Les péripéties du retour
« J’aurais dû m’en souvenir, me dis-je, tandis que les cahots me projettent en tous sens dans le coffre de la Toyota break où je me suis engouffrée en urgence : le soleil ici ne se lève que vers huit heures en cette saison ». Aux côtés du jeune Sébastien, j’essaie de tenir assise sur la roue de secours… Pourquoi sommes-nous dans ce vieux coucou ? Sans doute parce que Mahmoud, appelé à la rescousse par Farid pour nous transporter, ne souhaite pas surcharger sa Mazda mieux suspendue et a préféré emplir son coffre de nos bagages. Bien sûr chacun s’est rué et entassé sur les banquettes avant et arrière des deux voitures, mais rien à faire, il reste deux personnes de trop, et ce sont Sébastien et moi, qui nous coltinons ce coffre aux tôles disjointes et dont la double porte est partiellement remplacée par une planche.
Rebondissant de droite et de gauche comme des balles de tennis, nous ne réussissons pas même à nous agripper au plafond, tout étant plus ou moins cassé ou coupant… Sur le moment, nous en rions, de même que de voir l’angoisse de nos camarades du devant qui, serrés comme des sardines, touchent le plafond de leurs têtes à chaque cahot, et ne peuvent non plus s’agripper aux portières dont la fermeture est problématique.
J’essaie d’apercevoir le soleil qui reste longtemps caché derrière la falaise, mais il n’en dépasse le sommet que vers 9h, déjà bien clair ; et de mon gîte inconfortable je ne discerne pas grand-chose. Où allons-nous ? C’est le mystère… Je n’avais pas besoin de faire bande à part ! Sébastien a réussi à se caler contre un coussin, mais pour moi la situation empire d’instant en instant. Qu’arrive-t-il à Farid ? Il est de plus en plus déchaîné et semble prendre un malin plaisir à foncer sur les pierres, à une vitesse telle que bientôt nous perdons Mahmoud de vue (heureux ses passagers !). Bientôt cet assaut de secousses, qui provoquait d’abord des rires nerveux, nous coupe de le souffle, et hoquetant, des larmes commencent à jaillir de nos yeux…
Le père de Sébastien veille. Apercevant les pleurs muets de son fils il intervient fermement auprès de Farid pour qu’il s’arrête. Chacun se scandalise de la situation ; mais nous n’obtiendrons pas la grâce de Farid : c’est à peine s’il acceptera de laisser le père échanger sa place avec son fils, avant de repartir de plus belle.
Nous voici de nouveau malaxés comme des pommes de terre au fond d’une carriole tirée par un cheval au galop. Quelle angoisse, tandis que mes lunettes sautent sans cesse de mon nez ! Mais je ne saurais me résoudre à les tenir à la main, car je suis certaine qu’alors je les briserais, obligée comme je le suis à me retenir à tous moments dans des envols brutaux. A chaque cahot, des brassées de sable s’engouffrent par les fentes des portières arrière et nous habillent d’un maquillage brun en blanchissant nos cheveux. A mes côtés, le père de Sébastien reste taciturne, s’efforçant de ses bras levés de se maintenir éloigné du toit du véhicule. Je fais de même, mais étant assise sur la roue j’en suis bien trop proche pour mon goût, et de plus mes fesses cuisent de plus en plus.
Au bout de trois heures de cette course folle, nous parvenons enfin à un village aux maisons rouges et carrées. Des enfants nous y accueillent. Nous entrons dans une cour et nous arrêtons, déchargeant les bagages : nous sommes chez la grand-mère de Farid.
Hélas, en sortant du véhicule, une mauvaise surprise m’attend : lors de mes lourdes retombées sur la roue creuse, mon pantalon s’est décousu sur tout l’entrejambe ! Je descends précautionneusement avec mon anorak en guise de pagne et envisage de fouiller dans mon sac à la recherche d’une autre tenue.
