Les sept meilleurs romans de Graham Masterton
Il est très difficile de sélectionner les sept meilleurs romans de Masterton. A chaque fois que j'en lis un, je trouve que c'est celui-là le meilleur. Mais enfin, il faut bien choisir...
LE MIROIR DE SATAN
Comme j'adore Lewis Carroll et les histoires de miroir, comment ne pas commencer par ce roman qui rend hommage à « De l'autre côté du miroir »... Car rien n'est plus fantastiquement réel qu'un miroir, il n'existe aucun autre objet capable de susciter notre imagination par l'autre monde qu'il nous montre, cet autre monde dans lequel un autre moi est présent. Nous retrouvons avec plaisir ce lien entre le fantastique réel et le fantastique de fiction dans le roman de Masterton.
Martin Williams est scénariste de télévision à Hol-lywood, récemment divorcé. Il est obsédé par un acteur-enfant surnommé Boofuls (de son vrai nom Walter Lemuel Grossley), mort il y a longtemps dans des circonstances horribles. Sa grand-mère qui s'occupait de lui, car il était orphelin, l'a tué et découpé en morceau, puis s'est pendue. Cela se produisit en plein tournage du film « Sweet Chariot » qui resta donc inachevé. Martin, veut absolument faire un film sur cet acteur maudit. Mais personne ne veut en entendre parler.
Un jour, Martin achète le miroir authentique qui avait orné la cheminée de Boofuls. Il apprendra plus tard que le meurtre se déroula devant ce miroir. La première manifestation diabolique de cet objet-créateur de mondes parallèles fut l'existence, dans le reflet, d'une balle bleue qui n'avait aucune réalité dans le monde qui se reflète dans le miroir. Le témoignage de la deuxième manifestation fut apporté par l'enfant des logeurs de Martin, appelé Emilio : il avait vu Boofuls dans le miroir et avait parlé avec lui.
Martin découvre que l'on peut entrer dans le miroir à condition que l'équivalent en sorte. Rien ne se perd, rien ne se crée, l'obsession de Masterton de tout rationaliser pour mieux rendre crédibles ses histoires fantastiques. Donc, après avoir lancé une balle de tennis dans le miroir, la balle bleue en est sortie. Le chat de son ami, appelé Lugosi, en hommage à l'acteur qui interpréta Dracula dans les films de Tod Browning, est aspiré dans le miroir pour laisser sortir le chat infernal de Boofuls qui tentera de tuer notre héros. Martin croira s'en être débarrassé après une lutte à mort. C'est que Boofuls veut sortir en convainquant Emilio de le remplacer. « Emilio pencha sa tête aux cheveux noirs vers le miroir et Boofuls pencha sa tête vers Emilio. Leurs mouvements étaient parfaitement identiques... » L'enfant de notre monde est vraiment attiré par celui du miroir. On le comprend... Malgré les efforts de Martin et des grands-parents d'Emilio (car lui aussi n'a plus de parents. ..), cet échange se produit....
Lorsque Boofuls fut assassiné, sa grand-mère ne mourut pas immédiatement et deux faits majeurs se produisirent à l'hôpital où elle fut hospitalisée. Le docteur Rice vit le fantôme (atroce) de Boofuls dans les miroirs et la vieille femme remit une clé à l'infirmière qui la soignait. Le docteur raconte son expérience à Martin et l'infirmière (une religieuse) lui remet la clé. Pour essayer de faire revenir Emilio, Martin embauche un médium qui sera exécuté à distance par Boofuls. Celui-ci exterminera d'ailleurs dans des conditions épouvantables (Masterton appuie sa terreur sur d'horribles mutilations physiques) toutes les personnes qui auront contribué à informer Martin de l'origine et des pouvoirs du miroir. Martin apprend par le médium et un ancien employé d'un vieil hôtel que la clé remise par l'infirmière ouvre un vieux coffre de cet établissement entreposé dans la cave. Il y découvre quatre griffes étranges et une espèce de scalp... Le lecteur saura plus tard qu'il s'agit de reliques du corps de Satan.
