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Labyrinthes et flammes

Par Martine Maillard

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Table des matières
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LA CRÉATION DU MONDE

Mon amour océan
Mon amour fée
Mon amour cabriole

Mon amour reflets du paradis
Mon amour journée folle à la mer

Mon amour de marbre de glace de fumées et d'absinthe

Mon amour d'orage
Mon amour de neige
Mon amour de vent

Mon amour de vertige et de mort
Mon amour cierge à la nuit
Mon amour vivante image de la vierge
Mon amour étoile de clarté
Mon amour astre flambant
Mon amour rêve-immensité
Mon amour bateau vers le large
Mon amour oiseau couronné
Mon amour ailes battantes

Mon amour monde naissant
LE DOUBLE


La mort qui marche avec des étoiles dans les yeux
La voyez-vous
Elle est devant moi
Derrière
A côté

Elle surgit de moi
Elle est l’ombre tapie au profond du placard
Que j’ai ouvert innocente
Elle est l’obscure habitante de mon appartement désert
O mon ombre grise
La voyez-vous en moi
Parfois je ne sais plus
Si je suis elle
Si elle est moi
Ma mort aux yeux d’étoiles
Vieille de millénaires
Mon éternelle ridée
Que fais-tu à rôder
Endormie éveillée
Sardonique déchirante
Que fais-tu à traîner tes nausées millénaires
Que me veux-tu enfin
Parasite sangsue
Mon mal secret
Mon épouvantable abîme Grise sur fond de nuit
Tapie dans l’indescriptible
Je te connais maintenant
Avec tes pauvres ruses de voyageuse clandestine
Tu peux te montrer au grand jour
Va
Je t’ai déjà pardonné
LE SILENCE


Ne dites pas
Le silence
Dites
La nuit la mort l’espace
La bouche d’ombre entre les deux abîmes
La coupure de respiration
L’instant qui n’existe pas
L’unique universelle absence
Le point infini du néant
L’éternité sans bords
Avec ces mille échos qui se répercutent
De monde en monde
De galaxie en galaxie
Mon cri dévoré par le silence
Mon cri engouffré englouti
Perdu dans sa trajectoire folle
Après avoir troué l’abîme
Le silence repu
Ne dites pas
Le silence
Il vous tuerait aussi

LE JEU QUOTIDIEN


Journées
Multiples facettes de ma vie
kaléidoscopique
Palettes métalliques où le soleil se joue
par éclairs successifs
Journées comme des oies de cirque
marchant de leur pas consulaire
à l’abattoir
Têtes royales tranchées
l’une après l’autre

Journées
Mes tranches de fromage
Où je me taille ici ou là un petit trou
pour oublier un peu
l’horreur du jeu
Journées pâles comme des jeunes filles
Flexibles comme des roseaux verts
exagérément étirées
Journées compactes comme de grands rochers
marquant ma route par jalons
de leur grondement de tonnerre

Journées étalées sur ma chaussée de ciment
Sur vous je joue à la marelle
à cloche-pied à contre-cœur
D’un mouvement toujours avant
toujours précaire
Sans espoir de retour
Sans espoir de repos

Terre où t’ai-je laissée
Mais où est donc le Ciel

LE SOMMEIL DE DIEU


« Phèdre est une chrétienne à qui la grâce a manqué »

Dans ton sommeil de marbre obscur,
Des mers, des temples, des montagnes,
Des géants aux fronts multiples ;
Et la nuit qui parcourt ses cercles inlassables,
Jambes ailées, bras éclatés,
A pourchasser des sphères indistinctes...
Souriante au milieu des fleurs,
Je suis posée en cœur de lotus,
Trop petite pour être aimée,
Trop frêle pour être aperçue,
Pétale fermement accroché à sa tige
Pour demeurer en toi…
Et j’entends sans relâche ton cœur comme un tambour,
Ta vie qui bat puissante,
Et ton souffle grandit,
Gonfle les siècles à venir,
Bénit les longues hyménées blanches !

