Edmond Rostand - Cyrano de Bergerac - texte intégral

In Libro Veritas

Cyrano de Bergerac

Par Edmond Rostand

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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Scène IX

CYRANO, LE BRET, LES CADETS, CHRISTIAN DE NEUVILLETTE.
UN CADET, assis à une table du fond, le verre en main
Hé ! Cyrano !
Cyrano se retourne.
Le récit ?
CYRANO
Tout à l'heure !
Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.
LE CADET, se levant, et descendant
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
Leçon
Il s'arrête devant la table où est Christian.
Pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN, levant la tête
Apprentif ?
UN AUTRE CADET
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN
Maladif ?
PREMIER CADET, goguenard
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose
C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
CHRISTIAN
Qu'est-ce ?
UN AUTRE CADET, d'une voix terrible
Regardez-moi !
Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.
M'avez-vous entendu ?
CHRISTIAN
Ah ! c'est le...
UN AUTRE
Chut !... jamais ce mot ne se profère !
Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.
Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
UN AUTRE, qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos
Deux nasillard par lui furent exterminés
Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table
Où il s'est glissé à quatre pattes
On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !
UN AUTRE, lui posant la main sur l'épaule
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
Silence.
Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec
Un officier, a l'air de ne rien voir. CHRISTIAN
Capitaine !
CARBON, se retournant et le toisant
Monsieur ?
CHRISTIAN
Que fait-on quand on trouve
Des méridionaux trop vantard ?...
CARBON
On leur prouve
Qu'on peut être du Nord et courageux.
Il lui tourne le dos.
CHRISTIAN
Merci.
PREMIER CADET, à Cyrano
Maintenant, ton récit !
TOUS
Son récit !
CYRANO, redescendant vers eux
Mon récit ?...
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S'étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n'y voyait pas plus loin...
CHRISTIAN
Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.
CYRANO
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
UN CADET, à mi-voix
C'est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO, faisant un pas vers Christian
Ce matin ?
CARBON, à mi-voix
Il se nomme
Le baron de Neuvil...
CYRANO, vivement, s'arrêtant
Ah ! c'est bien...
Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.
Je...
Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.
Très bien...
Il reprend.
Je disais donc... Avec un éclat de rage dans la voix.
Mordious !...
Il continue d'un ton naturel.
que l'on n'y voyait rien.
Stupeur. On se rassied en se regardant.
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J'allais mécontenté quelque grand, quelque prince,
Qui m'aurait sûrement...
CHRISTIAN
Dans le nez...
Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.
CYRANO, d'une voix étranglée
Une dent,-
Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent,
J'allais fourrer...
CHRISTIAN
Le nez...
CYRANO
Le doigt... entre l'écorce
Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
A me faire donner...
CHRISTIAN
Sur le nez...
CYRANO, essuyant la sueur à son front
Sur les doigts.
- Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte... CHRISTIAN
Une nasarde.
CYRANO
Je la pare et soudain me trouve...
CHRISTIAN
Nez à nez...
CYRANO, bondissant vers lui
Ventre-Saint-Gris !
Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.
Avec cent braillards avinés
Qui puaient...
CHRISTIAN
A plein nez...
CYRANO, blême et souriant
L'oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé...
CHRISTIAN
Nez au vent !
CYRANO
Et je charge !
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte...
CHRISTIAN
Pif !
CYRANO, éclatant
Tonnerre ! Sortez tous !
Tous les cadets se précipitent vers les portes.
PREMIER CADET
C'est le réveil du tigre !
CYRANO
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIEME CADET
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU
En hachis ?
UN AUTRE CADET
Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU
Je sens que je blanchis,
Et que je m'amollis comme une serviette !
CARBON
Sortons !
UN AUTRE
Il n'en va pas laissez une miette !
UN AUTRE
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
UN AUTRE, refermant la porte de droite
Quelque chose d'épouvantable !
Ils sont tous sortis, -soit par le fond, soit par les côtés,- quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.

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