Nous pénétrons dans une pièce sombre où se trouvent disposés des matelas en demi-cercle autour de tapis. Une paysanne âgée, entourée de toute une tribu de petits enfants, nous fait servir du thé : elle ne parle pas français. Je m’efforce de retrouver mes affaires pour changer de pantalon, mais découvre avec désespoir que je n’ai rien de convenable à enfiler.
Cependant, à peine me suis-je éloignée du groupe que tout le monde a de nouveau disparu … ! Où sont-ils donc partis ?! Sidérée, je m’en ouvre à la vieille dame qui rit de ma mésaventure, lorsque ressurgit brusquement la Mazda, guidée par David qui a tout de même réalisé que je manquais à l’appel. Eh bien ! Il me faut donc repartir avec mon pantalon décousu…
Cette fois enfin nous montons dans l’agréable coffre tapissé de linoléum de Mahmoud. Quel délice de se laisser conduire par lui ! D’abord une vitre nous permet de suivre le paysage ; ensuite l’habitacle ferme hermétiquement. Et c’est heureux, car nous pénétrons dans les dunes… !
Les voitures commencent à déraper, et Mahmoud, exécutant de savants méandres, nous fait profiter de tours de toboggan très agréables, par glissades contrôlées du véhicule en descente. Le but de ce voyage ? Un petit village érigé dans les sables.
Nous en faisons le tour à pied (moi toujours ceinte de mon pagne improvisé) : des « jardins » y sont délimités par des haies de palmes tressées. Des bandes d’enfants étonnés nous suivent, se sauvant à toutes jambes dès que nous faisons mine de les photographier. Les habitants, alléchés par une visite de « touristes » exhibent rapidement des tapis rouges et jaunes, des babouches, à vendre pour un prix exorbitant. Mais nous ne voulons rien acheter, ne serait-ce qu’en raison du manque de place. Nous rencontrons avec étonnement des bâtiments d’administration dont l’architecture carrée et les arcades tranchent avec l’allure traditionnelle du village.
Enfin nous retrouvons nos voitures.
Et c’est là qu’il se produit encore un incident stupide. Je demande à Daniel, notre guide de bien vouloir me prêter sa couverture afin d’être plus confortablement assise dans le coffre. Gentiment, il me l’offre, mais me ravisant, je la lui refuse par peur de la salir. Il s’écrie : « Ces femmes ! Comme c’est versatile ! ». Mais soudain, quelques kilomètres plus loin, il se frappe le front : « Mes lunettes ! Elles étaient sur la couverture que je t’ai tendue ! Elles ont dû tomber dans le sable !! » Or Farid ne voudra rien savoir : on ne retournera pas à leur recherche...
Je me culpabilise énormément.
Après cette matinée éprouvante, le couscous nous attend chez la grand-mère de Farid où nous parvenons bientôt, après un détour par une entreprise de bâtiment qui nous concède quelques-uns de ses bidons d’essence en secours.
Nous voici bientôt encerclés par les multiples enfants qui se font une joie de nous guider vers le « jardin » un peu sale où le sol rouge et sableux est juste humecté suffisamment pour produire quelques pousses timides. Des chèvres font particulièrement notre joie. Nous nous suivons également à la queue leu leu jusqu’au « trône » d’argile surélevé comme une chaire au-dessus de son réservoir à fumier. On y accède par un escalier tournant et, juché sur un trou peu inspirant, on domine le paysage.
Les enfants nous prient pour obtenir des cadeaux :
« Donne-moi ta montre !… Tes lunettes ! »… Nous sommes désolés de n’avoir pas prévu cet assaut et de ne pas en avoir de rechange. En passant nous nous extasions sur une fillette de deux mois aux cheveux noirs et frisés, qui suçote sans répugnance une tétine pleine de sable, les jambes étroitement ficelées dans des linges douteux. Puis on nous exhibe un bambin de trois ans dont les joues sont enflées, pour nous demander un avis : en effet, deux infirmières font partie de notre groupe. Le diagnostic saute aux yeux : il a les oreillons ! Nos camarades sont formelles : lui offrir de l’aspirine serait dangereux, car ces enfants-là ne sont pas habitués comme nous aux médicaments ; de plus il ne semble pas trop fiévreux, malgré l’air misérable qu’il affecte pour la circonstance.
