A.Bouchier - Beau temps (pour la saison) - texte intégral

In Libro Veritas

Beau temps (pour la saison)

Par A.Bouchier

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Table des matières
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Nouvelle

Éléna Andréevna: Il fait bon aujourd'hui, pas trop chaud.
Voïnitzki: Un temps magnifique pour se pendre.
Anton Tchekhov - Oncle Vania

À l'abri derrière les roseaux, il surveillait la troupe qui s'affairait en face de lui. Le courant glacial caressait ses jambes nues. Il bougea lentement un pied pour chasser un serpent. Un caillou pointu lui déchirait le genou droit, mais il resta immobile. Ce n'était pas le moment de se faire repérer. Un soleil éclatant réchauffait la cime des arbres et perçait ça et là les frondaisons, tâchant d'une lumière aveuglante les sous bois moussus. Le nez au raz de l'eau, il avança de quelques mètres, quitta le lit glacé du ruisseau qui lui donnait la chair de poule pour trouver un meilleur poste d'observation.
Dans l'étroite clairière, la bande de pirates avinés avait attaché la jeune fille à un arbre. Pour le moment, ils étaient affalés sur l'herbe. Certains buvaient une bouteille au goulot alors que d'autres sortaient de la nourriture d'un sac. Claude se glissa d'ombre en ombre dans un silence de fauve, s'approchant peu à peu du tronc où la fille était ficelée. Ses longs cheveux blonds emmêlés lui cachaient à demi le visage, sa robe déchirée laissait apparaître sa peau délicate. Elle gémissait d'une voix rauque en essayant sans succès de détacher ses liens. Arrivé près d'elle, il lui murmura des paroles rassurantes. Il se redressa légèrement pour couper la corde qui lui liait les mains. Il s’apprêtait à libérer ses jambes quand elle tomba en avant en poussant un cri de terreur. Les brutes tournèrent aussitôt la tête, le regard mauvais. Ils sautèrent sur leurs pieds et dégainèrent leurs sabres. Claude n'avait qu'un couteau mais il se prépara à combattre. Un énorme pirate aux dents cariées fonça sur lui et il crût sa dernière heure venue. Mais la brute ralentit soudain, comme dans un film et donna l’impression de courir dans une mer de riz au lait. Le cri de la jeune fille s'enfla, se transforma en un hurlement strident qui lui vrilla les tympans et le fit gémir. Le son se changea en sonnerie de réveil alors qu'il haletait en se débattant dans ses draps.

Il fallut plusieurs minutes avant qu'il n'arrive à démêler les images confuses qui se heurtaient, résidus de son voyage dans les forêts sauvages, mélangées avec la grise réalité du petit matin. Avec un flop plein de nostalgie, racine après racine, les arbres centenaires s'arrachèrent de la chambre et la jeune fille disparut, non sans un dernier regard plein de frayeur et d'attente. Claude se leva enfin avec un soupir frustré.

