Sigmund Freud - Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient - texte intégral

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Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient

Par Sigmund Freud

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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Chapitre V - Les rapports de l'esprit avec le rêve et l'inconscient

À la fin du chapitre au cours duquel nous nous sommes attachés à découvrir la technique de l'esprit, nous avons dit (p. 129) que les processus de la condensation, avec ou sans substitution, du déplacement, de la représentation par le contresens, par le contraire, de la représentation indi-recte, etc. qui, comme nous l'avons trouvé, jouent un rôle dans l'élaboration de l'esprit, présentent une très grande analogie avec les processus de l' « élaboration du rêve » ; nous nous sommes réservé d'une part d'étudier de plus près ces ressemblances, d'autre part d'explorer les points qui semblent, d'après ces indices, communs à l'esprit et au rêve. Ce travail de comparaison nous serait très facilité si nous pouvions considérer comme connu des lecteurs l'un des termes de la comparaison - l' « élaboration du rêve ». Mieux vaut cependant n'y point compter. J'ai l'impression, en effet, que ma Science des Rêves, parue en 1900, a apporté à mes collègues plus de « sidération » que de « lumière » et je sais que le profane s'est contenté de réduire le livre à ce mot lapidaire « réalisation de désirs », mot dont il est aussi facile de se souvenir que de mésuser.
 
Dans l'étude constante des problèmes traités dans mon ouvrage, problèmes en présence desquels mon activité de médecin et de psychothérapeute me place journellement, je n'ai trouvé aucun fait susceptible de modifier ou de corriger mes idées ; il m'est donc loisible d'attendre patiemment que la compréhension de mes lecteurs m'ait rejoint ou qu'une critique pénétrante m'ait signalé les erreurs foncières de ma conception. Désireux d'établir une comparaison avec l'esprit je rappellerai, le plus succinctement possible, les notions essentielles concernant le rêve et son élaboration.
 
Nous connaissons le rêve par le souvenir, le plus souvent fragmentaire, qui nous en reste au réveil. Le rêve est alors un tissu d'impressions sensorielles, le plus souvent visuelles (parfois différentes), qui nous ont donné l'illusion d'un événement et auxquelles peuvent se mêler des processus cogitatifs (le « savoir » dans les rêves) et des manifestations d'ordre affectif. Ce dont nous nous souvenons ainsi en tant que rêve, je l'ai appelé « contenu manifeste du rêve ». Il est souvent complètement absurde et confus, parfois l'un ou l'autre ; mais même lorsqu'il est tout à fait cohérent comme dans beaucoup de rêves d'angoisse, il apparaît, par rapport à notre vie psychique, comme quelque chose d'étranger, dont on ne parvient pas à discerner l'origine. L'explication de ces caractères du rêve a été jusqu'à présent recherchée en lui-même, on les considérait en effet comme les signes d'une activité désordonnée, dissociée, pour ainsi dire « endormie », des éléments nerveux.
 
J'ai montré par contre que ce contenu « manifeste », si singulier, du rêve peut toujours être rendu compréhensible en tant que transcription mutilée et altérée de certaines formations psychiques tout à fait correctes, qui méritent le nom de « pensées latentes du rêve». Pour les pénétrer il faut réduire en ses éléments constitutifs le contenu manifeste du rêve, sans avoir égard à son sens apparent éventuel, puis suivre les fils des associations qui partent de chacun des éléments ainsi isolés. Ces fils d'associations s'entrelacent et aboutissent finalement à une trame de pensées, qui non seulement sont parfaitement correctes, mais se rangent aisément dans la connexité de nos processus psychiques, à nous connus.
Cette « analyse » a dépouillé le contenu du rêve de toutes les étrangetés qui nous étonnaient ; mais si nous voulons y réussir, il nous faut, chemin faisant, réfuter constamment les objections critiques qui s'opposent sans arrêt à la reproduction des associations intermédiaires successives.
 
La comparaison entre le contenu manifeste du rêve, dont on se souvient, et les pensées latentes du rêve, ainsi découvertes, nous fournit la notion de l' « élaboration du rêve ». Il convient d'appeler élaboration du rêve tout l'ensemble des processus de transformation qui ont introduit les pensées latentes du rêve dans le rêve manifeste. La surprise que le rêve avait d'abord provoquée en nous est, nous le voyons, inhérente à l'élaboration du rêve.
 
L'œuvre accomplie par l'élaboration du rêve peut être retracée de la manière suivante : une trame, le plus souvent fort compliquée, de pensées, assemblées durant le jour et non parvenues à réalisation - un « reste diurne » - garde, même pendant la nuit, la somme d'énergie requise - l'intérêt - et menace de troubler le sommeil. Ce reste diurne est transformé, par l'élaboration du rêve, en un rêve, et devient ainsi inoffensif pour le sommeil. Afin de donner prise à l'élaboration du rêve, ce reste diurne doit être apte à susciter des désirs, condition assez facile à remplir. Le désir qui émerge de la pensée onirique constitue le premier échelon, puis le noyau du rêve. L'expérience qui découle de l'analyse des rêves, et non pas la pure théorie, nous apprend que chez l'enfant un désir quelconque, résidu de l'état de veille, suffit à provoquer un rêve, alors cohérent et sensé, mais le plus souvent de courte durée, et dans lequel on peut aisément reconnaître la « réalisation d'un désir ».
Il semble que, chez l'adulte, le désir provocateur du rêve doive, dans tous les cas, satisfaire à la condition d'être étranger à la pensée consciente, d'être par suite un désir refoulé, ou du moins susceptible de recevoir des renforcements à l'insu de la conscience. Sans l'hypothèse de l'inconscient tel que nous l'avons indiqué plus haut, je ne saurais aller plus avant dans la théorie du rêve, ni interpréter le matériel expérimental de l'analyse des rêves. Ce désir inconscient agissant sur le matériel des pensées du rêve, correct du point de vue de la conscience, produit alors le rêve. Ces matériaux sont, pour ainsi dire, entraînés dans l'inconscient ou, plus justement, soumis à un traitement conforme à celui qui agit au stade des processus cogitatifs inconscients, traitement caractéristique de ce stade. Jusqu’à présent ce n'est que par les résultats mêmes de « l'élaboration du rêve » que nous connaissons les caractères du penser inconscient et ses différences d'avec le penser  préconscient » susceptible de conscience.
 
