Chapitre 8 : on aime sans raison, et sans raison on hait.
Jean-François Regnard
- Dix-huit heures quinze ! Ils sont enfin partis, murmura Michel pour lui-même.
Il attendait dans sa voiture depuis le début de l’après-midi. La veille, déjà, il avait été tenté de s’introduire chez eux mais la précipitation ne lui avait jamais réussi. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », se répétait-il dans ces moments où le feu brûlait en lui. Presque vingt-quatre heures sans image. Cette attente était insoutenable. Il devait en avoir le cœur net, savoir pourquoi ce black-out quasi-complet. Ses jumelles et une grande bouteille de Coca — dont sa vessie commençait à sentir les effets — avaient été sa seule compagnie de l’après-midi.
Il descendit de sa voiture, parcourut le chemin qui le séparait de leur maison et arriva devant la porte d’entrée. Il sonna, pour être sûr mais personne ne répondit. Il inséra alors la clé dans la serrure et l’ouvrit. Il se félicita d’avoir fait ce double lorsqu’il leur avait installé le système d’alarme. Un simple emprunt de l’original, une excuse pour partir précipitamment et quinze minutes plus tard, il était de retour avec une jolie copie qui lui servait aujourd’hui. Il entra et scruta rapidement à l’intérieur. Il n’avait aucune envie de se faire prendre.
Les quelques micros qui restaient en fonctionnement dans les chambres lui avaient permis de savoir à quelle heure ils devaient partir pour la visite quotidienne au chef de famille. Il regrettait malgré tout de ne pas avoir mis en place un système d’enregistrement afin d’avoir une idée sur la cause de la panne généralisée.
Il en avait les moyens techniques et financiers mais n’y avait — bêtement — pas pensé. Il s’en voulait un peu.
Au mur, la centrale était bien fixée. Dans les angles, les détecteurs de mouvements étaient aussi présents. Bien sûr, ils n’avaient rien de détecteurs. Il n’y avait pas assez de place pour mettre ses dispositifs en plus du système normalement prévu. Peu importe, il s’était arrangé pour simuler les tests d’alarme. Rien de plus simple pour lui. Un bon timing, une petite télécommande, et le tour était joué.
Michel s’attela à enlever la centrale du mur, ce qui fut fait en quelques secondes, puis sortit un tournevis pour la démonter. La cause du dysfonctionnement lui sauta immédiatement aux yeux : la batterie était simplement débranchée.
- Elle n’a pas pu se débrancher toute seule, se surprit-il à dire à voix haute. C’est certainement le petit fouineur qui a fait ça. Merde, c’est peut-être un piège.
Il se dépêcha de remettre tout en ordre pour ne pas attirer les soupçons si les siens s’avéraient faux. La nervosité faisait couler des gouttes de sueur le long de ses joues. Ses gestes étaient de plus en plus désordonnés mais cela ne l’inquiéta pas davantage car il avait terminé. Il rangea ses outils et prit le chemin de la porte. Il l’ouvrit, tête baissée, occupé à chercher la clé qui s’était, à son insu, planquée quelque part dans sa poche. Enfin, il la trouva, releva la tête et aperçut une voiture en travers de l’allée. La police était là, lui indiquant de bien vouloir lever les mains en l’air. « C’est fini, pensa-t-il. »
***
- Pourquoi as-tu fais ça ? implora Émilie. Tu te rends compte qu’à cause de toi, j’ai fait interner mon propre mari ?
- Je sais, répondit seulement Michel, impassible.
- Mais parle ! cria la jeune femme. Je veux savoir pourquoi ! Pourquoi cette machination dingue.
- Au fond de toi, tu le sais, ironisa-t-il.
Elle sortit en larmes et se jeta dans les bras de son fils et de sa fille. Elle se dit que, si Corentin n’avait pas eu l’idée de chercher, Arnaud serait surement encore à l’hôpital en train de se faire soigner une maladie inexistante. Elle les serra plus fort encore.