La fenêtre de la chambre laissait entrer comme à regret une lumière grise et parcimonieuse. Dehors, une fine pluie noyait la cité sous un pastel monochrome et pénétrait les âmes d'un froid clapotant. C'est ainsi qu'il imaginait l'enfer. Un temps grisâtre où une multitude de parapluies et de cirés marins jaunes vifs s'affrontaient dans un ballet éternel. Il mit en route sa cafetière électrique, brancha son ordinateur et se dirigea vers la salle de bain.
Quelques minutes plus tard, en sirotant son café à petites gorgées, il se connecta sur les serveurs météo. Au fur et à mesure que les informations s'affichaient, il mettait à jour sa carte murale. Il dessinait à grands traits les lignes et symboles avec l’aisance que donne une longue pratique. Petit à petit, sur le mur de cette pièce minuscule encore plongée dans la pénombre, apparaissait la configuration de la journée à venir. Quand il fut satisfait du résultat, il éteignit l'ordinateur. Pour confirmation, il consulta la chaîne de télévision spécialisée dans les prédictions météo nationales.
Oui, sale temps encore aujourd'hui. Putain de zone dépressionnaire ! En plus, ce matin, il devait sortir pour renouveler ses provisions, c'était son jour. Il attrapa son parapluie et noua une écharpe autour de son cou. Après avoir bataillé de longues minutes avec les systèmes de sécurité de sa chambre, puis avec ceux de l'immeuble il franchit enfin la porte de sortie et se retrouva à l'air libre.
Dehors, c'était pire que ce qu'il avait imaginé. Au bout de cinq minutes, il fut trempé jusqu'aux os. Ses chaussures faisaient un bruit écœurant de succion à chacun de ses pas. Il avait encore dans un coin de la tête des images de son rêve de la nuit. Le contraste avec le spectacle de la ville écrasée par les nuages lui donnait une impression de dédoublement qui rendait la situation encore plus pénible. L'eau dégoulinait dans son cou, venue d'on ne sait où, et le bas de son pantalon pendait comme une serpillière sur un séchoir. Le vent glacial balayait la rue, transportant dans ses innombrables mains des papiers et des plastiques qui voletaient comme d’étranges papillons.
Il se dirigea vers le centre, pestant à chaque fois qu'une bourrasque plus violente menaçait de retourner son parapluie. Il arriva ainsi au barrage policier. Celui-ci commandait l'entrée ouest de la zone résidentielle et commerciale, le coin le plus protégé de la ville. Les flics avaient l’air d'une humeur massacrante. Il faut dire aussi qu'ils piétinaient là depuis six heures du matin et ils avaient le moral et le regard d'un chat tombé dans une piscine. Ils s'étaient installés inconfortablement dans une guérite minuscule. On aurait dit un lieu d'aisance piqué au fond d'un jardin. Une forme de cœur découpée dans la porte en bois vermoulue donnait à l'abri une apparence bucolique trompeuse. La bicoque s'adossait à un mur de béton troué d'une porte métallique rouillée.
Le regard mauvais du garde se posa sur Claude. D'une voix rauque et hargneuse, il demanda à voir son laissez-passer. Perdu dans ses pensées, Claude n'avait pas remarqué qu'il n'y avait que lui devant l'entrée à cette heure matinale. Pas de chance ! Quand il y avait du monde, on pouvait espérer passer sans être contrôlé. Bien sûr, il n'avait rien à se reprocher, mais quand même, il ne pouvait s'empêcher de ressentir comme une boule au fond de la gorge. Pour couronner le tout, son laissez-passer était dans un état lamentable. Sur la page grise froissée, de grosses marques d'encre brouillées par les gouttes d'eau rendaient une partie du texte illisible.
Les sentinelles épluchèrent ses papiers, l'air soupçonneux. Une file silencieuse se forma peu à peu derrière lui, composée par ceux dont c’était le jour de ravitaillement. Ils attendaient sans un mot en regardant la scène d’un air morne. Dégoûtés, les gardes finirent par le laisser partir. Claude traversait souvent ce poste de surveillance et il savait que les gardiens n'étaient pas des tendres. Il s'estima heureux de s'en tirer à si bon compte.

Parvenu de l'autre coté, il se hâta vers l'abri des magasins. Il devait faire renouveler ces papiers avant d'être définitivement bloqué dans la périphérie. Comment faire des courses s'il n'avait plus accès au Centre ? Tout y était hors de prix et de qualité souvent médiocre mais au moins il ne mourait pas de faim.
Il était encore tôt, lorsqu'il arriva au centre commercial, trop tôt pour faire ses courses. Il se dirigea vers le bar, face au port.
La jetée était régulièrement recouverte d’écume et tremblait sous les coups de boutoir des hautes vagues. Devant la porte, deux jeunes types en ciré jaune, armés de fusil, faisaient le tri des clients. Claude ne les avait jamais vu mais les salua tout de même comme de vieilles connaissances. Il se glissa dans le sas sous leurs regards soupçonneux. Il posa son parapluie et se secoua. Le système d'écoulement émit un bruit de siphon pendant que l'eau disparaissait dans le sol. Il poussa la porte du bar et alla s'asseoir dans un coin, près d'une fenêtre battue par le crachin. Ici, il avait l'impression d'être devant un aquarium. De gros poissons de métal flottaient sur l'eau en se dandinant au grès des vagues.
“ Bonjours Monsieur, vous désirez ? ”
Le serveur, sec des pieds à la tête le regardait avec un air réprobateur. Visiblement, il n'appréciait pas les gouttes qui tombaient des cheveux trempés de Claude.
“ Bonjours. Quel sale temps ! Donnez-moi un café. ”
“ Ouais, sale temps, et ça va durer toute la semaine ! ”
“ Sûr que si ça continue, il va nous pousser des branchies. ”
Satisfait de l'échange, le serveur s'éloigna en zigzaguant vers le comptoir. A la télé, le présentateur détaillait une carte couverte de nuages. Pour la millième fois, il expliquait comment les flux d'air circulaient entre les différentes zones de pression. Claude connaissait ces mécanismes dans le détail. Ce qu'il appréciait vraiment, c'était les émissions de météo-économie ou de politique climatique, diffusées très tard le soir.
Le serveur apporta le café. S'estimant suffisamment sec pour ne pas en faire de la pâte à papier, Claude ouvrit le journal du jour. Il faillit s'étrangler en voyant les gros titres. Il avait fait dix-neuf degrés dans le Nord du pays, près de la frontière. On n'avait pas vu ça depuis sept ans à cette époque de l'année. Le gouvernement y voyait une preuve de la justesse de sa politique et comme d’habitude l’opposition criait à la manipulation.
Il fût tellement absorbé par sa lecture qu'il oublia de regarder l'heure. Il était pourtant sorti de chez lui très tôt pour éviter les files d’attente. Cette fois, il était bon pour poireauter sous la pluie. Il se précipita vers la porte, récupéra son parapluie et fonça dehors. Mais à peine sur le trottoir, il fût forcé de bondir en arrière pour s'écarter d'une gerbe d'eau projetée par un fourgon blindé. Il se retrouva malgré tout trempé des pieds à la tête. Les véhicules militaires continuaient imperturbablement leur route en aspergeant indifféremment tout ce qui se trouvait autour d’eux. À l'arrière, des soldats hilares le montraient du doigt. Avec un soupir résigné, il se hâta vers l'entrée du magasin.