A peine sommes-nous assis qu’une jeune fille se présente devant nous portant un récipient d’eau tiède accompagné d’un savon et d’une serviette éponge. Fort courtoisement, elle nous verse l’eau sur les mains, de son pichet de cuivre, nous invitant à nous les nettoyer avant le repas. Nous y sommes très sensibles.
Enfin arrive le couscous. Il contient fort peu de viande, en petits morceaux nerveux à se partager entre voisins. Mais il n’y a pas de couteaux et les bouts résistent aux efforts de partage, élastiques… Je m’en mets partout. Il y a peu de légumes, peu de sauce, et de toutes façons Farid se sert si bien – de même qu’en eau à boire – que très vite il ne nous reste plus rien. Heureusement un thé nous est servi ensuite, tandis que des tapis à vendre s’étalent sous nos yeux… Hélas, nous n’achetons pas ! La bonne grand-mère est désolée, si bien que nous tenons à lui présenter nos remerciements en arabe avant de partir (Mahmoud servira d’interprète). C’est à nouveau le départ. Les bagages retournent dans le coffre de la Mazda, si bien que je me vois forcée de reprendre stoïquement ma place sur la roue arrière de la Toyota : au point où j’en suis !…
Farid est pressé. Il repart sans une minute de pause et se lance comme un fou sur une piste sans attrait et pleine de secousses. David monté à mes côtés prend quelques mauvais coups qui l’assomment presque. Farid ne ralentit jamais, ne s’arrête jamais. Peu à peu la roue à laquelle je m’agrippe quitte son axe et saute aussi en tous sens, tandis que le dernier morceau de poignée de la portière arrière s’arrache. Mahmoud, sa voiture et ses passagers ont disparu depuis longtemps : Farid n’en a cure… Le sable qui pénètre par l’arrière nous asphyxie peu à peu. Soudain, à force d’accélérer vers ce qu’il prend sans doute pour un mirage, en plein désert de cailloux gris, Farid s’échoue à grande vitesse dans un tas de pierrailles ! Nous crions sous le choc, comme assommés.
Pendant qu’il cherche à extraire son véhicule de ce mauvais pas en hurlant sa déconvenue, les camarades se photographient couverts de sable. Quant à moi, je m’efforce avec David de redonner un peu d’allure à l’arrière saccagé que nous occupons.
Puis, c’est de nouveau l’errance désespérante, jusqu’à la surprise de l’après-midi… La voiture parvient à un chemin sableux au fond duquel des touristes sont occupés à creuser : un gisement de roses des sables !!!
Nous sommes arrivés dans des dunes dorées, où les trous pratiqués par les pelles font penser à une plage de bord de mer. Comme nous ne sommes pas équipés, c’est à quatre pattes et avec nos mains que nous creusons, charitablement guidés par quelques français présents. Et des roses, il y en a ! Nous en récoltons des trophées. Dommage qu’elles soient fragiles, et que nous ayons si peu de moyens pour les transporter. Ce sont des concrétions de sable humide, les plus frustes sont à peine dentelées ; certaines sont toutes petites. Nous les entassons encore dans nos sacs.
Mais Farid bat de la semelle. Il est 16h. Malgré nos supplications, c’est encore à un train d’enfer qu’il nous ramène sur Timimoun, évitant soigneusement la belle route goudronnée qui n’est pas finie et donc présente une barrière de pierres tous les 100 mètres.
