Mon plus beau souvenir
On le disait prétentieux, on disait même qu'il faisait tout pour se faire remarquer, mais personne ne le connaissait, personne ne pouvait voir le fond de son cœur, comme moi. Quand il était triste, je le savais, quand il était sérieux, je le voyais. Il était le seul qui savait comment me faire rire. Il savait lorsque j'étais triste et lorsque j'étais plongée dans mes pensées. Il ne jugeait personne et savait rester à sa place. Le seul conseil qu'il m'ait vraiment donné c'était :« Tu peux faire tout ce que tu veux, mais fais attention. »
Aujourd'hui, j'ose, je fonce, je m'interroge et je fais l'effort de parler avec les autres … Je communique.
Nous sommes en septembre 1993 et j'ai 23 ans. Après un long voyage de huit heures, dans un avion climatisé à froid, en partance de la Martinique pour arriver en France, j'ai posé mes valises à Meaux. Un mois plus tard, j'étais à Paris et c'est là que nous nous sommes rencontrés.
C'était la veillée du jour de l'an et dans cette grande salle où nous nous réunissions pour prier, on a annoncé à tous ceux qui voulaient présenter un chant, le fasse et je me suis présentée. Je ne me souviens plus très bien de ce que j'ai chanté, mais toujours utile qu'à partir de ce même soir, nous sommes devenus inséparables. Lui, qui ne se prenait pas au sérieux et moi, derrière un poteau. Il est venu me rejoindre et ça a fait tilt à la seconde. Il était plus grand que moi (balaise comme mec, pardon, comme garçon) et ça lui arrivait de se raser le crâne. La peau très claire et des yeux marron (ce qu'on appelle chez nous un chabin). Il passait son temps à me vanner et moi, à lui taper dessus. Nous étions pareilles, tous les deux, mais malgré sa corpulence et son caractère sauvage, il ne m'a jamais rendu les tapes que je lui donnait. Il acceptait tout. Il était très tendre et très gentil. Il me respectait. Lui, me respectait.
Il m'a fait rire pendant tout le reste de la soirée et c'était comme ça toutes les fois que l'on se voyait. Il était le seul avec qui je pouvais vraiment me lâcher, me laissé aller. Quand venait l'heure de nous quitter, je redevenais moi, plongée dans mes pensées et mes souvenirs. Aujourd'hui, j'ai d'autres pensées, d'autres souvenirs et mon plus beau souvenir, c'est lui. Il s'appelait Fred (Frédéric). A cette époque, il n'avait que 20 ans. En l'espace de quelques semaines, il est devenu mon meilleur ami, mon complice, mon maître dans l'art de se vanner. Il parlait à tout le monde. Moi, je ne parlais qu'à lui. Il m'a présenté à d'autres jeunes et nous avons fait un bout de chemin, tous ensembles. Certains étaient fiancés et d'autres se sont mariés.
Nous avons perdu l'un des nôtres, qui est décédé. Il avait du mal à supporter la vie. Ce que je peux comprendre. La vie n'est pas facile quand on est jeune, mais surtout, quand on est seul. Je cherchais du travail et sans qualification professionnelle, les entreprises n'embauchent pas. Finalement, j'ai trouvé un poste à temps partiel, à savoir huit heures par semaine. Ce qui me laissait du temps libre pour mes autres démarches. Fred, lui, est parti pendant plusieurs mois. Certains s'accordaient à dire qu'il avait fait une fugue, parce que c'était un garçon imprévisible. Mais ce n'était pas du même garçon que l'on parlait. Ils ne le connaissaient pas. Il est, tout simplement, parti faire son service militaire. Quand il est revenu, tout est redevenu comme avant. J'avais retrouvé mon ami. C'était comme si il n'était jamais parti. En parlant avec une autre amie, elle m'a fait comprendre qu'il y avait plus que de l'amitié entre nous, et qu'on devait en parler. J'ai tourné et retourné ces mots dans ma tête. Comment aller plus loin sans risquer de perdre ce que j'avais de plus cher : son amitié. Cette limite qu'il n'est pas permis de franchir entre amis, nous l'avions peut-être déjà franchi, sans le savoir. J'ai pris mon courage à deux main, et nous en avons parlé. Je lui ai dit que j'avais peur que si il fallait que nous allions plus loin, je perde mon ami. Je savais qu'il tenait à moi de même qu'il savait que je tenais à lui. Quel dilemme ! Je n'ai pas su faire la part des choses. Au bout du compte, "NOUS SOMMES RESTES AMIS"Nous sommes quelques mois avant Noël, quelques années plus tard. Ce soir-là, j'ai mal dormi. J'ai fait un mauvais rêve. C'était un rêve prémonitoire. Dans mon rêve, je suis sur le quai d'une gare et j'attends le train. Peu de temps après, celui-ci arrive et je vois descendre quelqu'un que je connais. Ce qui m'a surpris, c'est que ce n'était pas une personne que je fréquentais. Et cette personne s'est écroulée par terre, sans donner signe de vie. Je me suis éloignée, voyant que je n'avais rien à faire sur le quai, car la personne que j'attendais n'était pas là. Puis, je me suis réveillée. J'en ai parlé avec Fred, car je pouvais parler de presque tout avec lui. Il n'a pas su me répondre. Je savais que c'était un avertissement, mais je ne savais pas de qui il s'agissait et ça me faisait peur, car quelqu'un que je connaissais allais partir.