L'exposé succinct d'une théorie nouvelle complexe et opposée aux habitudes cogitatives n'est guère fait pour la clarifier. Je ne puis donc, en écrivant ces lignes, avoir d'autre intention que de renvoyer le lecteur à l'étude détaillée que j'ai consacrée à l'inconscient dans ma Science des Rêves, et aux travaux de Lipps, que je considère à cet égard comme de première importance. Je sais que celui qui vit sous le joug d'une bonne formation philosophique scolaire ou qui adhère même de loin à ce qu'on appelle un système philosophique s'insurge contre l'hypothèse du « psychique inconscient » tel que nous l'entendons, Lipps et moi, et qu'il préférerait en démontrer l'impossibilité par la définition du psychique.
Mais les définitions sont conventionnelles et sujettes à révision. Mon expérience m'a bien des fois montré que ceux qui combattent l'inconscient comme étant chose absurde ou impossible, n'ont pas puisé leurs impressions aux sources qui m'ont obligé, moi du moins, de reconnaître son existence. Ces adversaires de l'inconscient n'avaient jamais observé l'effet d'une suggestion post-hypnotique, et les preuves que je tirais de mes analyses de névropathes non hypnotisés les plongeaient dans le plus grand étonnement. Il ne leur était jamais venu à l'idée que l'inconscient fût une chose que l'on ignore absolument, mais à laquelle cependant des arguments péremptoires nous obligent à conclure ; ces gens avaient, par contre, entendu par inconscient une chose susceptible de conscience, à laquelle l'on n'avait pas pensé à ce moment, quelque chose qui n'occupait pas le « champ visuel de l'attention ». Ils n'avaient jamais non plus essayé de se convaincre, par l'analyse d'un de leurs propres rêves, de l'existence de telles pensées inconscientes dans leur propre vie psychique, et, lorsque avec eux j'ébauchais une tentative de ce genre, ils ne pouvaient saisir leurs propres associations qu'avec étonnement et confusion. J'ai acquis en outre l'impression de ce que la théorie de « l'inconscient » se heurtait principalement à des résistances d'ordre affectif qui s'expliquent par ce fait que personne ne veut connaître son inconscient, et pourtant trouve plus expédient d'en nier tout simplement la possibilité.
 
L'élaboration du rêve, à laquelle je reviens après cette digression, soumet les matériaux cogitatifs, qui lui arrivent sur le mode optatif, à un traitement tout à fait singulier.
Elle transpose d'abord l'optatif en présent, remplaçant le « puisse-t-il être » par « cela est ». Ce « cela est » est desti-né à la représentation hallucinatoire, à ce que j'ai désigné comme la « régression » de l'élaboration du rêve ; c'est la voie qui conduit des pensées aux images de la perception, ou bien de la région des formations cogitatives à celle des perceptions sensorielles, pour user des termes de la « topique » encore inconnue de l'appareil psychique - topique qu'il ne faut pas entendre au sens anatomique. Sur cette voie, qui est contraire à la direction que suit le développement des complications psychiques, les pensées du rêve acquièrent un caractère visuel ; il en résulte une « situation » plastique, qui sert de noyau à l'  « image onirique » manifeste. Pour devenir susceptibles d'une telle représentation sensorielle, les pensées du rêve ont dû subir, dans leur expression, des transformations profondes. Mais, au cours de cette transmutation régressive en images sensorielles, les pensées subissent encore d'autres altérations, dont les unes sont nécessaires, donc concevables, les autres surprenantes. On comprend aisément qu'une conséquence accessoire inévitable de la régression soit la perte, dans le rêve manifeste, de presque toutes les relations cogitatives qui les reliaient entre elles. L'élaboration du rêve ne se charge d'exposer, pour ainsi dire, que la matière brute des représentations ; elle rejette leurs relations cogitatives ou se réserve du moins la liberté de les négliger. Par contre, il est une autre partie de l'élaboration du rêve que nous ne pouvons faire dériver de la régression, de la transmutation régressive en ima-ges sensorielles, et c'est justement cette part qui importe à l'analogie de la formation du rêve et de celle de l'esprit.
Le matériel des pensées oniriques subit, au cours de l'élaboration du rêve, une compression extraordinairement forte, une condensation. Les points d'où part la condensation sont les facteurs communs que recèlent les pensées oniriques, soit par l'effet du hasard, soit en raison de leur propre fond. Puisque ces facteurs communs ne suffisent pas, en général, à produire une condensation suffisante, l'élaboration du rêve crée des analogies nouvelles, artificielles et fugitives et, à cet effet, se plaît même à employer des mots dont le son admette différentes interprétations. Ces nouvelles analogies destinées à la condensation entrent, comme éléments représentatifs des pensées oniriques, dans le contenu manifeste du rêve, de sorte qu'un élément du rêve représente pour les pensées oniriques un point d'intersection, un carrefour, et doit, en général, être considéré comme « surdéterminé » par rapport à ces pensées. La condensation est la partie de l'élaboration du rêve la plus facile à saisir ; il suffit de comparer le texte écrit d'un rêve à la notation des pensées oniriques obtenues par l'analyse, pour se faire une idée exacte du degré de condensation que subit le rêve.
 
Il est moins aisé de prendre conscience de l'autre grande transformation que l'élaboration du rêve fait subir à la pensée onirique, c'est-à-dire de ce processus que j'ai nommé déplacement du rêve. Ce déplacement se manifeste par ce fait que tout ce qui, dans les pensées oniriques, se trouvait périphérique et était accessoire, se trouve, dans le rêve manifeste, transposé au centre et s'impose vivement aux sens ; et vice versa.
Le rêve semble ainsi déplacé aux pensées oniriques, et c'est précisément en raison, de ce déplacement que le rêve paraît, au psychisme éveillé, étrange et incompréhensible. Pour réaliser un tel déplacement, il fallait que l'énergie d'investissement et glisser sans encombre des représentations importantes aux représentations insignifiantes, ce qui, à la pensée normale,susceptible de conscience, ne peut que faire l'impression, d'une « faute de raisonnement ».
 
