Pierre de Marivaux - Le Jeu de l'Amour et du Hasard - texte intégral

In Libro Veritas

Le Jeu de l'Amour et du Hasard

Par Pierre de Marivaux

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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SCÈNE PREMIÈRE

LISETTE, MONSIEUR ORGON

MONSIEUR ORGON
Eh bien, que me veux-tu Lisette ?
LISETTE
J'ai à vous entretenir un moment.
MONSIEUR ORGON
De quoi s'agit-il ?
LISETTE
De vous dire l'état où sont les choses, parce qu'il est important que vous en soyez éclairci, afin que vous n'ayez point à vous plaindre de moi.
MONSIEUR ORGON
Ceci est donc bien sérieux.
LISETTE
Oui très sérieux, vous avez consenti au déguisement de Mademoiselle Silvia, moi-même je l'ai trouvé d'abord sans conséquence, mais je me suis trompée.
MONSIEUR ORGON
Et de quelle conséquence est-il donc ?
LISETTE
Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même, mais malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que si vous ne mettez ordre à ce qui arrive,votre prétendu gendre n'aura plus de coeur à donner à Mademoiselle votre fille ; il est temps qu'elle se déclare, cela presse, car un jour plus tard, je n'en réponds plus. MONSIEUR ORGON
Eh, d'où vient qu'il ne voudrait plus de ma fille, quand il la connaîtra, te défies-tu de ses charmes ?
LISETTE
Non ; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens, je vous avertis qu'ils vont leur train, et que je ne vous conseille pas de les laisser faire.
MONSIEUR ORGON
Je vous en fais mes compliments, Lisette. (Il rit.) Ah, ah, ah !
LISETTE
Nous y voilà ; vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi. J'en suis fâchée, car vous y serez pris.
MONSIEUR ORGON
Ne t'en embarrasse pas, Lisette, va ton chemin.
LISETTE
Je vous le répète encore, le coeur de Dorante va bien vite ; tenez, actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m'aimera, il m'adorera demain, je ne le mérite pas, il est de mauvais goût, vous en direz ce qu'il vous plaira ; mais cela ne laissera pas que d'être, voyez-vous, demain je me garantis adorée.
MONSIEUR ORGON
Eh bien, que vous importe : s'il vous aime tant, qu'il vous épouse.
LISETTE
Quoi ! vous ne l'en empêcheriez pas ?
MONSIEUR ORGON
Non, d'homme d'honneur, si tu le mènes jusque-là. LISETTE
Monsieur, prenez-y garde, jusqu'ici je n'ai pas aidé à mes appas, je les ai laissé faire tout seuls ; j'ai ménagé sa tête, si je m'en mêle, je la renverse, il n'y aura plus de remède.
MONSIEUR ORGON
Renverse, ravage, brûle, enfin épouse, je te le permets si tu le peux.
LISETTE
Sur ce pied-là je compte ma fortune faite.
MONSIEUR ORGON
Mais dis-moi, ma fille t'a-t-elle parlé, que pense-t-elle de son prétendu ?
LISETTE
Nous n'avons encore guère trouvé le moment de nous parler, car ce prétendu m'obsède ; mais à vue de pays, je ne la crois pas contente, je la trouve triste, rêveuse, et je m'attends bien qu'elle me priera de le rebuter.
MONSIEUR ORGON
Et moi, je te le défends ; j'évite de m'expliquer avec elle, j'ai mes raisons pour faire durer ce déguisement ; je veux qu'elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouverne-t-il ? Ne se mêle-t-il pas d'aimer ma fille ?
LISETTE
C'est un original, j'ai remarqué qu'il fait l'homme de conséquence avec elle parce qu'il est bien fait, il la regarde et soupire.
MONSIEUR ORGON
Et cela la fâche ?
LISETTE
Mais... elle rougit.
MONSIEUR ORGON
Bon, tu te trompes ; les regards d'un valet ne l'embarrassent pas jusque-là.
LISETTE
Monsieur, elle rougit.
MONSIEUR ORGON
C'est donc d'indignation.
LISETTE
À la bonne heure.
MONSIEUR ORGON
Eh bien, quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la prévenir contre son maître ; et si elle se fâche, ne t'en inquiète point, ce sont mes affaires : mais voici Dorante qui te cherche apparemment.

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