colonel les regarda partir sans sourciller, ce qui prouve bien que c'était un coup monté, et il se borna à dire à haute voix :
«-Tas de pékins !»
«Resté seul avec le peintre, je résolus de laver cette tache faite à notre drapeau.
«-Y allons-nous ? lui dis-je.
«-Où cela ?
«-A la trouée.
«-Allons, fit le brave jeune homme.
«Nous marchâmes dans la direction de la bataille. Le brouillard était intense, si vous vous en souvenez, ce jour-là. Nous nous hélions de temps à autre pour ne pas nous perdre, car on ne distinguait rien à deux pas. Enfin le moment vint où il ne nous fut plus possible de nous rejoindre, et je m'aventurai seul dans la boue, du côté où j'entendais gronder le bronze...»
-Ah ! mon ami, s'écria la passementière, si tu avais été tué pourtant !
-J'ai failli l'être vingt fois, ma bonne. Je marchai ainsi à l'aventure jusqu'à la nuit, et savez-vous, monsieur, où je m'arrêtai ? Aux portes de Versailles, où je fus fait prisonnier par un poste prussien. Mais j'aurai du moins jusqu'à mes derniers jours la consolation de pouvoir dire que, la trouée, moi, je l'ai faite !
Et il éclata d'un si bon rire, avec une joie si naïve, que je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme. «Brave passementier, héros inconscient de cette Iliade moitié bouffonne et moitié navrante, sois béni ! pensai-je ! car toi, du moins, tu as fait ton devoir jusqu'au bout. Grâce à toi et à tes rares pareils, quels qu'aient été ses torts et quels qu'ils soient encore, la bourgeoisie s'est rachetée à jamais sur les sombres coteaux de Montretout et de Buzenval.»
-Monsieur mon roi, me dit tout-à-coup la petite fille blonde et rose, voici le bidon de papa, celui qu'il avait.
Et elle me le mit sur les genoux. Je pris le bidon, et, l'ayant débouché, je l'épanchai sur l'ongle de mon pouce. Une goutte, une seule, en roula, et, me levant je bus cette goutte à la Patrie !
Jamais vin ne me parut plus doux que cette larme de vinaigre.