Une queue importante s'était déjà formée et il dût attendre dehors. Le crachin avait augmenté et les bourrasques bousculaient la calme ordonnance de la file d'attente. Au plus fort des tourbillons, les gens semblaient danser un ballet aquatique complexe.
Claude prit son mal en patience. Les courses, c'était aujourd'hui ou dans dix jours, il n'avait pas le choix. Il essaya de lier connaissance avec ses voisins de queue. Une conversation animée se mit en place.
“ Quel temps de chien, jamais vu ça ! ”
“ Si ! Il y a trois semaines, on a eu un temps un peu comme ça, je me souviens bien, j'avais oublié mon ciré et j'étais trempé en rentrant chez moi. ”
“ N'empêche que demain ce sera pareil ! Vous verrez ! J’ai écouté la radio ce matin. Il parait que ça va durer toute la semaine… ”
“ Et puis vous avez vu le journal à la télé ? Ils ont cloué l'anticyclone sur le mur, pas étonnant que ça s'arrange pas ! ”
Claude écoutait ces commentaires d'une oreille distraite. Il revoyait sa carte murale et le large front de perturbations qui la balafrait. Il faudrait qu'il la mette à jour en rentrant chez lui. Ça pouvait attendre le soir, bien sûr mais il aurait aimé pouvoir la modifier plus régulièrement. Ça lui permettrait de faire des prévisions plus réalistes. Être au courant des modifications météo avant les présentateurs de la télévision lui procurait toujours une intense satisfaction. Et puis c'était de là que les gouvernants tiraient leur pouvoir. Avec sa carte à jour, il se sentait plus fort, moins vulnérable.
Quand son tour arriva, il ne put trouver de café sur les rayonnages, mais trouva du sucre et de l'huile. Il aurait bien emporté du pain, mais le temps de rentrer chez lui, il n'en serait resté que de la bouillie. À la place, il choisit un paquet de farine emballé sous plastique. En sortant du magasin il regarda le ciel avec un air las, s'étonnant pour la millième fois de la densité des nuages. Puis il prit le chemin du retour et s'apprêta à traverser le barrage dans l'autre sens. Il était près de midi, et la relève avait été assurée depuis peu. Cette fois ci, ça se passa un peu mieux. Coincés dans leur minuscule guérite, les gardes cherchaient à s'abriter et ne firent pas de zèle. Il dut seulement promettre de renouveler son autorisation de circuler avant de pouvoir traverser, délesté malgré tout d'un de ses paquets de sucre.