Devant sa maison, nous apercevons la Mazda et ses occupants qui nous attendent anxieusement… Ils ont réellement eu peur d’un accident (non sans raison !). Mais les pauvres ne sont pas au courant de notre détour par les roses des sables. Nous les y envoyons, hélas… avec nos bagages demeurés à l’arrière.
Pour qui, la bonne douche chaude ? Pour Farid, qui se pomponne et revient enroulé dans un grand peignoir. Quand nos camarades reviendront, heureux de leur voyage effectué sans encombre sur de bonnes routes, il n’y aura plus que de l’eau froide au lavabo.
C’est enfin le moment où, extirpant de mon paquetage mon nécessaire à couture, je m’applique à recoudre intégralement mon fond de pantalon…
A la nuit tombée, nous rejoignons pour le dîner une gargote du centre ville ; puis c’est le retour sous un grand ciel étoilé de constellations multiples et scintillantes. Le froid pince et nous sommes heureux de retrouver un toit bien clos, même si c’est pour dormir sur un tapis avec des coussins de fortune.
26 décembre. Fraîcheur du matin.
Bleu du ciel sur la rougeur de l’aube, dans le quartier un peu désolé de Farid : tout est en construction ; les demeures ne sont que rez-de-chaussée, murs de parpaings gris, et les rues sont des couloirs sableux où s’entassent des matériaux.
Débarbouillage rapide, départ vers la ville pour le petit déjeuner dans une gargote déjà connue. Daniel annonce :
- Pour ceux qui le désirent, nous partons à pied dans le désert jusqu’au village de Tala, situé dans les dunes, et où l’on peut trouver des pointes de flèches de l’époque préhistorique !
C’est l’enthousiasme : après tant d’émotions en voiture, tout le monde est disposé pour une marche dans le désert !
Dès dix heures du matin, nous sommes en route… Nous repassons par la palmeraie, devant notre campement du premier jour. Un jeune arabe a été embauché pour nous guider : en effet, le sable bientôt brouillera toutes les pistes, et seuls ceux qui savent parfaitement se repérer au soleil sont sûrs de retrouver leur chemin. Il passe devant, avec Daniel.
Les gens du cru font généralement le voyage à dos de mulet : nous en croiserons quelques-uns, parfois.
Nous traversons d’abord une zone de désert un peu désolé,
qui fait songer à quelque fond de carrière. Là s’étalent d’immenses dépôts d’ordures déjà brûlées d’où s’échappe une vague fumée. Plus loin serpente un égout auprès duquel pousse une végétation rare. Le chemin est un peu terreux au voisinage des croûtes de sel. Mais cette marche facile sur terrain plat ne durera pas longtemps : bientôt nous entrons dans les dunes et la progression « dérapante » devient extrêmement fatigante. Mes baskets peu montantes et aérées de petits trous se remplissent d’une abondance de sable, que je dois vider régulièrement. Si le paysage nous plaît beaucoup, l’avancée nous laisse fort essoufflés.
Avec la montée du soleil, la chaleur s’élève peu à peu : partis de Timimoun où la fraîcheur était encore vive, nous ôtons peu à peu vestes et lainages, pris par l’intensité des rayons que réverbère le sable. Les chapeaux coiffent nos têtes et les lunettes noires apparaissent devant nos yeux. Pour la première fois – et ce sera la seule – nous avons subitement l’impression d’être revenus en été, au bord de la mer ! Mais où donc serait-elle, dans cette immense étendue de sableuse… ? L’oasis est bien loin, car nous marcherons deux heures, les uns dans les pas des autres, puisant avec bonheur dans nos gourdes d’eau fraîche.
Photographier aussi nous paraît délicat, car le sable fin qui se diffuse partout menace d’endommager nos appareils. Cependant tout à coup, quelques palmiers noyés par on ne sait quel miracle dans les sables apparaissent. Lorsque nous les croisons, peu à peu le sol s’aplanit vers un village juché sur les hauteurs d’une dune, comme une sorte d’îlot. On croirait toucher un port après des heures de navigation sur les houles, et goûter à son approche l’accalmie des flots.