Vois-le, ce minuscule petit monstre rampant
Qu’un seul souffle de tes lèvres
Aurait pu ranimer !
Le serpent de l’Apocalypse,
C’est lui, ce mutilé du cœur,
Ce mutilé sans membres, sans pattes,
Sans voix,
Cet enfant avorté ! Et la bouche de l’esclave que l’on traîne à genoux
Par le lourd coller de fer
Sur les pavés mouillés
Hurle à la mort, hurle sans fin :
« La mort est en moi !
Qui comblera le gouffre où fut ravi mon cœur,
Qui me rendra le souffle
De cette vie battante au grand espace !
Autrefois j’ai rêvé de mondes infinis,
Où l’ombre était égale au soleil, où dormir
Était le plus haut vol …
Jamais on ne m’apprit que je serais vaincu ! »

Mais vous,
Jardins-vapeurs de la montagne bleue,
Temples-clameurs de vagues et d’étoffes,
Si de nouveau s’ouvraient vos ombres bienfaisantes,
Nous aurions peut-être une chance
De ne pas mourir tout à fait !…

Et si renaissait l’Océan,
Toi, mon bateau gracile,
Plus léger qu’une fleur de mai,
Tu te nommerais Tempête,
Tu te nommerais Beauté,
Tu te nommerais Je Veux,
Tu te nommerais JE T’AIME…
ÉCLATS


Christiane sans tête
Christiane brise marine
Christiane espace de lune
Christiane fourche des deux chemins serpents
Christiane étoile à la marée montante
Christiane de neige fondue et folle
Christiane lance-flammes et traînées lumineuses
Christiane sortilèges lacis des portes closes
Christiane robe de soie étendue au soleil
Gémellitude des anneaux seconds
Des anneaux portes sans têtes
Des anneaux d'étoiles
Ange aux anneaux qui porte le miroir
Et réfléchit le feu mort de mes yeux

Voir le regard brûlé
L'apocalypse au grand fracas
Spectacle pour aveugles
Pour sourds et muets
Christiane marche sans jambes
Regarde sans yeux
Parle sans voix
Fait signe sans bras
Ange aux cheveux tressés
Soleil cristallisé
MEURTRE


La porte est sacrée
J’entre dans le silence
Où veillent trois dieux de marbre
Repos d’anges défaits

Et retentit alors un hurlement strident
A l’heure de la mort

Les martyre achevé
Elle soumise pleure
Aux sanglots de son âme arrachée

Son cœur gonflé égorgé
Gît à ses pieds comme un petit

Je la vois battre sa tête aux murailles
Dolente et gémissante
Suspendue par les bras aux tentures croisées

Crucifiez-la !
Ont-ils crié

Mais il n’y a personne
Personne que des anges qui dorment

Et les voûtes résonnent de son cri à la mort
Un hurlement strident
Qui a déchiré en deux la tenture béante
Déchiré en deux sa gorge
Un cri qui est sorti de son corps de sa tête tombée
Un cri sorti du couperet d’acier
Sorti des mains de l’étrangleur

Un cri à réveiller les anges
A tuer le diable qui emporte son âme
Un cri à détruire la voûte enfermée
A disjoindre les linteaux de sa croix

Mais c’est ma tête seulement qui éclate
Et je ne vois plus rien
Que la nuit de mes pleurs
DÉRÈGLEMENT

La musique que j’entends sort de moi
La voix que j’ai cru émettre n’est pas mienne
C’est une voix étrangère qui me surprend
Le monde se déroule comme une écharpe de soie au soleil
Parure étincelante que j’admire
Mais si je promène mes regards
Je n’échappe plus au labyrinthe interminable
Un miroir me terrifie
Car ce n’est pas moi-même qu’il réfléchit
- Où suis-je donc
Si mon image n’est pas moi-même ?
Corps égaré
Visage hagard
Mouvement dysharmonieux
Quelle étrangeté…
J’étends mes membres comme des antennes
A travers un univers aquatique
Et je nage
Attentive aux alentours
Le vrombissement de mes oreilles me renseigne
Sur le mouvement de rotation perpétuelle dans lequel je suis incluse

Moi aussi je tourne !
FÉE


Je vous aime
Vous êtes ma fée sans étoile
Vous dormez avec la baguette au doigt
Un fil d’or au bout des cheveux
Je vois maintenant si bien
Votre visage serein
Doux comme un pétale de rose
Que la nuit en est comme transfigurée
Tiède accueillante et bleue
Charmée de votre grâce et de votre abandon

Je vous aime
Mon ange des premiers temps et des derniers
Plus blond que l’étoile du berger
Imperceptible phare de ma route
Mon guide présent et invisible