Arrivé chez lui, il se sécha et ouvrit son courrier. Son allocation de subsistance n'avait pas bougé ce mois-ci. Pour fêter ça, il ouvrit son dernier paquet de café. Il mangea frugalement, le nez sur la télé. Aux informations, on commentait l'exceptionnelle température observée dans le nord du pays. Les meilleurs experts de la chaîne tentaient d'expliquer ce phénomène et Claude prit quelques notes. Il put ainsi corriger sa carte murale et les quelques détails qu'il modifia donnèrent un éclairage nouveau à l'évolution probable du temps pour la journée. Satisfait, il alla faire une sieste. Il espérait bien retrouver son rêve au point où il l'avait laissé. Il se réveilla dans la pénombre et s'étira en baillant comme un hippopotame. Il était allongé sur le sol, abrité par une voûte en pierres humides couverte de lierres. Dehors, le soleil brillait sur une vaste plaine parsemée de bosquets agités par une brise tiède. Dans l'herbe, des fleurs dessinaient des taches colorées et sous ses yeux encore endormis ce patchwork avait l'allure d'un tableau impressionniste. Une odeur douce l'enveloppait comme un peignoir à la sortie du bain. Quelques insectes crissaient leurs chants d'amour et un oiseau de nuit, apeuré par ses mouvements, s'enfuit dans un froissement d'ailes.
Il fit quelques pas à l’extérieur de la ruine et se retourna. La bâtisse où il avait dormi était en grande partie écroulée. C'était sans doute un ancien temple. Il y a très longtemps, de nombreux pèlerins y avaient fait leurs dévotions à un dieu maintenant oublié de tous.
Soudain, il entendit un cri derrière lui et se retourna. Il semblait provenir d’un bosquet, juste en face. Sans hésiter, Claude courut vers les arbres, penché en avant, en partie dissimulé par les hautes herbes. Il se cacha derrière un tronc épais et jeta un œil devant lui. Une troupe de pirates hirsutes s'acharnait sur une jeune fille en partie dénudée. Elle se défendait maladroitement, la respiration saccadée, la voix rauque d'avoir trop hurlé. Ses longs cheveux blonds fouettaient ses épaules dénudées. Les brutes avinées riaient de ses efforts inutiles. Ils arrachaient par lambeaux le peu de vêtements qui lui restait.
Il les connaissait, ceux là. Il les avait combattus bien des fois. Son sabre, accroché à son coté, paraissait vibrer d'une vie propre, attendant l'heure du combat et de la revanche. Il le sortit de son fourreau et s'élança. Tranche, coupe, taille, massacre. La bataille fût sanglante et rapide. Les uns après les autres, les bandits tombèrent, sanguinolents et pitoyables. Il étendit un dernier pirate d'un coup précis. Devant les moulinets meurtriers de sa lame, deux survivants s'enfuirent en hurlant. Il ne les poursuivit pas, il avait mieux à faire.
Un calme pesant retomba sur les fourrés. Il nettoya son épée sur la veste d'un des cadavres, s'essuya la figure avec la manche de sa chemise puis aida la frêle jeune fille à se relever. Elle tomba en sanglotant dans ses bras. Il lui murmura des mots de réconfort pour la calmer. Puis il lui prit la main et ils marchèrent lentement, collés l'un à l'autre, vers l'abri offert par le temple en ruine. Ils marchèrent lentement, collés l'un à l'autre, vers l'abri. Ils marchèrent lentement, collés l'un à l'autre...