Martin ne peut pas se débarrasser de Boofuls ni faire revenir Emilio. Le petit acteur-démon lui promet qu'il fera revenir l'enfant si on achève le tournage de « Sweet Chariot ». Par son magnétisme, Boofuls convainc tout le monde de le réaliser.
Mais ce projet participe d'une vaste stratégie de préparation du retour de Satan. Ce retour demande d'une part, la reconstitution de son corps par la réunion de toutes ses reliques dispersées sur la surface du globe, ce que s'emploie à organiser, depuis son arrivée, le jeune démon et, d'autre part, l'extermination de cent quarante-quatre mille personnes (chiffre de l'Apocalypse). C'est la projection simultanée dans le monde, en première, de « Sweet Chariot » qui va rendre fou les spectateurs qui s'entretueront. Satan sera de nouveau parmi nous pour l'Armaguedon. Mais Satan sera vaincu grâce à un long éclat du verre du miroir que Martin a brisé après y avoir été chercher Emilio...
Ce roman a certainement inspiré John Carpenter pour son récent film « L'antre de la folie » bien qu'il ne cite, comme sources d'inspiration, que Stephen King et Lovecraft.
Mais comment Martin put-il comprendre le rôle du miroir et comment Boofuls, grand prêtre satanique, que sa grand-mère exécuta pour l'empêcher de poursuivre son œuvre, put, après sa mort, revivre dans le miroir ? Comme dans tous les romans de Masterton, c'est un manuscrit qui le lui apprit, un vieux manuscrit inédit de Lewis Carroll : «... la morale chrétienne elle-même avait été inversée de gauche à droite. A l'intérieur du miroir c'était le domaine des démons, l'antichambre de l'Enfer lui-même. »
APPARITION
N'ggaaa nngggaa sogoth nyaa... Tekeli-li ! Tekeli-li ! Iä ! Iä !
Tels sont les mots, les cris ? que vous risquez d'entendre psalmodier dans la maison depuis longtemps abandonnée. Cette vieille maison victorienne s'appelle Forty-foot House.
C'est pourtant là que David Williams a choisi de se rendre avec son fils Danny, embauché par les propriétaires pour la remettre en état afin de la rendre vendable. A coté, un vieux cimetière contient les tombes de nombreux enfants morts en 1886, car Fortyfoot House était un orphelinat à cette époque, et tous les orphelins moururent mystérieusement en quelques jours. Une épidémie peut-être ? A côté du cimetière, se dresse une curieuse chapelle abandonnée. Lorsque David s'y rend et qu'il regarde au travers d'une de ses fenêtres, il voit la maison, mais à une autre époque, avec d'autres gens.
Il fait la connaissance de Liz, jeune étudiante qui voulait squatteriser la maison et, comme il est divorcé, donc en état de manque, et que son ex-femme avait des petits seins, et que la jeune fille en a de très gros, il baise...
« Fortyfoot House était la bâtisse la plus perverse que j'aie jamais vue. » Dans la chapelle, il y a un portrait en pieds d'une jeune femme « à l'air préraphaélite avec des cheveux roussâtres en broussailles. (...) La peinture était tellement vivante que j'eus presque l'impression qu'elle allait nous parler.(..) ce qui était enroulé autour du cou de la femme (...) il s'agissait d'un énorme rat... »
David voit des fantômes dans le grenier, entend courir un énorme rat et constate qu'une partie du grenier, dans un angle bizarre, a été murée. Une lucarne donne sur cette partie. Ce gros rat est connu des habitants du village qui le surnomment Brown Jenkin (le nom attribué également à un rat par Lovecraft dans « La maison de la sorcière », comme l'atteste Masterton dans une citation en tête du livre). Parfois, on entend de grands bruits et on voit de grandes lumières dans le grenier. Et à chaque fois un enfant disparaît...
