Pierre de Marivaux - Le Jeu de l'Amour et du Hasard - texte intégral

In Libro Veritas

Le Jeu de l'Amour et du Hasard

Par Pierre de Marivaux

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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SCÈNE 2

DORANTE seul, et ensuite MARIO.

DORANTE
Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m'y est arrivé à moi-même est incroyable... Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès de ce qu'elle m'a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d'embarras. Allons voir si je pourrai la trouver seule.
MARIO
Arrêtez, Bourguignon, j'ai un mot à vous dire.
DORANTE
Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur ?
MARIO
Vous en contez à Lisette ?
DORANTE
Elle est si aimable, qu'on aurait de la peine à ne lui pas parler d'amour.
MARIO
Comment reçoit-elle ce que vous lui dites ?
DORANTE
Monsieur, elle en badine.
MARIO
Tu as de l'esprit, ne fais-tu pas l'hypocrite ?
DORANTE
Non ; mais qu'est-ce que cela vous fait ? Supposez que Lisette eût du goût pour moi...
MARIO
Du goût pour lui ! Où prenez-vous vos termes ? Vous avez le langage bien précieux pour un garçon de votre espèce.
DORANTE
Monsieur, je ne saurais parler autrement.
MARIO
C'est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquez Lisette ; cela imite l'homme de condition.
DORANTE
Je vous assure, Monsieur, que je n'imite personne ; mais sans doute que vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule, et vous aviez autre chose à me dire ; nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle et de l'intérêt que vous y prenez.
MARIO
Comment morbleu ! Il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds ; modère-toi un peu. Eh bien, tu me disais qu'en supposant que Lisette eût du goût pour toi, après  ?
DORANTE
Pourquoi faudrait-il que vous le sussiez, Monsieur ?
MARIO
Ah, le voici ; c'est que malgré le ton badin que j'ai pris tantôt, je serais très fâché qu'elle t'aimât, c'est que sans autre raisonnement je te défends de t'adresser davantage à elle, non pas dans le fond que je craigne qu'elle t'aime, elle me paraît avoir le coeur trop haut pour cela, mais c'est qu'il me déplaît à moi d'avoir Bourguignon pour rival. DORANTE
Ma foi, je vous crois, car Bourguignon, tout Bourguignon qu'il est, n'est pas même content que vous soyez le sien.
MARIO
Il prendra patience.
DORANTE
Il faudra bien ; mais Monsieur, vous l'aimez donc beaucoup ?
MARIO
Assez pour m'attacher sérieusement à elle, dès que j'aurai pris de certaines mesures ; comprends-tu ce que cela signifie ?
DORANTE
Oui, je crois que je suis au fait ; et sur ce pied-là vous êtes aimé sans doute ?
MARIO
Qu'en penses-tu ? Est-ce que je ne vaux pas la peine de l'être ?
DORANTE
Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux peut-être ?
MARIO
La réponse est de bon sens, je te la pardonne ; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu'on m'aime, et je ne le dis pas pour t'en rendre compte comme tu le crois bien, mais c'est qu'il faut dire la vérité.
DORANTE
Vous m'étonnez, Monsieur, Lisette ne sait donc pas vos desseins ?
MARIO
Lisette sait tout le bien que je lui veux, et n'y paraît pas sensible, mais j'espère que la raison me gagnera son coeur. Adieu, retire-toi sans bruit : son indifférence pour moi malgré tout ce que je lui offre doit te consoler du sacrifice que tu me feras... Ta livrée n'est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n'es pas fait pour lutter contre moi.

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