C'est le silence qui le réveilla. Silence lourd et inhabituel. Il sortit du sommeil la bouche pâteuse et la tête pleine de coton humide. Les vitres de sa chambre étaient sèches et le ciel lourd semblait coulé dans du béton. La pluie s'était arrêtée. C'est cette absence qui l'avait réveillé. Il se leva immédiatement et décida de sortir. Il ne voulait surtout pas manquer l'occasion d'une ballade par temps sec. Il savait bien que ça ne durerait pas. Cette fois ci, il n'oublia pas d'enfiler ses bottes. Il se précipita dehors, abandonnant son parapluie dans un placard au papier peint décollé et moisi.
Quel délice de marcher la tête nue dans les rues de la cité ! Il s'éloigna tranquillement, savourant la brise presque printanière qui soufflait entre les immeubles. L'avenue qui menait vers le centre était bordée de petits immeubles dont certains étaient habités. Beaucoup étaient en ruine, mais même dans ceux-ci on trouvait parfois des familles pour s'y installer. Il ne savait pas comment ces gens pouvaient supporter de vivre dans ces habitations ouvertes à tous les courants d'air. Et ils n'avaient même pas les émissions télévisées pour leur permettre de prévoir le temps qu'il allait faire.
Il marcha ainsi un long moment, sans trop savoir où il allait, évitant les flaques d’eau d’un pas léger, observant les branches des pins bercées par la brise marine.
Un sentiment de malaise le fit redescendre brutalement sur terre. Il arrivait en vue du poste de contrôle. Pas de chance. Il aurait dû faire attention, il était trop tard pour reculer maintenant. Les gardes l'avaient aperçu et le surveillaient du coin de l’œil. Ils auraient des soupçons s'il faisait demi-tour. De toute façon ils avaient toujours des soupçons, il leur manquait parfois des prétextes. Il fouilla dans sa poche et sentit avec horreur le paquet informe qui collait à ses doigts. Ses papiers étaient définitivement illisibles et irrécupérables.
Il s’arrêta sur place, rempli d’une froide prémonition. Un des vigiles lui fit signe d’avancer pendant que son collègue levait son arme. La mort dans l’âme, il se rapprocha de la guérite. En même temps, il essayait de lisser la boule de papier humide pour en faire un laissez-passer convenable. Les sourires carnassiers s'accentuèrent en le voyant approcher avec tant de réticence. Les gardes s'ennuyaient, ils étaient de mauvaise humeur. Il tombait à pic pour leur apporter un peu de défoulement et de distraction.
Après un bref regard sur son laisser-passer, ils l'entraînèrent à l'écart dans une ruelle proche et ne prirent même pas la peine de le questionner. Roué de coups, Claude se retrouva sur les genoux, la tête remplie de lumières tourbillonnantes. Sans s'arrêter de frapper, celui qui semblait être le chef discutait paisiblement.
“ Il fait un temps de chien et j'ai autre chose à faire que m'occuper de pouilleux de ton espèce. Il pleut depuis trois jours et ça va encore tomber demain. ”
“ Ils nous ont dit que c'était l'anticyclone qui voulait pas bouger. Si on nous laissait faire, l'anticyclone il serait déjà loin ! ”
Claude aurait bien voulu lui expliquer ce qu'était l'anticyclone et pourquoi la pluie se maintenait sur la côte, mais ses lèvres tuméfiées lui faisaient trop mal. Il ne réussit qu’à émettre quelques grognements incompréhensibles.
Les coups, pendant ce temps, continuaient à tomber.
“ Ça réchauffe de prendre un peu d’exercice. Cette pluie a de quoi casser le moral. ”
“ Oui, un temps pourri, mais va falloir y aller, la relève ne va pas tarder.”
Au bout d'un temps qui lui sembla une éternité, ils le laissèrent sur le bitume et retournèrent s'abriter dans leur étroite guérite.
Claude tenta vainement de se lever. Tout son corps le faisait souffrir. Une rigole de sang rouge vif s'écoulait sur le plastique jaune de son ciré puis tombait goûte à goûte dans une flaque d'eau boueuse. Des coups sourds résonnaient sous son crane douloureux. Finalement, il préféra rester adossé à un mur suintant d'humidité en attendant que ses forces lui reviennent. Un des gardes lui avait pris ses bottes. Ses pieds meurtris pataugeaient dans la flaque ensanglantée. A sa droite, il entendit un bruit de clés. Sortant d'une ouverture qu'il n'avait pas remarquée, un homme apparut dans son champ de vision. L'homme hésita un instant sur le pas de la porte, jetant de brefs coups d’œil à droite et à gauche. Il paru rassuré, fit un pas en avant et se retourna pour refermer la porte. Il s’engagea dans la rue à pas prudents, examinant le ciel avec satisfaction. En passant devant Claude, il lui fit un signe amical. Il s'arrêta quelques secondes pour l'observer puis hocha la tête avec compassion.
“ Beau temps, n'est ce pas ? ” remarqua-t-il.
A terre, Claude reprenait difficilement sa respiration. L'air avait du mal à circuler dans sa poitrine douloureuse. Dans un effort qui le priva de ses dernières forces, il parvint à répondre.
“ Ouais, pour la saison... ”

La crête où il marchait dominait une mer de nuages dont la forme cotonneuse lui donnait des envies de sieste. Loin au-dessus des pics enneigés, le soleil réchauffait ses muscles endoloris par une trop longue marche. Le sentier musardait entre de gros rochers et se perdait au loin derrière un petit bois de sapins. Quelques papillons portés par la brise voletaient maladroitement au dessus des fleurs.
A sa droite, marchait une belle jeune fille. Elle était vêtue d'une jupe ample qui tombait sur des bottes de cuir fin. Son corsage blanc la faisait paraître encore plus jeune et mettait ses formes en valeur. Elle souriait parfois en le regardant. Sa démarche dansante lui rappelait des souvenirs confus. Elle prit sa main dans la sienne. Ils se firent face silencieusement, tout simplement heureux d'être là.
Tout à coup, il entendit des cris qui venaient de la vallée...