Transformation favorisant la représentation, condensation et déplacement, telles sont les trois démarches principales qu'il convient d'attribuer à l'élaboration du rêve. Une quatrième, qui n'a peut-être pas été suffisamment étudiée dans la Science des Rêves, dépasse l'objet de notre présent travail. Pour développer méthodiquement les idées de « topique de l'appareil psychique » et de « régression » - développement qui seul serait apte à mettre en valeur ces hypothèses de travail - il faudrait s'efforcer de déterminer à quels stades de la régression ont lieu les diverses transformations des pensées oniriques. Cette tentative n'a pas encore été sérieusement faite ; mais l'on peut, au moins pour le déplacement, admettre avec certitude qu'il doit se produire au moment où les matériaux cogitatifs qui concerne la condensation, on doit probablement la considérer comme un processus dont l'action se prolonge jusqu'à l'arrivée dans la région des perceptions ; mais en général on se contentera de supposer qu'elle résulte d'une action simultanée de toutes les forces qui interviennent dans la formation du rêve.
Tout en tenant compte de la circonspection qui s'impose évidemment dès qu'il s'agit de traiter de tels problèmes et des objections de principe qui s'élèvent lorsqu'on aborde de telles questions, objections que nous ne saurions discuter ici, je me risquerai à dire que le processus préparatoire du rêve, qui fait partie intégrante de son élaboration, doit avoir pour théâtre la région de l'inconscient. Il faudrait donc, grosso modo, reconnaître à la formation du rêve trois stades successifs : en premier lieu, la translation des restes diurnes préconscients dans l'inconscient, translation à laquelle doivent contribuer les conditions de l'état de sommeil ; en second lieu, l'élaboration proprement dite du rêve dans l'inconscient ; en troisième lieu, la régression des matériaux oniriques ainsi traités vers la perception, sous les espèces - e laquelle le rêve se présente à la conscience.
 
Parmi les forces qui concourent à la formation du rêve, on peut discerner : le désir de dormir ; l'investissement résiduel de l'énergie que les restes diurnes, malgré leur étiolement par l'état de sommeil, ont conservée ; l'énergie psychique du désir inconscient qui forme le rêve ; la force antagoniste de la « censure » qui agit durant l'état de veille, mais ne désarme pas complètement durant le sommeil. La tâche de la formation du rêve consiste avant tout à surmonter l'inhibition de la censure et c'est précisément cette tâche qui s'accomplit à la faveur des déplacements de l'énergie psychique au sein du matériel des pensées oniriques.
 
Rappelons-nous maintenant la raison qui, dans notre étude de l'esprit, nous a orientés vers le rêve.
Nous avons trouvé que le caractère et les effets de l'esprit étaient liés à certains modes d'expression, à certains procédés techniques, dont la condensation, le déplacement et la représentation indirecte sont les types les plus frappants. Nous avons retrouvé comme caractéristiques de l'élaboration du rêve des processus qui aboutissent aux mêmes résultats : condensation, déplacement, représentation indirecte. Cette conformité ne nous amènerait-elle pas à conclure que l'élaboration de l'esprit et celle du rêve sont, pour le moins, identiques sur un point essentiel ? L'élaboration du rêve, d'après moi, s'est dévoilée dans ses caractères principaux ; parmi les processus psychiques de l'esprit, c'est justement la partie que nous serions en droit de comparer à l'élaboration du rêve, le processus de la formation du mot d'esprit chez la première personne du mot, qui nous demeure cachée. Ne devrions-nous pas céder à la tentation de reconstituer ce processus sur le modèle de la formation du rêve ? Certains traits du rêve sont si étrangers à l'esprit que nous n'oserions pas transposer à la genèse de l'esprit les démarches correspondantes de l'élaboration onirique. La régression du cours de la pensée vers la perception ne s'applique évidemment pas à l'esprit ; mais si nous supposons applicables, par analogie, à la formation du mot d'esprit, les deux autres stades de la formation du rêve, à savoir la chute d'une pensée préconsciente dans l'inconscient et son traitement sur le mode inconscient, le résultat serait conforme à ce que nous observons dans l'esprit. Adoptons alors cette hypothèse que telle est, chez la première personne, la formation du mot d'esprit. Une pensée préconsciente est confiée momentanément au traitement inconscient, ce qui résulte de ce traitement est aussitôt récupéré par la perception consciente.
Avant de nous attacher à l'examen minutieux de cette proposition, il nous faudra penser à une objection susceptible de mettre en échec notre hypothèse.
Nous partons de ce fait que les techniques de l'esprit nous ramènent à ces mêmes processus que nous avons déjà reconnus comme particuliers à l'élaboration du rêve. On pourrait aisément nous objecter que nous n'aurions pas fait figurer parmi les techniques de l'esprit la condensation, le déplacement, etc., et que nous n'aurions pas trouvé de concordances si parfaites entre les procédés représentatifs de l'esprit et ceux du rêve, si la connaissance préalable de l'élaboration du rêve n'avait pas influencé notre conception de la technique de l'esprit, de sorte qu'en fin de compte l'étude de l'esprit n'aurait fait que confirmer des idées préconçues, issues de notre conception du rêve, idées avec lesquelles nous aurions abordé cette étude. Une telle concordance, vu sa genèse, ne saurait donc prétendre à une existence effective en dehors de nos préjugés ; de fait, aucun autre auteur n'a dit que la condensation, le déplacement, la représentation indirecte, fussent des modes d'expression de l'esprit. Cette objection se soutient, mais en l'espèce ne porte pas. Il peut tout aussi bien se faire que notre perspicacité ait eu besoin d'être aiguisée par la connaissance de l'élaboration du rêve pour pouvoir reconnaître cette concordance réelle. Or, pour trancher la question, il suffit de décider si une critique judicieuse, s'attachant à chaque exemple en particulier, peut prouver qu'une telle conception de la technique de l'esprit donne une entorse à la vérité et fait de la sorte violence à toute autre conception plus simple et plus profonde, ou si, au contraire, la critique doit admettre que les propositions, suggérées par l'étude des rêves, sont vraiment confirmées par l'étude de l'esprit.
Je suis d'avis que nous n'avons rien à craindre d'une telle critique et que la méthode de la réduction (p.33), employée par nous, nous a appris à reconnaître d'une manière positive dans quels modes d'expression il fallait rechercher de l'esprit. Si nous avons donné à ces techniques des noms qui anticipaient sur la découverte de la concordance entre la technique de l'esprit et celle de l'élaboration du rêve, c'était notre droit strict et en fin de compte une pure simplification facile à justifier.
 
