Christian Epalle - R. Jésus - texte intégral

In Libro Veritas

R. Jésus

Par Christian Epalle

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Table des matières
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Jack

 
 
 
   Après ce long récit, je m’autorise une petite pause, histoire de m’étirer les épaules.
   − C’est à peu près comme ça que Phil Smith est devenu R. Jésus, comme les gens aiment à l’appeler de nos jours. Voilà, je vous ai dit tout ce que je savais à propos de cette sale journée.
   − Merci Jack. Vous savez, vous avez été le dernier témoin de la période humaine de sa vie, si je puis dire. Votre témoignage est très important pour moi. Vous vous rendez compte, je n’étais même pas née !
   − Ça fera trente ans le mois prochain…
   L’étudiante en face de moi me regarde intensément. Me prend–elle pour le premier des apôtres ? Je parierais qu’elle est une adepte du culte de R. Jésus. Le sujet de sa thèse est en tout cas sans équivoque : Les robots de la paix.
   − Vous sauriez m’expliquer comment ce miracle a eu lieu ?
   − Un miracle ? Oh non, pas dans le sens dont vous l’entendez… Il s’agit d’une prouesse technique, tout au plus. Je ne voudrais pas entrer dans les détails, mais il faut savoir que l’équipement de survie que lui avait refilé le patron était expérimental et, surtout, qu’il était assisté d’un cerveau artificiel de génération Turing. Alors, quand le cerveau de Phil a lâché, l’artificiel a aussitôt pris le relais, à cause des lois Asimov. Vous les connaissez, n’est–ce pas ?

   − Oui, bien–sûr.

   − Donc, le kit de survie a tout fait pour le maintenir en vie… C’est aussi simple que ça. Enfin non, c’est pas aussi simple. Mais il me faudrait surement plusieurs années pour vous expliquer tout ça.

   Je sais qu’elle n’insistera pas là–dessus. Elle, sa spécialité, c’est la religion et la philosophie. Alors la technique…

   − Certes, mais pour moi, ça sonne comme un miracle, une sorte de résurrection, assistée par des machines, peut–être, mais une résurrection quand même…

   − C’est le raisonnement qu’ont avancé ses premiers disciples, ceux qui l’ont proclamé comme le nouveau messie…

   − Vous pensez qu’il n’était pas un messie ?

   − Je n’en pense rien. Je vous signale en passant que ce n’est pas lui qui s’est fait appeler R. Jésus. C’est le peuple qui l’a nommé ainsi. Lui, il ne demandait rien !

   La jeune femme brune aux yeux noisette, malgré l’enregistreur qui trace toutes nos paroles, prend quelques notes sur son pupitre. J’ai l’impression qu’elle a senti venir mon agacement. Elle change de sujet :

   − Quand vous êtes–vous rendu compte qu’il n’était plus un homme, qu’il était devenu un robot ?

   − Je ne me suis rendu compte de rien. Et je ne me serais rendu compte de rien si le patron ne nous avait pas averti. Même si l’évidence des blessures de Phil était là, j’étais aveuglé par ma joie qu’il s’en sorte vivant… Vous savez, quand on copilote un reporter, on devient intime… Il était plus qu’un ami. Un frère ! Et c’était un peu de ma faute s’il s’était fait descendre…

   − Je comprends. Avez–vous remarqué des différences de comportement entre avant et après ?

   − Non, franchement, si vous faites référence au test de Turing, je n’y ai vu que du feu. Nous avons continué à travailler près de deux ans ensemble. Pour moi, il n’y avait pas de différence.

   − Et du point de vue spirituel ? Pensez–vous, par exemple, qu’il croyait en Dieu ?

   − Difficile à dire. Par contre, il vouait un culte inconditionnel à Jean–Paul V… Il était pour Phil bien plus qu’un saint, un visionnaire, sa référence.

   − Il vous avait parlé de ses convictions ?

   − Non, pas trop. Je pense qu’il essayait d’oublier sa nouvelle condition, du moins au début. Mais je sentais bien qu’il était préoccupé par des questions bien plus… métaphysiques.

   − Vous pouvez développer ?

   − Disons qu’il semblait explorer ses nouvelles capacités cérébrales. Entre autre, la question de la souffrance le préoccupait beaucoup.

   − Vous insinuez qu’il souffrait ? Vous prétendez qu’un robot peut souffrir ?

   − Vous en doutez ?

   − Non, bien–sûr…

   Nouvelle séance de prise de note. Mon intervieweuse, piquée au vif, ne semble pas fière de son coup.

   − Auriez–vous encore une petite minute à m’accorder ?

   − Pas de problème. Je ne compte plus mon temps, vous savez. C’est le privilège de la retraite !

   Elle sourit, comme pour se faire pardonner.

   − Je voudrais revenir sur un point… Phil Smith avait frôlé la mort en tant qu’humain. Avait–il une notion de la mort en tant que… machine ?