Ce rat, il existe dans le grenier de la maison. Il a même tué de façon horrible le pauvre Harry qui avait passé la tête au travers de la lucarne. Et, comme dans « Le djinn », il y a un cadran solaire dans le jardin ; l'ancien propriétaire a été terrassé par la foudre à proximité de ce cadran. C'est aussi l'occasion de citer Lewis Carroll : « Les slictueux toves sur l'allouinde gyraient et vri-blaient. » « L'allouinde » c'est « ce cercle soigneusement fauché » qui entoure le cadran solaire. Lovecraft et Carroll, les deux écrivains qui inspirent le plus Masterton. Mais, ce roman tient plus d'Alice que de Randolph Carter bien qu'également cité ici comme le savant ayant découvert des ruines dont la forme étrange ressemble à celle du toit de Fortyfoot House...
La maison est une porte qui a été ouverte sur le temps par les Grands Anciens. Ils préparent leur retour sur terre en générant plusieurs de leurs rejetons par la possession de femmes devenues alors de terribles sorcières qui doivent se nourrir d'enfants pour engendrer la trinité des monstres. Brown Jenkin est le serviteur de l'une d'elles. L'esprit maudit des Grands Anciens se transmet ainsi de génération en génération, jusqu'au jour où la terre sera tellement polluée qu'ils pourront y survivre et prendre possession de l'univers.
David aura l'occasion de mettre fin à leur existence. Mais il est trop bon, trop humain, et perdra cette occasion.
L'avenir reste donc toujours porteur de la menace des Grands Anciens, car la pollution ne fait que s'aggraver....
MANITOU
Un « homme-médecine », un Indien du XVIIème siècle (1650) appelé Misquamacus, se réincarne à notre époque en « poussant » sous la peau d'une charmante et innocente jeune fille. Il naît après quelques jours de gestation aux dépens de la jeune fille. Dans l'hôpital où cette naissance se produit, il évoque divers démons qu'il appelle pour se venger de la domination cruelle de l'homme blanc. Il est vrai que les Hollandais achetèrent l'île de Manhattan aux Indiens pour la modique somme de vingt-quatre dollars ! En plus de la civilisation, ces Hollandais apportèrent de terrifiantes maladies aux Indiens. Misquamacus, effrayé par ces démons se désincarna pour les fuir. Il attendait donc son heure jusqu'au jour où se présenta l'occasion de pousser, tel un fœtus, dans le cou de la charmante fille.
Notre héros, que nous retrouvons dans la trilogie des «Manitou » mais aussi dans « Le djinn », un voyant charlatan nommé Harry Erskine, embauche un homme-médecine Sioux de notre époque pour combattre Misquamacus. Celui-ci invoque le Grand Ancien qui ne pourra être détruit que par l'entité qui a vaincu les Indiens grâce au Manitou supérieur qu'elle possède : une entité technologique... Cet appareil typiquement de notre époque, possédant un Manitou puissant, viendra à bout de Misquamacus et renverra le Grand Ancien dans son univers, malgré le FROID qui vient des mondes extérieurs...
Ce roman, à la fois terrifiant et poignant, joue sur le profond sentiment de culpabilité, d'autant plus terrifiant qu'il est inconscient et qu'il envoie, en tant que punition, des messages de terreur au conscient. Cette culpabilité des Blancs envers les Indiens ressemble beaucoup à celle du fils envers le père et le travail du deuil n'est pas près de se terminer...
La citation en début du livre, attribuée par Masterton à Lovecraft, est tirée du roman « Le rôdeur devant le seuil », écrit par August Derleth à partir de notes de Lovecraft. Masterton a ajouté le qualificatif de «Faiseur de Miracles » au nom de Misquamacus qu'August Derleth qualifie « d'ancien magicien ».
Masterton offre aux lecteurs une autre aventure de « Manitou » avec «Le Retour du Manitou », dans le recueil de nouvelles « Les Visages du cauchemar ».
LE PORTRAIT DU MAL
La famille Gray est une famille de morts-vivants. Ils ont obtenu l'éternité grâce à un tableau peint par l'artiste maudit Walter Waldegrave. C'est d'ailleurs lui, le vrai peintre de Dorian Gray dans le roman d'Oscar Wilde. La famille Gray a très bien connu l'écrivain...