Mais puisque Tala est situé en hauteur, pour y pénétrer il nous faut encore escalader la dune qui le délimite. En haut, nous retrouvons ces haies de palmes destinées à protéger les jardins et à garantir la bonne tenue du sable.
… Et nous revoici le point de mire des habitants jeunes et vieux, entortillés dans leurs tissus de toile claire. Passés les jardinets nous atteignons les remparts d’argile d’un village rouge à l’ancienne. L’ombre des ruelles étroites nous saisit, avec ses contrastes de lumière et ses tunnels presque noirs. Nous admirons les fines fentes par lesquelles on devine une habitation encaissée dans les profondeurs. Puis nous débouchons sur une place où se dresse, éclatant de blancheur, un tombeau de marabout entouré de vieilles outres en peaux poilues. Notre curiosité est ravie, mais malgré nos efforts, nos appareils photographiques ne prendront jamais que les décors, les personnages présents (surtout des enfants) se dispersant obstinément à chaque tentative d’approche.
Des petits canaux circulent à travers la ville, véhiculant leur ruisselet réconfortant ; et bientôt, nous élevant vers l’autre versant du village où se trouvent les palmiers et les jardins, nous atteignons leur source : une claire et abondante fontaine qui coule à profusion, tombée généreusement d’une ouverture moussue. Quelle surprise et quelle beauté ! Nous nous apprêtons à faire halte auprès d’elle, fourbus ; mais notre guide nous conseille de nous en écarter quelque peu, le passage étant étroit à cet endroit, et les gens nombreux à venir y puiser pour les besoins ménagers.
Nous entrons sous l’ombrage de la fraîche palmeraie et nous y asseyons pour partager avec appétit les provisions achetées avant le départ : du chocolat, du pain, des portions de crème de gruyère, des figues et des dattes. Frugal repas agrémenté d’eau de source, mais très apprécié dans un tel décor.
Déjà des jeunes filles à fichu multicolore s’enhardissent à nous approcher, les mains remplies de petits cailloux pointus qu’elles vendent comme fléchettes du néolithique. En effet, l’intérêt du village consiste en partie dans les découvertes archéologiques qu’on y a faites, essentiellement de petites pointes de flèches en pierre dure ; mais nous avons bien l’intention de les ramasser nous-mêmes et déclinons les offres de vente comme trop onéreuses.
Une promenade dans la palmeraie, puis à travers le village dans l’autre sens, et bientôt nous repartons, car nous savons que le retour sera encore long et ne voulons pas nous laisser prendre par le soir en cours de route.
Il est près de 15h30 quand nous nous penchons vers le sol à cinq cents mètres de l’oasis sur la direction du retour, pour y ramasser, parmi les multiples petits cailloux parsemés comme des coquillages, des silex à pointe étrangement affinée et travaillée de main d’homme. Puis c’est la traversée en sens inverse des grandes masses mouvantes dont la couleur varie avec l’éclairage – du brun au gris métallique, en passant par le jaune. Encore une fois, je m’arrête tous les cent mètres pour vider mes baskets du sable qui prend désagréablement la place de mes pieds jusqu’à les écrabouiller dans l’effort de la marche.
L’un de mes camarades, fort occupé à photographier en tous sens avec toute sa panoplie d’objectifs, attire longuement notre attention sur des traces inconnues qui s’égrènent très régulièrement par paires de petits trous sur les rondeurs lisses aux replis ombragés des dunes… Oiseau ? Souriceau ? Nous ne saurons trancher, et remarquerons seulement que l’animal concerné semble se nourrir des crottes de mulets que l’on trouve disséminées tout au long de la piste, abondamment foulée par les villageois se rendant au marché.