Pendant la veillée de Noël, ma mère m'a annoncé que j'avais perdu l'un de mes frères. Il s'appelait Pascal et il avait à peine vingt-et-un ans. Nous n'avions pas la même mère. Enfant, je m'amusais à le taquiner, à l'embêter, parce qu'il habitait avec nous, à ce moment-là. J'avais dix ans et je venais d'apprendre qu'il était mon frère, alors que nous avions toujours été cousins.
Ce jour-là, il était parti se baigner à la mer avec un de ses copains. Il était perturbé, car mon père lui avait dit qu'il était aussi son père. Tout en nageant, il a eu une crampe. Il a coulé et on ne l'a retrouvé que trois jours plus tard, son corps décomposé par le sel marin. Je ne savais plus quoi penser. Est-ce que mon rêve devait me prévenir de cette accident ? C'est ce que j'ai pensé, lorsque quelques mois plut tard, en juillet, je me préparais pour voir mon ami, Fred, et lui dire ce que j'avais sur le cœur. Je voulais savoir si vraiment il avait des sentiments plus qu'amical envers moi. Et j'étais prête à sacrifier mes sentiments personnels pour lui, car il en valait la peine. Je me suis préparé et j'ai rangé mes affaires. Je connaissais le lieu de son travail. Il se destinait à être dessinateur professionnel. Alors, j'y suis allée. Mais, il n'était pas là. Je n'ai pas osé appeler chez lui pour ne pas inquiéter ses parents. Je pensais le voir pour nos réunions de prières du soir. Donc, j'ai attendu toute l'après-midi et je suis allée à notre lieu de prière. Il n'est pas venu. C'était un mardi. Pendant le reste de la semaine, des choses affreuses ont traversé mes pensées. Et si il lui était arrivé quelque chose ? Le vendredi suivant, une personne qui savait que nous passions beaucoup de temps ensembles, m'a demandé si j'étais au courant de se qu'il lui était arrivé et j'ai dit : "non". Et soudain, le petit monde que je m'étais construit, autour de moi, c'est écroulé. Mon ami, celui à qui je me préparais à dire que je ne supporterais pas de vivre sans lui, est parti. Il a succombé à une rupture d'anévrisme, le mardi matin, sur le quai d'un métro, en allant à son travail. Je me suis revue, quelques mois, plus tôt, lui annonçant sa propre mort, et voilà, qu'aujourd'hui, j'en crève à petit feu. Il est parti sans moi, sans que j'ai pu lui dire ce que je ressentais pour lui, sans que j'ai pu le revoir une dernière fois, sans que j'ai pu lui dire au revoir. Et il me manque. Et je ne supporte pas de vivre sans lui. Les jours ont passé, les mois, les années. Chaque jour qui passe me rapproche de ce jour, de cette date où il a disparu. Et je compte les jours, les mois, les années qui passent et qui ne m'ont laissé qu'un grand vide que rien ne peut remplir.J'errais comme une âme en peine en me demandant ce que j'allais devenir et ce que j'allais faire. Deux ans et demi plus tard, un enfant est né. Un garçon, le mien. Il s'appelle Frédéric, du même nom que mon ami. C'est le souvenir que j'ai voulu gardé de lui, car il a tout emporté en partant. Son visage, son sourire, sa tendresse, cette façon de prendre soin de moi. Il ne me reste plus rien.
Le jour de la levé du corps, à l'hôpital, j'ai entendu quelqu'un dire que couché, il avait l'air plus petit. Comment peut-on pensé à des choses pareilles en de tels moments ?Mon fils a grandi. Il a six ans. Tout petit, je lui ai appris son nom, mais jamais je ne l'ai appelé avec. Je n'y suis pas arrivée. Je n'y arrive pas. Je ne peux pas le prononcer sans penser à tout ce qu'il représente pour moi. Comment expliquer à un enfant de six ans que sa mère ne peux pas l'appeler par son nom, alors qu'il lui dit : "Tu ne sais pas comment je m'appelle ? Je m'appelle Frédéric ! C'est comme ça que je m'appelle."