Une autre objection serait, à notre avis, moins grave, mais ne saurait, en revanche, se réfuter aussi intégralement. Tout en admettant que les techniques de l'esprit, par elles-mêmes si conformes à nos desseins, méritent d'être retenues, on pourrait dire qu'elles ne constituent pourtant pas la totalité des techniques spirituelles possibles ou usuelles. Sous l'influence de notre modèle, l'élaboration du rêve, nous aurions choisi les seules techniques de l'esprit qui lui seraient conformes, tandis que d'autres techniques, que nous aurions négligées, prouveraient qu'une telle concordance n'est pas une loi générale. Je n'oserais assurément pas affirmer qu'il m'ait été donné d'élucider la technique de tous les mots d'esprit qui circulent, et j'admets que mon inventaire des techniques de l'esprit présente plus d'une lacune, mais je n'ai, de propos délibéré, éliminé aucun type de technique que j'aie pu découvrir ; je peux même affirmer que les techniques les plus courantes, les plus importantes, les plus caractéristiques de l'esprit, n'ont point échappé à mon attention.
 
L'esprit possède encore un autre trait caractéristique qui cadre bien avec notre conception de l'élaboration de l'esprit, elle-même issue de nos études sur le rêve.
On dit, il est vrai, que l'on « fait » un mot d'esprit, mais l'on sent bien qu'on s'y prend autrement que pour émettre un jugement ou formuler une objection. Le mot d'esprit comporte au plus haut degré le caractère d'une « idée subite » involontaire. On ignore l'instant d'avant le trait d'esprit que l'on décochera et qu'on se sera borné à revêtir de mots. On éprouve plutôt quelque chose d'indéfinissable, qui ressemblerait à une absence, à une défaillance subite de la tension intellectuelle, puis tout d'un coup le mot d'esprit surgit, presque toujours tout paré des mots qui le revêtent. Certains modes appartenant à l'esprit - comme par exemple la comparaison, l'allusion - servent en dehors de lui à exprimer nos pensées. Je puis, de propos délibéré, faire une allusion. En ce cas, tout d'abord, dans mon audition interne, j'envisage l'expression directe de ma pensée ; j'en inhibe l'extériorisation par un scrupule conforme à la si-tuation, je me propose presque de remplacer l'expression directe par une sorte d'expression indirecte et j'en arrive alors à mon allusion ; mais une allusion, faite ainsi sous mon contrôle permanent, peut bien être viable, elle n'est jamais spirituelle ; l'allusion spirituelle, au contraire, surgit sans que j'en puisse suivre en moi-même les stades préparatoires. Je ne veux point exagérer l'importance de ce processus ; ce n'est pas un argument décisif, mais il est bien conforme à notre hypothèse que, dans la formation du mot d'esprit, une suite de pensées disparaisse momentanément pour émerger tout à coup de l'inconscient sous la forme d'un mot d'esprit.
 
Les mots d'esprit présentent également une manière particulière de se comporter dans nos associations.
Souvent les mots d'esprit échappent à notre mémoire quand nous les cherchons ; d'autres fois par contre ils s'offrent, sans être appelés par notre volonté, et notamment à l'occasion de pensées qui ne semblent pas de nature à les évoquer. Il ne s'agit là encore que de petite traits, représentatifs néanmoins de l'origine inconsciente des mots d'esprit.
 
Réunissons à présent les caractères du mot d'esprit susceptibles de cadrer avec sa formation dans l'inconscient. Signalons en premier lieu sa concision particulière, trait nullement essentiel, mais fort caractéristique. Au premier abord, nous étions tentés d'y voir l'expression d'une tendance à l'épargne, mais cette conception perdit pour nous sa valeur du fait d'objections évidentes. Cette concision nous apparaît maintenant plutôt comme un signe de l'élaboration inconsciente qu'a subie l'idée du mot d'esprit. La condensation, qui lui correspond dans le domaine du rêve, ne, peut répondre, en effet, à rien d'autre qu'à la localisation dans l'inconscient, et il nous faut admettre que, dans le processus inconscient de la pensée, se trouvent réalisées les conditions qui, dans le préconscient, font défaut à de telles condensations [En dehors de l'élaboration onirique et de la technique de l'esprit, j'ai indiqué la condensation comme étant un élément régulier et significatif d'un autre processus psychique encore, à savoir du mécanisme de l'oubli normal (non tendancieux). Les impressions singulières rendent l'oubli difficile ; d'autres impressions, qui présentent entre eues quelque rapport, s'oublient, étant condensée à partir de leurs points de contact.
La confusion d'impressions analogues est un des préludes de l'oubli.]. Tout porte à croire que le processus de la condensation laisse tomber certains des éléments qui lui sont soumis ; d'autres se chargent alors de leur énergie d'investissement, se renforcent par la condensation ou acquièrent par elle une force exagérée. La concision du mot d'esprit serait donc, comme celle du rêve, un phénomène concomitant nécessaire de la condensation qui se produit et dans le rêve et dans l'esprit ; elle serait, dans les deux cas, le résultat d'un processus condensateur. C'est à cette origine que la concision du mot d'esprit devrait son caractère particulier, impossible à préciser, mais frappant pour le sentiment.
 