Lorsque les dunes sont traversées, notre soulagement est immense : marcher sur un sol ferme était devenu notre plus cher désir ! Mais il reste encore une heure de voyage pour parvenir à la ville, et la nuit approche déjà… Nous sommes bientôt contraints de renfiler vestes et pull-over, tandis que la fraîcheur tombe, insistante, et que l’astre éclatant s’abaisse vers l’horizon, projetant une lumière rasante sur un paysage de plus en plus rouge, gris, ou vert sur les hauteurs de Timimoun.
Arrivés en ville, vers 18h , nous nous jetons sur les pâtisseries, les gâteaux au miel… Nous sommes un peu déçus. Nous choisissons l’assiette de couscous, ou pour certains la côtelette-pommes frites, dans la gargote où nous avons coutume de prendre nos repas. La nuit est maintenant tombée. Comme c’est notre dernier jour à Timimoun, Farid nous arrangé une petite soirée chez un ami à lui, Ahmed.
Nous entrons dans une vaste pièce très fraîche, carrée et toute blanche, dont les murs s’ornent de plâtres à demi travaillés pour former des bas-reliefs encore inachevés. Un réfrigérateur trône dans le coin gauche, tandis que dans la partie droite, des canapés nous attendent autour de tapis. Au centre des tables basses couvertes de gâteaux et de petits verres nous attendent, avec une énorme théière dorée posée sur un réchaud. Nous voici accueillis avec chaleur !
L’hôte a mis son chèche et sa robe musulmane pour nous recevoir ; Ahmed, qui n’est donc pas le propriétaire de la maison, est assis à ses côtés, vêtu à l’européenne, et nous présente son frère aîné, qui trône dans un grand fauteuil.
Bientôt Farid se joint à eux, et la conversation se réfrigère bien vite, à cause de la réprobation marquée du contingent féminin de notre groupe pour leur machisme affirmé. Nous avons droit à de longues explications sur la polygamie et sur les devoirs qu’elle exige de l’heureux mari, obligé selon eux d’avoir certains moyens, afin de traiter aussi bien chacune de ses femmes… ! Malheureusement, de tout leur exposé, la notion d’ « amour » semble totalement absente, ce qui me donne à penser, malgré toute ma bonne volonté, que la religion chrétienne est supérieure à la religion musulmane, au moins au niveau de la vision de la femme, et de la vie familiale : cette religion m’évoque plutôt la notion de crainte et de soumission, tandis que la mienne m’évoque l’idée d’une libération et d’un héritage divin, ce qui est infiniment supérieur !
Décidément, ce voyage m’aura appris bien des choses.
Nous avons passé notre dernière nuit chez Farid. Ma lampe de poche est grillée, et je suis ravie de penser que je n’en aurai plus besoin.
Nous marchons jusqu’en ville pour prendre notre petit déjeuner et attendre les taxis qui sont censés nous emmener vers El Goléa, puis Ghardaïa. Mais bien sûr ceux-ci ne sont pas au rendez-vous ! C’est encore Farid qui s’est fait fort de nous les obtenir, aussi restons-nous certains qu’à tout moment la situation peut se retourner et nous obliger à prendre le bus du soir… En effet, si nous avons choisi le taxi, c’est uniquement dans l’espoir d’arriver plus tôt à El Goléa et d’y passer une demi-journée.