   − Franchement, tout comme moi, comme vous, je pense qu’il avait autant peur de la mort que n’importe quel être humain. L’angoisse n’est pas le privilège des hommes… En fait, suite à l’épisode tragique de Lyon, je crois qu’il avait surtout gagné une soif accrue de vivre.

   − Oui, vous avez surement raison… M’accorderiez–vous une dernière question ?

   − Soyons fou.

   − Vous avez suivi le débat, lors de son procès en béatification, à propos de la date officielle de son décès. Si je comprends bien, vous réfutez celle qui est la plus en vogue aujourd’hui, celle qui correspond au massacre de la place Bellecour ?

   − Évidemment ! Humain ou robot, pour moi, il s’agissait d’une seule et même personne, bon sang ! Écoutez–moi bien, un jour, il m’a dit, mot pour mot : « J’ai eu de la chance de m’en sortir vivant, d’avoir survécu au massacre. » Il ne se considérait donc pas comme un… comment dire… un revenant, mais comme un survivant. Vous voyez la différence ? Il se sentait vivant, entendez bien : vi–vant ! Les histoires de résurrection, et tout le reste, je vous signale que ce n’est pas lui qui les a inventées ! J’y peux rien si les gens ne veulent retenir que le côté fantastique des événements… Mais moi, au bout du compte, j’ai perdu un ami. Mon meilleur ami… Je ne leur pardonnerai jamais à ces fumiers !

   Mon interlocutrice marque un temps, une hésitation.

   − Désolée, je ne voulais pas vous blesser… Écoutez, je vais vous laisser. J’ai d’autres interviews à réaliser cet après–midi, auprès de témoins de la période R. Jésus.

   L’étudiante se lève, me remercie avec une certaine tristesse, une pointe de regret.

   − Au cas où, est–ce que je pourrai vous…

   − Mais bien volontiers ! Vous avez mes coordonnées. Revenez quand vous voulez ! Et puis, je serai ravi de lire votre thèse…

   Je ne sais pas trop pourquoi, peut–être à cause de sa contrariété désarmante, mais je lui avoue, dans la foulée, connaitre parfaitement la seconde période de la vie de mon ami. C’est vrai, j’avais suivi le moindre de ses pas, à travers les journaux du monde entier. J’avais ainsi constitué une base de données impressionnante à son sujet. Un bien bel appât pour mon étudiante.

   − Autant que vous vous fassiez votre propre idée sur Phil, avant que vous ne reveniez. Je ne voudrais pas influencer votre analyse…

   Son sourire s’élargit et ses yeux étincellent d’une larme pleine d’émotion. Elle est aux anges.

   − Je reviendrai. Promis !

   Touché.

   Coulé.

   

   Phil avait démissionné deux ans après l’attentat de la place Bellecour. Il voulait se consacrer à des œuvres caritatives et humanitaires, afin de défendre la cause des hommes et, par là–même, celle des robots. Il s’est battu pour prouver que la cohabitation était possible, selon son grand principe de la complémentarité…

   Malheureusement, les hommes n’ont pas évolué aussi vite que l’esprit de Phil, ou même celui de Jean–Paul V. Les fanatiques ont continué leur guerre roboticide. Aussi Phil était–il devenu une cible emblématique de leur combat. Ils ont fini par le pulvériser avec l’avion qui le transportait en Somalie.
   Mais sans le savoir, ils l’ont élevé au Ciel… Certains n’ont pas hésité à baptiser ce jour dramatique la Nouvelle Ascension…
   Au–delà de son aspect symbolique, sa mort, sa vraie et définitive, a provoqué des remous, un véritable tsunami planétaire. Aux antipodes de ce qu’avaient recherché les extrémistes ! Un élan de compassion inouï envers les robots de génération Turing est né au sein de la population mondiale, de solidarité aussi, faisant échec aux conspirations terroristes anti–robot les plus folles. Le véritable miracle, ce fut celui–là…
   
   Du balcon, je regarde l'étudiante traverser la rue. Son pas léger, précis et décidé m'intrigue. Elle s'installe au volant de sa voiture et marque une pause. Une longue pause et une immobilité troublante...
   − Qu'est-ce qu'elle fout ? Elle a un problème ?
  Je réalise soudain que la réponse est triviale. J'éclate de rire  !
   − Mince alors ! Je me suis fait duper  !
   J'ai beau en avoir côtoyé un pendant deux années, je n'arrive toujours pas à les reconnaître du premier coup. Il faut dire, à ma décharge, qu'elle est sacrément bien fichue et les robots de génération Turing tellement imprévisibles...
   Elle commence à me plaire, cette petite. Sincèrement.
 
   Le véhicule démarre enfin. Je le suis des yeux, avec une certaine nostalgie, il se fond dans le trafic de la ville. Elle me manque déjà.
   − Mais bon, faut rester réaliste, mon vieux. T'as vu ton âge ?
  
   Je tire la porte-fenêtre et retourne à mon bureau, songeur. La reverrai-je ? Rien n'est moins sûr...
   Quoiqu'il en soit, je lui tire mon chapeau. Elle vient de cartonner au test de Turing.
   La preuve ? J'en suis tombé amoureux...