Nous avons précédemment (p. 223) considéré comme épargne de détail d'un des effets de la condensation, à savoir l'emploi multiple du même matériel, le jeu de mots, l'assonance, et nous avons fait dériver le plaisir procuré par l'esprit (inoffensif) de cette épargne ; plus tard nous avons trouvé que la tendance primitive de l'esprit consistait à réaliser ce bénéfice de plaisir : le jeu avec les mots, auquel l'esprit pouvait se livrer sans contrainte, durant le stade ludique, mais qui fut frappé d'interdit par la critique rationnelle, au cours de l'évolution intellectuelle ultérieure. A présent nous avons opté pour l'hypothèse que ces condensations, dont use la technique de l'esprit, éclosent automatiquement dans l'inconscient, en dehors de toute intention, au cours du processus cogitatif. Ne s'agit-il pas ici de deux conceptions différentes et en apparence incompatibles d'un même fait ? Je ne le sais pas ; ce sont bien deux conceptions différentes qui demandent à être conciliées, mais il n'y a entre elles aucune contradiction.
Elles ne sont qu'étrangères l'une à l'autre et, quand nous aurons pu établir quelque rapport entre elles, nous aurons, suivant toute probabilité, quelque peu progressé dans notre savoir. Le fait que les condensations de ce genre sont des sources de plaisir s'accorde fort bien avec cette hypothèse que l'inconscient réalise aisément les conditions nécessaires à leur genèse ; nous estimons même que l'immersion dans l'inconscient se trouve due à ce que la condensation créatrice du plaisir, condensation indispensable au mot d'esprit, s'y produit avec grande facilité. Deux autres facteurs, qui semblent au premier abord étrangers l'un à l'autre, et qui se rencontrent comme par un hasard malencontreux, apparaîtront à plus ample informé comme étroitement solidaires, voire même consubstantiels. Il s'agit de ces deux propositions : d'une part, au cours de son développement, au stade du jeu, c'est-à-dire dans l'enfance de la raison, l'esprit était susceptible de produire de ces condensations génératrices de plaisir ; d'autre part, aux stades supérieurs de son développement, l'esprit accomplit le même travail en plongeant la pensée dans l'inconscient. L'infantile est, on le sait, la source de l'inconscient, les processus cogitatifs inconscients sont ceux-là mêmes qui, dans la première enfance, se manifestent à l'exclusion de tout autre. La pensée qui, pour créer l'esprit, plonge dans l'inconscient, ne le fait que pour retrouver la retraite de ses jeux d'antan avec les mots. Le penser revient, pour un moment, au stade infantile afin de goûter à nouveau à la source infantile de son plaisir. Si l'étude de la psychologie des névroses ne nous l'avait pas déjà enseigné, l'étude de l'esprit nous aurait fait soupçonner que, dans son étrangeté, l'élaboration inconsciente n'est autre chose que le type infantile du travail cogitatif.
Il n'est toutefois pas aisé de saisir, chez l'enfant, ce penser infantile avec toutes ses particularités, conservées dans l'inconscient de l'adulte, car il est le plus souvent, pour ainsi dire, corrigé in statu nascendi. Dans certains cas on y parvient pourtant, et toujours alors nous rions de « la sottise enfantine ». Toute révélation d'un tel inconscient nous donne généralement l'impression du « comique » [Nombre de mes névropathes, en cours de traitement psychanalytique, témoignent régulièrement par leur rire qu'on est parvenu à révéler à leur conscience, avec exactitude, l'inconscient jusque-là voilé ; ils rient même lorsque les données de l'inconscient ainsi révélé ne s'y prêtent point. Il est vrai que cela n'arrive qu'à condition qu'ils aient pu approcher cet inconscient suffisamment pour le comprendre au moment où le médecin le devine et le leur présente.].
 
Il est plus aisé de saisir les caractères de ces processus cogitatifs inconscients dans les manifestations des sujets atteints de certains troubles psychiques. Il est fort probable que, comme le supposait le vieux Griesinger, nous serions en état de comprendre les divagations des psychopathes et d'en tirer des renseignements si nous ne leur imposions pas les exigences de la pensée consciente, et leur appliquions au contraire notre art d'interprétation comme nous le faisons pour les rêves [Il ne faut pas oublier de faire entrer en ligne de compte la déformation due à la censure, qui agit encore dans la psychose.]. Pour le rêve déjà, nous avons, en son temps et lieu, fait entrer en ligne de compte le « retour de la vie psychique au stade embryonnaire » [Science des Rêves.]
Nous avons si amplement exposé, à propos de l'étude des processus de la condensation, l'importance de l'analogie de l'esprit et du rêve qu'il nous sera permis d'être plus bref dans ce qui va suivre. Nous savons que, dans l'élaboration du rêve, les déplacements marquent l'influence exercée par la censure de la pensée consciente ; par suite, chaque fois que nous rencontrons, parmi les techniques de l'esprit, le déplacement, nous serons disposés à admettre, dans la formation de l'esprit, l'intervention d'une force inhibitrice. Nous savons également déjà qu'il en est très généralement ainsi ; l'esprit, qui aspire à revivre le plaisir d'antan dû au non-sens ou au jeu avec les mots, se trouve, dans l'état psychique normal, inhibé par l'opposition de la raison critique et se voit chaque fois dans l'obligation de triompher de cette inhibition. Mais la façon dont l'élaboration de l'esprit résout ce problème révèle une différence considérable entre l'esprit et le rêve. Dans l'élaboration du rêve, ce problème est régulièrement résolu par les déplacements, par le choix de représentations suffisamment éloignées de celles qui sont repoussées pour pouvoir franchir la censure ; elles sont cependant les dérivés de ces dernières dont elles ont, par un transfert intégral, endossé l'investissement psychique. Aussi les déplacements ne manquent dans aucun rêve et y affectent une tout autre amplitude. Il faut compter parmi les déplacements, non seulement la déviation du cours des idées, mais encore toutes les sortes de représentation indirecte, en particulier la substitution à un élément significatif, mais offensant, d'un autre élément indifférent, mais inoffensif en apparence à la censure, élément qui figure une allusion des plus lointaines au premier, un équivalent symbolique, une métaphore, un détail.
On ne peut nier, que des rudiments de cette représentation indirecte apparaissent déjà dans les pensées préconscientes du rêve, par exemple la représentation par le symbole ou par la métaphore ; autrement la pensée n'aurait pu atteindre le stade de l'expression préconsciente. Les représentations indirectes de ce genre, comme les allusions dont le rapport à l'idée elle-même est fort transparent, sont d'ailleurs des moyens d'expression admissibles et fréquemment usités même par notre penser -conscient. Mais l'élaboration du rêve utilise jusqu'à l'excès ces moyens de la représentation indirecte. Toute espèce de connexion, sous la pression de la censure, suffit à créer un substitut par allusion ; le déplacement d'un élément vers n'importe quel autre semble permis. Particulièrement frappante et caractéristique de l'élaboration du rêve est la substitution des associations dites extrinsèques (simultanéité, contiguïté dans l'espace, assonance), aux associations intrinsèques (similitude, causalité, etc.).
 