Deux 604 familiales s’approchent enfin, mais d’âpres pourparlers s’engagent : les chauffeurs ne paraissent plus d’accord avec le tarif prévu ! Immédiatement, nous répliquons que nous préférons attendre l’autobus. Arrive alors Ahmed, toujours très européen et rempli de sollicitude, qui se joint à Farid pour tenter de fléchir ces messieurs enturbannés, au nez pointu et au menton pointu. De son air préoccupé et mélancolique, il nous confie qu’il veut vraiment nous aider, et que s’il le faut il est prêt à payer de sa poche le supplément réclamé. Nous nous exclamons qu’un pareil arrangement est exclu ! Mais ce qui nous gêne le plus en fait, c’est de ne pas réussir à suivre les négociations qui s’effectuent en arabe. Ahmed nous explique enfin le fond du problème : nous sommes quatorze, compte tenu des deux « enfants » (11 et 13 ans) qui accompagnent leurs parents, et nous avons retenu deux taxis à six places… Les chauffeurs craignent de travailler en surcharge, et demandent pour cela une compensation financière ; par ailleurs l’un des deux taxis, originaire d’El Goléa, ne voit aucun inconvénient à nous conduire jusqu’à Ghardaïa, car il ne devrait pas avoir de difficulté à trouver des passagers pour son retour, tandis que l’autre, originaire de Timimoun, pense n’avoir personne pour revenir et demande donc une rétribution plus élevée.
Après encore une demi-heure de discussion, Daniel réussit à arrêter un prix, et nous chargeons nos sacs dans les voitures.
Avec quel soulagement vois-je s’éloigner définitivement les murs de parpaings de la maison inachevée de Farid ! Avec quelle satisfaction puis-je constater que le taxi est d’un confort total sur la belle route goudronnée qui mène à El Goléa, et que son chauffeur le manipule avec une douceur parfaite !
Celui-ci enfonce bientôt une cassette crasseuse dans un vieux lecteur poussiéreux qui pend, à moitié branché, de son tableau de bord. Le son vacille un peu, mais ça marche. Depuis le temps que l’on n’avait pas entendu de musique, cela paraît un délice…
Surgi des rebords du désert, à l’horizon, le soleil monte comme une grosse boule de feu au-dessus des pierrailles grises, et j’admire enfin à loisir mon « lever de soleil sur le désert »… ! Saisie par la chaleur subite, ma voisine s’est assoupie ; derrière moi, le jeune Sébastien papote à n’en plus finir, débitant toute sa panoplie de bonnes blagues. Pour ma part, je préfère m’extasier sur le paysage désertique au soleil levant, car avec les ombres, on se jurerait en bateau dans la baie de Saint-Brieuc (j’y ai pêché le homard un jour dans un petit chalutier) : devant nous, les pointes des falaises se succèdent parfaitement identiques aux côtes rocheuses de Bretagne, et je souffre vraiment beaucoup de n’avoir plus de pellicule pour photographier ce phénomène ! Hélas le père de Sébastien, quoique remarquablement outillé, refuse obstinément de m’offrir le cliché souhaité, affirmant que ce ne sont que redites de paysages « déjà vus ».
Après un petit arrêt vers 10h pour admirer des chameaux près d’un point d’eau, puis un autre vers 11h sous un arbre isolé et en plein vent glacial, nous stoppons vers midi devant une sorte de « restoroute » planté en plein désert à l’intersection de la route El Goléa-In Salah. A notre droite, vers In Salah, le Grand Sud, la direction de Tamanrasset ; à notre gauche, à une heure vers le nord, El Goléa.
Le « restoroute » est plutôt bidon : quatre murs blancs à l’extérieur et bleus à l’intérieur (plus un plafond), une assiette de bouillon rouge où nagent quelques grains de semoule et un bout de gras dur, et pas d’eau mais seulement quelques bouteilles de Fanta... Nous n’aurons jamais si mal mangé ; cependant nos chauffeurs, quant à eux, jeûnent. Nous observons avec envie une bande de belges qui filent vers le sud.
Enfin nous atteignons El Goléa en début d’après-midi. Mais nous ne sommes pas au bout du voyage ! Il nous faut trouver un gîte pour la nuit, et après quelques tâtonnements nous fixons notre résidence dans un camping situé près du centre ville. Daniel donne quartier libre à nos taxis, congédiant définitivement celui de Timimoun, et priant son compagnon de se trouver un collègue pour le lendemain matin. Le temps d’installer nos petites canadiennes, et déjà la journée est bien avancée.
