Jean-François Meslin - Ma vie de chat et autres nouvelles - texte intégral

In Libro Veritas

Ma vie de chat et autres nouvelles

Par Jean-François Meslin

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Table des matières
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La soeur de madame Petit


 
    _ Elle est vraiment très forte cette miss Marple pour résoudre aussi facilement une énigme ! Se dit Madame Petit en refermant le livre d’Agatha Christie qu’elle venait de terminer.
 
    Cet univers anglais lui plaisait tant avec ses mystères probablement dus au brouillard, ses crimes inexpliqués, ses jeunes filles qui au premier abord, n’avaient rien à se reprocher. Elle crut longtemps que c’était le pasteur. Non, c’était la jeune nurse la coupable.
 
    _ J’aimerais bien être une Anglaise, se disait Prudence Petit, prendre le thé à cinq heures, démêler de difficiles enquêtes.
 
    Elle s’imagina avec une loupe, en train de chercher les moindres indices dans une chambre où gisait un cadavre.
 
    _ J’aurais peur du mort !  Pensa-t-elle en revenant à la réalité, j’allais oublier d’aller chercher du pain et de quoi dîner.
 
    
 
    Madame Petit avait un âge certain qui ne s’avoue plus. Elle vivait seule de sa retraite de postière, dans son petit deux pièces. Pendant ses courses à la supérette, elle gardait toujours sa lecture en tête. Ses pensées vagabondaient dans les lointains souvenirs de sa défunte sœur.
 
    
 
    Dans les années trente, sa sœur Clémentine était une jeune fille rieuse, qui aimait chanter et danser devant les vieux phonographes à manivelles. Elle entraînait au bal Prudence, d’un an son aînée, plus réservée. C’est là qu’elle fit la connaissance de son futur mari, Emile Petit.
Mais les garçons étaient surtout attirés par Clémentine. Ses boucles blondes et ses habits à la garçonne faisaient des ravages…
 
    _ Tu devrais être plus circonspecte dans tes relations, lui reprochait Prudence.
 
    Elle n’avait droit, pour toute réponse, à un beau sourire. Elle devenait « Ma sœur-qui-a-peur-de-tout » ou « Qui-ne-s’appelle-pas-Prudence-pour-rien. »
 
    
 
    Il faut dire aussi que Prudence n’avait pas hérité de la beauté de sa sœur. Les traits plus épais, la chevelure terne, elle ne savait pas se montrer à son avantage comme Clémentine.
 
    
 
    Ce soir là, Prudence fouilla dans une vieille boîte en carton, sortit des lettres et des photos. Elle retrouva aussi un camée, relique de sa sœur qu’elle n’avait jamais osé porter, sans savoir pourquoi. Elle déplia une feuille de journal jaunie avec précaution. Une photo en noir et blanc montrait les restes d’une voiture accidentée. Elle lut le gros titre : « Tragique accident sur la nationale 20 à la sortie d’Arpajon »
 
    Clémentine et son fiancé Adrien avaient été tués sur le coup.
 
    .
 
    Madame Petit pensa que si elle était miss Marple, elle ne se serait pas laissée impressionnée par ces trop brèves explications. Elle regardait la photo de sa sœur figée dans une éternelle jeunesse. Elle observait une boucle d’or qui lui barrait le front, et un sourire qui la faisait ressembler à un ange.
 
 
    
 
    Le bel Adrien avec sa Bugatti blanche attirait les filles.  Dans ce temps là les automobiles étaient rares, les routes étroites et désertes. On pouvait se permettre quelques folies. Un jour il lui fit faire un tour et elle eut la peur de sa vie ! Adrien conduisait trop bien pour être impressionné par une plaque de verglas !
 
    
 
    Elle déplia une lettre de Clémentine, qui lui était adressée. De sa petite écriture fine, elle expliquait qu’elle partait sur la côte avec son fiancé…
 
    Ça ne colle pas, murmura Prudence à elle même. En plein hiver aller sur côte d’azur en empruntant la nationale 20 qui conduit vers Orléans et Toulouse ? Pourquoi n’ont-ils pas pris la nationale.7 ?
 
    
 
    Une autre lettre, adressée à un correspondant inconnu, qu’elle se souvenait d’avoir déjà lu sans y prendre grande attention. Prudence se demandait comment elle était arrivée dans ce carton, et pensa que sa sœur ne l’avait jamais envoyée : Clémentine avait écrit qu’elle n’aimait qu’Adrien et ne voulait pas aller plus loin dans leurs relations, il devait oublier ce moment de faiblesses. Elle le remerciait pour le camée qu’elle ne pouvait accepter et lui rendait.
 
    Mais oui voilà un coupable que Miss Marple aurait vite démasqué !
 
 
    
 
    Elle se souvint des silhouettes qui tournaient autour de la belle Clémentine comme des mouches autour d’une lampe. Jean peut-être ? Avec ses petites moustaches et son œil torve, il ne plaisait ni à elle ni à sa sœur. Il ne resta pas longtemps et disparut dans la nature bien avant l’accident.
 
    Albert ? Qui était-ce déjà ? Elle s’en rappelait vaguement. Il lui fit la cour pour mieux s’approcher de Clémentine. Il lui avait même offert une brassée de rose, Emile en fut jaloux. Non, il était trop fade pour commettre un meurtre. Et même si s’était l’un d’eux, où sont-ils maintenant ? Morts peut-être ? Cela ne servait plus à rien de chercher.
 
     Pas facile de se souvenir après tout ce temps. Les soupirants venaient et partaient, ils ne restaient jamais longtemps, ils ne faisaient pas le poids devant le bel Adrien et sa Bugatti. Seul Emile restait, mais c’était pour elle, Prudence. Ils se marièrent six mois après l’accident, et il trouva cet emploi de facteur dans un coin perdu de la Nièvre. Elle en fut surprise, lui qui ne savait vivre qu’en ville.
 
    Le loisir d’Emile, était de rafistoler et de revendre des vieilles voitures, il avait même aidé plusieurs fois Adrien à réparer la Bugatti. Elle se demanda longtemps pourquoi il refusa de tenir un garage, ou il aurait pu vivre de sa passion.
 
    Elle rentra au bureau de poste et tient le téléphone avant qu’il ne soit automatique. Ils ne roulaient pas sur l’or mais ils étaient heureux.
 
 
    
 
    Tout à sa rêverie, Prudence Petit tripotait le camée. Il lui tomba des mains et se brisa à terre. Il laissa échapper une minuscule photo cachée à l’intérieur.  Elle reconnut le portrait du jeune Emile.
 
    
 

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