Elle avait demandé à le voir après sa déposition. Pour le moment, il n’était inculpé que de violation de domicile mais le mandat du juge allait permettre de faire une perquisition à son domicile. Ce qu’ils allaient trouver là-bas ne faisait guère de doute pour elle. Il avait probablement chez lui tout le matériel nécessaire pour les observer 24h/24. Dieu seul savait ce qu’ils allaient trouver d’autre. Tout ce qu’elle voulait, c’était une raison à cet acharnement. Corentin la sortit de ses pensées :
- Maman ?
- Oui, mon chéri ?
- Je crois qu’il était amoureux de toi. Je pense qu’il essayait de te séduire. Tu aurais dû voir le regard noir qu’il m’a lancé l’autre jour. Juste après, il t’a regardé avec des yeux attendris. Ça se voit vraiment trop.
- Il aurait fait ça juste parce qu’il est amoureux de moi ?
Sans réfléchir, elle entra à nouveau dans la salle où il était enfermé et le regarda droit dans les yeux en prenant sa voix la plus grave :
- Michel, tu as fait tout ça parce que tu es amoureux de moi ?
- Tu vois, je t’avais dit que tu le savais.
- Mais… balbutia-t-elle. Mais… Pourquoi ? Tu ne m’as rien dit. Il fallait m’en parler.
- Je l’ai fait, lâcha-t-il désabusé. Tu ne m’as juste pas entendu.
- Mais pourquoi t’en être pris à mon mari ?
- Si je l’avais tué, tu l’aurais pleuré. Interné, j’avais toutes mes chances. Je me disais que son entêtement à voir des choses étranges aurait fini par faire en sorte que tu le détestes. A chaque fois que je mettais en route un truc bizarre, je regardais la vidéo. Dès que tu approchais, je coupais tout pour être sûr que toi, tu ne voies rien, qu’il soit le seul à avoir des visions et entendre des voix. Tout était réglé comme du papier musique, jusqu’à ce que l’autre petit con s’en mêle.
A ces mots, elle fut prise d’un coup de sang, s’approcha en furie et lui décocha une gifle dont il aurait le souvenir pendant quelques temps. Ce serait le dernier contact entre eux. Elle ressortit, prit ses enfants par la main et s’en alla. Son unique but était désormais de faire sortit Arnaud de l’enfer où elle l’avait mis volontairement.
***
Plus d’un mois était passé depuis sa sortie de l’hôpital et il entendait encore la voix des infirmières lui demandant de prendre ses cachets.
***
Il n’avait passé que quelques jours à Pontoise, dans le Centre Hospitalier René Dubos, mais les séquelles resteraient présentes pendant longtemps. Peut-être en tirerait-il même un roman. Assis dans le jardin, en famille, pour l’une des dernières fois de l’année — la rentrée était pour bientôt —, il écrivait les événements passés pour les garder en mémoire dans leurs moindres détails lorsqu’il retomba sur le texte qu’il écrivait en ces moments troubles : Phtéraliase.doc. Il se tourna vers Émilie :
- L’autre enfoiré t’a dit quelque chose sur le titre du roman que j’ai mis ? Tu lui as demandé ?
- Oui, répondit-elle embarrassée. C’est la police qui l’a fait. Il leur a répondu qu’il n’y était pour rien. À moins qu’il ne mente encore, ce n’est pas lui qui t’a soufflé ça.
- Et moi, j’ai nettoyé complètement ton ordinateur, papa, ajouta Corentin. Je n’ai rien trouvé là-dessus. Finalement, je l’ai réinstallé.
- Mais alors qui ?
Il fit un double-clique sur le fichier qui s’ouvrit dans son traitement de texte. La première page affichait le texte. Soudain, un mot se souligna en rouge. Il le lut à haute voix :
- « Attrention » !
Fin