Maintenant c’est Noël
Et tout devient visible
Même Dieu pour les hommes
Même l’amour enfoui
Au plus profond des cœurs

Et je chante
Je vous aime
Mon étoile aux mille branches qui resplendissent
Comme un feu de Bengale
Là où j’étais tu es
Et ce que tu étais je le suis aujourd’hui

Miracle des osmoses divines
L’amour se multiplie
Je suis partout je suis la Source
Et ce que j’aime c’est TOUT
PRINCESSE


Donne-moi ta petite main blanche
Où s’enchevêtrent des tiges fleuries de volubilis
Souris de ta petite bouche fine
Qu’égayent des corolles de liserons blancs
Penche ta chevelure précieuse
Entremêlée de glycine follette

Tu n’es qu’une fleur
O petite bien-aimée
Vers laquelle je me penche pour te respirer
De ta robe violette
S’exhale le parfum des gentianes
Et de ton buste blanc
Je ne vois que la forme en lys

Si je souffle vers toi
Pencheras-tu rêveusement sur le côté
Comme au souffle du vent
La fleur de mon jardin
Et si j’attends le soir
Fermeras-tu ta corolle aux rosées de la nuit
Et quand viendra le temps
Tomberas-tu flétrie en poussière à mes pieds


O grâce sois encore
Devant moi gigantesque
Comme le mur de mon jardin
Le paradis c’est tout petit
Sinon où suis-je qui suis-je que devenir
Il n’y a plus de paradis

RETOUR

Tu viendras, et je t'aimerai...
Tu auras la même robe de paille,
Les mêmes cheveux volant dans le soleil ;
Tu viendras semblable à cent mille autres fois,
Et cependant tout sera changé.

Et j'aimerai ta démarche de fée,
Ton corps d'oiseau fragile,
Ton regard éperdu,
Ta bouche avide et touchante,
Ton silence même,
Tout ce qui est en toi et te fait différente.

Car veux-tu que je te dise
Pourquoi je veille à ma porte,
Le cœur palpitant dans l'attente ?
Je te sais revenue, ma petite enfant d'autrefois !

DÉTROIT


Ulysse les pieds liés écoutait les sirènes
La marée recouvrit son visage
Et la vague son corps
Ses larmes le baignèrent

Seul son bras criait encore
Sa nuque plongeant dans un gouffre béant
Les deux furent brutalement arrachés
Marche à présent
Les ordres pleuvaient
Et les coups au hasard
C’est un linceul d’oubli qui tombe
Non plus de larmes

Qui parlera pour lui le muet
Qui parlera pour moi l’enchaînée
Dents serrées
Gorge serrée
Regard plissé
Nez pincé
Contre la mort qui m’étrangle
Et me fustige ?

Il n’y a plus de dieux tutélaires
Plus rien qui brisera les liens
De la folie captive
ORAGE


Lumière ! Lumière !
Sabbat des sorcières !
Cavalcadez, chevaux de la lumière !
Légions d’anges au glaive entre les dents !

C’est la nuit des mystères
Qui éclate en menus explosions ;
Partout à la fois les étoiles se brisent
Comme des verres de champagne,
Et laissent mousser leur liquide pétillant,
Sperme, sperme de la nuit.

Chaque nébuleuse est un ange qui chante
Et tous les chants de tous les anges
Font une clameur étrange et jamais ouïe encore…

Oh ! fermez bien la porte !
Car quiconque sortira en cette nuit maléfique
Devra en mourir aussitôt.

Les arbres secoués de frissons
Sécrètent d’effrayants cavaliers,
Une giclée de cris s’élève
En gerbe qui troue le firmament ;
Sabbat ! Sabbat ! Dieu des armées !
Entends-tu l’appel de ton peuple ? Gorgés de haine et de famine,
Les voici ces ogres guerriers,
Immaculés comme la Voie Lactée,
Cherchant de pâles épousées
Parmi la racaille mortelle.

La mort plane, entends-tu ?
Son hurlement remplit la nuit.
C’est un cavalier de tempête,
Gigantesque et maudit,
Aux yeux exorbités,
Au corps secoué de sanglots,
Au cheval fou,
Et il t’appelle !

… Ange, mon ange
Ne pleure pas…
Elle est sortie, son pas résonne au clair de lune ;
Un cri traverse la voûte céleste,
La lune pleure du sang…
O ma vierge, je t’ai tuée !