Tous ces procédés de déplacement appartiennent également à la technique du mot d'esprit, mais, le cas échéant, leur usage ne dépasse pas en général les limites qui leur sont assignées dans le penser conscient ; ils peuvent même manquer, bien que normalement le mot d'esprit ait aussi pour tâche de vaincre une inhibition. L'emploi réduit des déplacements dans l'élaboration de l'esprit tient à ce que l'esprit dispose, en général, nous nous en souvenons, d'une autre technique pour parer à l'inhibition ; nous n'avons même justement rien rencontré de plus caractéristique du mot d'esprit que cette technique.
Contrairement au rêve, l'esprit ne se prête pas à des compromis, il n'élude pas l'inhibition, il s'attache à conserver intact le jeu avec les mots ou avec le non-sens ; toutefois il se borne à choisir les cas où ce jeu, où ce non-sens se présentent sous des dehors à la fois admissibles (plaisanterie) ou ingénieux (esprit), grâce au sens multiple des mots et à la variété infinie des relations cogitatives. Rien ne distingue mieux l'esprit des autres formations psychiques que sa double face et son double langage et c'est par-là, du moins, que les auteurs ont le mieux pénétré sa nature intime, en faisant ressortir le facteur « sens dans le non-sens ».
 
Étant donné la prépondérance absolue de cette technique particulière au mot d'esprit, technique destinée à triompher de ses inhibitions, il semblerait superfétatoire que l'esprit se servît encore, dans certains cas, de la technique du déplacement ; cependant, d'une part, certaines variétés de cette technique, telles que le déplacement proprement dit (déviation des pensées) - qui participe, en effet, du non-sens - gardent pour l'esprit leur valeur, en tant qu'objets et sources de plaisir ; d'autre part, il ne faut pas oublier que le stade le plus élevé de l'esprit, celui de l'esprit tendancieux, doit fréquemment surmonter deux sortes d'inhibitions : ses inhibitions propres et celles de ses tendances (p. 148) ; or les allusions et les déplacements sont bien à même de lui faciliter 'cette dernière tâche.
 
L'emploi fréquent et effréné, dans l'élaboration du rêve, de la représentation indirecte, du déplacement et spécialement de l'allusion, a une conséquence, que je ne mentionne pas en raison de son importance particulière, mais de l'occasion qu'elle m'a fournie d'étudier le problème de l'esprit.
Si nous communiquons à un profane, à un non-initié l'analyse d'un rêve, analyse qui découvre ces voies singulières et choquantes à l'état de veille (allusions, déplacements dont s'est servie l'élaboration du rêve) le lecteur éprouve une impression désagréable ; il déclare que ces interprétations ressemblent à des « pointes » ; cependant il ne les considère évidemment pas comme des bons mots bien venus, mais comme des mots forcés, et pourrait-on dire, contraires aux lois du mot d'esprit. Or , cette impression s'explique aisément : elle provient de ce que l'élaboration du rêve recourt aux mêmes moyens que l'esprit mais dépasse dans leur emploi les limites que l'esprit respecte. Aussi allons-nous bientôt apprendre que la présence  du tiers impose à l'esprit une certaine condition qui n'intéresse pas le rêve.
 
Parmi les techniques communes à l'esprit et au rêve, deux offrent un certain intérêt : la représentation par le contraire et l'emploi du contre-sens. La première - est un des moyens puissants dont dispose l'esprit, comme nous l'avons pu remarquer, entre autres, dans les exemples d' « esprit par surenchère » (p. 104). La représentation par le contraire ne pouvait pas, du reste, se dérober, comme la plupart des autres techniques analogues, à l'attention consciente ; celui qui s'efforce d'actionner volontairement en lui le mécanisme de l'élaboration de l'esprit, le faiseur de mots, ne tarde pas à s'apercevoir qu'une réponse spirituelle se fait à peu de frais en s'attachant à l'antithèse d'une assertion et en se fiant à la saillie qui, par une modification, écarte la réplique réservée à cette antithèse.
Peut-être la représentation par le contraire doit-elle ce succès à ce qu'elle recèle en elle-même le germe d'un autre mode d'expression de la pensée, susceptible de déclencher le plaisir, et n'exigeant pas, pour être compris, de faire appel à l'inconscient. Je veux parler de l'ironie, qui se rapproche beaucoup de l'esprit et représente une variété du comique. Elle consiste essentiellement à dire le contraire de ce que l'on veut suggérer, tout en évitant aux autres l'occasion de la contradiction - les inflexions de la voix, les gestes significatifs, quelques artifices de style dans la narration écrite, indiquent clairement que l'on pense juste le contraire de ce que l'on dit. L'ironie n'est de mise que lorsque l'interlocuteur est prêt à entendre le contraire, de telle sorte qu'il ne peut lui-même échapper ainsi à l'envie de contredire. Cette condition fait que l'ironie risque très facilement de demeurer incomprise. La personne qui en use y trouve l'avantage de pouvoir tourner aisément les difficultés, d'une expression directe, s'il s'agit d'invectives, par exemple ; l'ironie offre à celui qui l'entend le plaisir comique, probablement parce qu'elle lui inspire un effort de contradiction dont l'inutilité apparaît aussitôt. Cette comparaison de l'esprit à une catégorie fort voisine du comique nous confirmera peut-être dans cette opinion que le rapport avec l'inconscient est le trait caractéristique de l'esprit, trait qui sans doute le distingue également du comique [De même, le caractère du comique, appelé sa « sécheresse », se fonde sur la discordance entre l'énonciation et les gestes (pris dans le sens le plus large) qui l'accompagnent.].
 