Nous partons en exploration vers 16h, mais il est déjà trop tard pour se rendre jusqu’au tombeau de Charles de Foucauld, situé près d’une église à cinq kilomètres. J’en suis fort affectée : à défaut du Hoggar, j’aurais pu au moins m’approcher des restes de son plus illustre habitant !
El Goléa n’est plus une ville d’argile, comme Timimoun, mais ce n’est pas non plus un joli « jeu de construction » comme Ghardaïa avec ses petits cubes jaunes et bleus. C’est une jolie cité de plaisance, aux villas fraîchement agrémentées de jardinets plantés de grands arbres et entourés de grilles. Les rues sont équipées de trottoirs, et on y trouve une gendarmerie, des bâtiments publics, un parc aux eucalyptus immenses, des night clubs, une population abondante de militaires en permission, qui lui confèrent une allure très européenne.
Nous nous écartons les uns des autres pour former des petits groupes vaquant au gré de nos envies… Je goûte un verre de lait caillé de que je trouve imbuvable, puis recherche la palmeraie, où se dresse un vieux ksar qu’on nous a dit de ne pas manquer. Hélas, plus un centimètre de pellicule ! Les passants, charmants, nous indiquent gracieusement notre route, et la palmeraie nous apparaît avec ses jardins remarquablement gardés cette fois par de solides murs aux portes d’acier fermées à clef. Cependant à peine nous en approchons-nous que des bandes de gamins nous assaillent pour nous réclamer des piécettes ou des stylos.
Le ksar ressemble à un village fortifié, en ruines sur un piton rouge. Mais impossible de rester tranquilles une seconde : nos jeunes guides refusent de nous lâcher, imposant leurs anecdotes et leurs conseils. Leurs affirmations parfois nous intriguent, comme le fait que le ksar contiendrait un puits très profond, ou recèlerait des chambres encaissées dans le roc ; mais nous ne pourrons jamais comme nous le souhaitions grimper à son sommet, retenus par les cris véhéments de nos petits compagnons : « Ti cherches la mort ! Ti cherches la mort ! »… Nous aurons bien du mal à nous en dépêtrer.
Enfin nous retrouvons avec soulagement la taverne où nous avait arrêtés le bus du premier soir. Ce sera notre meilleur repas depuis longtemps !
Le soir, le camping est réintégré à la tombée de la nuit. Nous ne savons toujours pas comment nous rallierons Ghardaïa, mais il est décidé de se lever à six heures du matin, pour guetter nos éventuels taxis prévus pour sept heures. Cette nuit-là n’est pas trop froide, mais mon sommeil est compromis par un rhume commençant qui m’empêche de respirer. Les heures s’écoulent interminablement jusqu’à l’heure du lever, où l’obscurité plus noire que jamais nous
rend presque incapables de replier la canadienne.
Puis reprend l’attente indécise, sur un trottoir caressé par une bise glaciale, devant l’entrée du terrain… Est-ce bien une voiture qui s’approche ? Oui, mais une seule ! Où donc est passée l’autre ? Le premier chauffeur s’élance à sa recherche, et quelques minutes plus tard il revient enfin accompagné de la seconde.
… C’est ainsi que nous retournerons à Ghardaïa, où nous passerons encore une journée à visiter la vieille ville et à acheter des souvenirs, avant de remonter dans l’avion qui nous ramènera sur Paris.
Quel choc, que de retrouver le ciel noir et la pluie battante d’Orly Sud ! S’il n’y a pas de décalage horaire, il y a un sérieux décalage climatique, et l’humidité nous saisit avec la douceur de l’air, en opposition avec la rigueur de la sécheresse et le froid piquant rencontrés dans le désert. Les adieux sont rapides. Nos sacs bourrés de pierres ou de cruches de terre et nos vêtements couverts de sable nous insupportent : il est grand temps de prendre un bain chaud et parfumé, et de réintégrer une chambre à coucher confortable !
Mais nous garderons des souvenirs inoubliables…