Brutalement le jour se fait.
Au fond du jardin
Le grand chêne s’est abattu.
ANGE


Trois mille espaces-seconde
Un ange a surgi de l’ombre
Une ville étrange
Une vue qui change
Subitement
Son entrées
Et sorties

Et la route jonchée de pierres s’étend
A perte d’horizon
Jusqu’au gouffre là-bas
Une piste d’envol
Vers ton envol certain
Ton envol d’ange ailé
Au bout il y a un soleil à tête blonde
Qui s’est effacé
Qui t’a laissé la place !
Un espace gigantesque
Avec les étoiles pour paillettes
Des étoiles fuyantes
Comme des poissons d’argent
Comme des poissons de lune
Des pierres de lune

Ange joli comme l’océan
Pousse-toi un peu Laisse-moi la place
Il n’est pas mal avec sa croix
Mais il est transparent
Il est immatériel
On le traverse sans peine
Il a seulement de beaux cheveux châtain frisés
Et une robe blanche
Comme un décor de carton-pâte

Avec ton vélo
Tu brises les cercles de ses boucles
Tu brises les pierres enchantées
Les cycles s’enchevêtrent devant toi
Mille orifices en surimpression
Ses yeux sa bouche
Ses narines ses oreilles
Son nombril
Cent tunnels
Ne t’effraie pas
Si c’est un faux

Déjà les pierres de lune chantent
A la nuit tombante
Et les poissons frétillent
Aux plis de ton firmament
Joue à cache-cache avec moi
Bel ange
Joue au tir aux pigeons
C’est toi qui es de bois
Incolore inodore
Trop gentil en vérité
Trop joli

Je te veux pour horizon
Pour fenêtre
Doux compagnon de solitude
LE VIOLON

Texte inspiré par l'écoute du "Poème" pour violon et orchestre d'Ernest Chausson

Il est seul
Ses ailes pliées contre son cœur
Il est seul et s’agenouille
Comme l’ange devant Marie

Il est triste
Et plus il est triste et plus il est vibrant
Plus se fait pénétrante la musique de son âme
La musique du désert

Sa nuque est si fragile
Qu’il n’y passe que ses cordes vocales
Sa poitrine si émouvante
Qu’il s’y ouvre deux larges blessures

Mais il est si sensible
Si doux comme une jeune fille
Que dès qu’on l’a touché
Il s’embrase d’amour

Il éveille le désir
Et le désarme aussitôt
Le métamorphosant
En détresse adorante
O violon inviolé
Prisonnier de l’archer qui t’effleure
Mais ne te blesse point
Tu es Merlin en son rempart

Aime et pleure d’aimer
La forêt t’accompagne
Et l’immense tristesse des arbres
Jusqu’en l’éternité
LAMA SABACHTANI


Mon cœur s’épanche à flots
Comme la gorge de l’Agneau Pascal
Immolé
C’est entre mes deux bras une blessure étrange
Au grondement profond
Comme l’appel des gouffres refluant de la mer
Au creux des grottes sombres

Ecoutez écoutez
N’est-ce pas Dieu qui parle
Comme pour Moïse au désert
Jaillit la Source du Rocher
Quel drôle de langage
Non plus le Verbe mais le Flux
Mais le Sang épanché de la Mort au Calvaire

Et Dieu dit
Mon Enfant
Je ne t’ai pas abandonné

Voici pourquoi je t’ai quitté
C’est pour tirer de toi ton Ame ensevelie
Et qu’elle resplendisse

ANGE (2)



A nneau couleur de lune immobile à mon bras,
N e serais-tu l’Enfer descendu me sourire ?
G résille sur ma chair je te suis sans mot dire...
E t pourtant l’Autre est là : jamais tu ne m’auras.




RETOUR D’ORPHÉE



A ma nuit sans tache au milieu du jour ; friable ; aux murailles dégarnies et couvertes de lierre grimpant...
A mes éclats sans origine, sans but ; explosifs ; aux retombées éternellement déchirantes et qui me brûlent le cœur...
A cette obscurité sans fin comme une prison et au rêve souterrain ; pitoyable et recroquevillée dans un pétale.
- O vous tous ! Soyez perdus ! Soyez perdus ! Oui, par trois fois, soyez perdus !
Car que peut-il y avoir de pire que la mort - même caressante ?