Dans l'élaboration du rêve, le rôle de la représentation par le contraire est beaucoup plus important encore que dans l'élaboration de l'esprit.
Le rêve ne se plaît pas seulement à associer deux contraires en une image composite, il va souvent jusqu'à transformer un élément de la pensée onirique en son contraire, ce qui complique singulièrement le travail de l'interprétation. « De prime abord, on ne peut savoir si un élément susceptible d'antithèse figure, dans la pensée onirique, au sens positif ou négatif [Science des Rêves, 7e éd., p. 217. (Ges. Schriften, Bd. II). Trad. Mayerson, p. 285.]. »
 
Je dois faire ressortir que ce fait n'a point encore été du tout compris. Il semble cependant impliquer un caractère important du penser inconscient, dépourvu, suivant toute vraisemblance, d'un processus comparable au « jugement ». A la place du rejet par le jugement, on trouve, dans l'inconscient, le « refoulement ». Le refoulement peut être considéré comme intermédiaire entre le réflexe de défense et la condamnation [Cette relation des contraires, si particulière à l'inconscient et encore si mal connue, n'est pas sans importance dans la compréhension du « négativisme » des névrosés et psychopathes. Comparer les deux derniers travaux parus sur la question : Bleuler, Ueber die negative Suggestibilität. (De la suggestibilité négative), Psych. Neurot. Wochenschrift, 1904, et Otto Gross, Zur Differentialdiagnostik negativistischer Phänomene (Diagnostic différentiel des phénomènes négativistes), ibid., et mon rapport Ueber den Gegensinn der Urworte (Des sens opposée dans les mots primitifs) (Ges. Schriften, Bd X).].
 
Pourtant le non-sens, l'absurdité, dont le rêve est si coutumier, et qui lui ont valu tant de mépris injustifié, ne sont jamais dus à une mosaïque d'éléments représentatifs assemblés au hasard, mais ils sont régulièrement admis intentionnellement par l'élaboration du rêve afin d'exprimer une critique amère, une contradiction méprisante impliquée dans les pensées latentes du rêve. L'absurdité du contenu du rêve manifeste remplace donc ce jugement des pensées latentes du rêve : « C'est un non-sens. » Dans ma « Science des rêves » je me suis particulièrement attaché à cette argumentation, car elle m'a permis de combattre à outrance cette erreur que le rêve n'est en rien un phénomène psychique, erreur qui barre la route à toute reconnaissance de l'inconscient. Nous avons encore appris (lors de l'explication de certains mots d'esprit tendancieux, p. 82) que, dans l'esprit, le non-sens est employé aux mêmes fins de représentation. Nous savons aussi que le non-sens qui sert de façade à l'esprit est particulièrement apte à augmenter chez l'auditeur la dépense psychique, et par là la somme d'énergie susceptible d'être déchargée par le rire. En outre, n'oublions pas que dans l'esprit le non-sens est un but en soi, car l'intention de récupérer l'ancien plaisir du non-sens est l'un des mobiles de l'élaboration de l'esprit. D'autres procédés nous permettent encore de récupérer le non-sens et d'en tirer du plaisir : la caricature, l'hyperbole, la parodie, le travestissement en usent et réalisent alors le « non-sens comique ». Soumettons ces modes expressifs à l'analyse, comme nous l'avons fait pour les mots d'esprit, et nous verrons qu'on peut tous les expliquer sans faire intervenir les processus inconscients tels que nous les concevons.
Nous comprenons à présent aussi pourquoi le caractère du spirituel peut s'ajouter par surcroît à la caricature, à l'hyperbole, à la parodie ; c'est la diversité de la « scène psychique » qui le rend possible [Psychischer Sckauplatz. Un terme dû à G. Th. Fechner et qui a pris une grande importance dans mes conceptions.].
 
Je crois que la localisation de l'élaboration de l'esprit dans le système de l'inconscient nous est devenue plus précieuse depuis qu'elle nous a fait comprendre que les techniques, dont dépend cependant l'esprit, ne sont pas par ailleurs son apanage exclusif. Par là même s'éclaircissent aisément certains points douteux, qu'au début de notre étude de ces techniques nous avions dû provisoirement réserver. L'objection d'après laquelle les rapports indéniables qui relient l'esprit à l'inconscient ne s'appliqueraient qu'à certaines catégories de l'esprit tendancieux, tandis que nous sommes disposés à les étendre à toutes les formes, à tous les stades évolutifs de l'esprit, cette objection, dis-je, ne s'en impose que davantage à notre attention. Nous n'avons pas le droit de nous soustraire à son examen.
 
La genèse de l'esprit dans l'inconscient est indubitable lorsqu'il s'agit de mots d'esprit dictés par des tendances inconscientes ou renforcées par l'inconscient, partant dans la plupart des mots d'esprit « cyniques ». La tendance inconsciente entraîne alors la pensée préconsciente dans l'inconscient, afin de l'y transformer ; l'étude de la psychologie des névroses nous a révélé de nombreux processus analogues. Mais cette force d'entraînement vers l'inconscient semble faire défaut dans les mots d'esprit tendancieux d'un autre ordre, dans l'esprit inoffensif et dans la plaisanterie ; le rapport de l'esprit à l'inconscient y est donc douteux.
Envisageons à présent l'expression spirituelle d'une pensée qui, en elle-même, n'est pas sans valeur, et qui surgit dans le cycle même des processus cogitatifs. Pour faire de cette pensée un mot d'esprit, il faut de toute évidence choisir, parmi les modes expressifs possibles, précisément celui qui est susceptible de réaliser le profit de plaisir verbal. L'auto-observation nous apprend que ce n'est pas l'attention consciente qui fait ce choix ; mais ce choix gagnera certes à ce que l'investissement de la pensée préconsciente soit abaissé à l'inconsciente, car, ainsi que nous l'avons appris par l'élaboration du rêve, les voies associatives partant des mots sont, dans l'inconscient, traitées à la façon des associations partant des choses.
 
L'investissement inconscient offre des conditions infiniment plus favorables au choix de l'expression. Du reste, nous sommes fondés à admettre que le mode d'expression qui implique le bénéfice de plaisir verbal agit d'une façon semblable à la tendance inconsciente dans le premier cas, en attirant dans l'inconscient la conception encore instable de la pensée préconsciente. Quant au cas plus simple de la plaisanterie, nous pouvons nous imaginer qu'une intention, sans cesse tendue vers le profit de plaisir verbal, saute sur l'occasion fournie à point nommé par le préconscient pour entraîner dans l'inconscient le processus d'investissement, selon le schéma qui nous est déjà connu.
 
Je désirerais vivement qu'il me fût possible, d'une part, d'expliquer plus clairement ce point capital de ma conception du mot d'esprit, d'autre part, de l'appuyer sur des arguments décisifs.
Mais à vrai dire il ne s'agit pas ici d'un double, mais d'un seul et même échec : je ne puis m'expliquer plus clairement en l'absence d'autres preuves à l'appui de ma conception. Cette dernière résulte de l'étude de la technique et de sa comparaison avec l'élaboration du rêve, et elle ne résulte que de là ; je trouve ensuite qu'elle s'accorde en somme parfaitement avec les particularités de l'esprit. Or ma conception résulte d'une induction ; si une telle conclusion nous mène, non point en pays connu, mais bien plutôt sur un terrain inexploré et nouveau pour la pensée, on l'appelle « hypothèse » et l'on n'accepte pas, et à juste titre, comme « preuve » le rapport qui relie l'hypothèse au matériel dont elle a été déduite. Nous ne la considérons comme « démontrée » que lorsque nous l'avons également atteinte par d'autres voles, lorsqu'elle se révèle comme le carrefour de connexions nouvelles. Mais nous ne disposons pas encore de telles preuves, nous qui commençons a peine à connaître les processus inconscients. Nous sachant sur un terrain vierge, nous nous bornerons donc, de notre poste d'observation, à jeter vers l'inexploré une simple et chétive passerelle.
 
Nous n'édifierons sur ces fondations que de modestes superstructures. Rapprochant les différents stades de l'esprit des dispositions psychiques qui leur sont les plus favorables, nous pourrions dire : « La plaisanterie jaillit d'une humeur joyeuse, qui semble avoir des affinités particulières en rapport avec une tendance à la réduction des investissements psychiques. Elle met déjà en oeuvre toutes les techniques caractéristiques de l'esprit et satisfait déjà à ses conditions essentielles par le choix d'un matériel de mots ou d'associations d'idées, qui permettent de s'accommoder à la fois des exigences du bénéfice de plaisir et de celles de la critique rationnelle.
Il s'ensuit que la chute dans l'inconscient de l'investissement de la pensée, chute favorisée par l'humeur joyeuse, se réalise déjà dans la plaisanterie. Pour l'esprit inoffensif, mais lié à une pensée de quelque prix, le secours de l'humeur est inutile ; nous devons admettre ici l'intervention d'une aptitude personnelle, qui se manifeste par la facilité avec laquelle l'investissement préconscient est abandonné et échangé, un instant, pour l'inconscient. Une tendance, toujours à l'affût des occasions de renouveler le bénéfice primitif de plaisir, agit et entraîne dans l'inconscient l'expression préconsciente et encore instable de la pensée. Nous sommes presque tous capables de faire des plaisanteries, quand nous sommes d'humeur joyeuse ; par contre, faire des mots d'esprit lorsque l'humeur n'y est pas n'appartient qu'à une minorité. Enfin, l'aiguillon le plus puissant de l'élaboration de l'esprit est la présence de fortes tendan-ces, atteignant l'inconscient, tendances qui représentent une disposition particulière à la production spirituelle, et qui peuvent nous expliquer pourquoi les conditions subjectives de l'esprit se rencontrent si souvent chez les névrosés. Sous l'influence de fortes tendances, l'esprit jaillit même chez celui qui en est généralement dépourvu.
 
Malgré la part d'hypothèse que comporte encore notre élucidation de l'élaboration spirituelle, cette contribution épuise à proprement parler l'intérêt que nous portions à l'esprit. Il nous reste encore à achever brièvement le parallèle de l'esprit et du rêve, qui nous est plus familier : nous dirons a priori que nous nous attendons à ce que deux activités psychiques si hétérogènes ne nous permettent de saisir que des différences, eu dehors de la seule analogie que nous venons de relever.
La différence la plus importante réside dans leurs rapports sociaux respectifs. Le rêve est un produit psychique parfaitement asocial ; il n'a rien à communiquer à autrui ; né dans le for intérieur d'une personne à titre de compromis entre les forces psychiques aux prises, il reste incompréhensible à cette personne elle-même et manque par conséquent totalement d'intérêt pour autrui. Loin d'attacher du prix à sa compréhensibilité, il doit même se garder d'être compris, sous peine de se détruire ; il est conditionné par le déguisement. Il peut donc, à son gré, user du mécanisme qui domine les processus cogitatifs inconscients et il va dans ce sens jusqu'à user des déformations les plus radicales. L'esprit, au contraire, est la plus sociale des activités psychiques visant à un bénéfice de plaisir. Il nécessite le plus souvent l'intervention de trois personnes et ne complète son cycle que grâce à la participation d'un tiers au processus psychique qu'il a déclenché. Il doit donc satisfaire à la condition d'être compréhensible, il ne doit utiliser la déformation, qui peut se réaliser dans l'inconscient grâce à la condensation et au déplacement, que dans la mesure où la compréhension du tiers peut en corriger les effets. Au reste, rêve et esprit sont issus l'un et l'autre de sphères entièrement différentes de notre vie psychique, et occupent dans le système psychologique des régions fort distantes. Malgré ses travestissements, le rêve demeure toujours un désir ; l'esprit est un développement du jeu. En dépit de toute sa non-valeur dans la vie pratique, le rêve reste lié aux intérêts primordiaux de notre existence ; il cherche à satisfaire à nos besoins par le détour régressif de l'hallucination ; il doit son admission à la vie psychique au seul besoin qui subsiste à l'état nocturne : celui de dormir.
L'esprit, par contre, cherche à réaliser un petit bénéfice de plaisir par l'activité simple et désintéressée de notre appareil psychique, plus tard il s'efforce de saisir au vol un bénéfice accessoire au cours de l'activité elle-même de ce dit appareil, et il acquiert ainsi secondairement des fonctions assez importantes, orientées vers le monde extérieur. Le rêve sert surtout à épargner le déplaisir, l'esprit à acquérir le plaisir ; or, c'est autour de ces deux centres que gravitent toutes nos activités psychiques.