Le malheur, c'est que le tableau qui représente les douze membres de la famille et dont les portraits vieillissent à leur place, a été confisqué par l'ancêtre du héros, Vincent Pearson. Le tableau est entre ses mains à présent et le malheur, l'horreur et la terreur vont s'abattre sur lui.
Les douze membres de la famille Gray devaient se ressourcer régulièrement dans le tableau. Comme cela n'a pas été possible, après la date normale de leur mort, ils vécurent toujours mais en pourrissant, leurs corps rongés par les vers. Pour garder une apparence normale, ils ont besoin de la peau des autres dont ils se revêtent après avoir écorché vivantes leurs victimes kidnappées.
Ils retrouvent le tableau, y pénètrent avec leurs otages : le fils de Pearson, Thomas, et Laura, la fiancée de son assistant qui fut dévoré par les vers après avoir fait l'amour avec une Gray. (« Les sensations qu'elle lui avait procurées avaient été stupéfiantes. Il y avait même eu un moment, au plus fort de son premier orgasme, où l'intérieur du vagin de Cordelia avait littéralement bouillonné. »)
Ils se trouvent donc dans le monde du tableau...
Vincent, pour les rejoindre, se fait faire le portrait par un ami, prononce les incantations nécessaires (transmises par le journal de son aïeul) et entre dans le tableau. Le voici également dans le monde de la création plastique. Il y retrouve les Gray, en massacre quelques-uns et, après bien des pérégrinations dans diverses œuvres d'art, il revient avec son fils et Laura qu'il a réussi à libérer. Mais Cordelia Gray l'a suivi et lui apprend qu'elle était l'amante de son aïeul et donc, son aïeul à lui, Vincent. Cordélia et Vincent appartiendraient donc à la même famille.
Il lui laisse le tableau et emmène le portrait.
Quelques années plus tard, le portrait prend des cheveux gris, mais lui reste jeune...
Ah ! L'éternité !
Elle vous sera donnée par le sang ou les arts....
LE DEMON DES MORTS
Magnifique hommage aux écrivains romantiques Américains, tel Nathaniel Hawthorne, dont le puritanisme du héros est poussé si loin, qu'il invente une nouvelle forme de fantastique en voulant s'allier au Diable pour mieux le combattre. Mais, n'est-ce pas seulement un prétexte pour ces gens qui ne semblent être puritains que parce qu'ils se savent fascinés par le Démon et qu'ils se construisent un système de défense ? A Salem, en 1692, n'est-ce pas ce qui a motivé l'hystérie collective lors du fameux procès des vingt-deux sorcières ? En ce XVIIème siècle, un pasteur puritain, David Dark, chercha à rencontrer le diable pour effrayer ses paroissiens pécheurs. Il se rend au Mexique d'où il ramène le « Démon des morts ». Celui-ci envoie les morts tuer les vivants pour qu'ils lui ramènent leurs cœurs qu'il dévore. Thème qui semble inspiré de la nouvelle de Montague Rhodes James «Cœurs perdus (Lost Hearts) ». La présence du démon rend alors hystérique toute la contrée de Salem où réside notre pasteur. Nous sommes en 1692...
Un ami de David Dark, alors dévoré par le démon, se fit aider par un sorcier indien, un « faiseur de merveilles », pour enfermer le démon dans un grand coffre en cuivre et l'embarquer sur un de ses navires, appelé le « David Dark ».
A notre époque, John Trenton, un antiquaire, acquiert un tableau représentant un bateau navigant dans la baie de Salem. Cet homme est veuf, sa femme ayant été tuée dans un accident. Lorsque sa femme vient le hanter, il ne comprend pas que le Démon des morts commence à reprendre de l'influence. Un vieil érudit, Duglass Evelith, lui raconte l'épopée du démon et de son bateau, le « David Dark » qui n'a jamais pu atteindre la haute mer, ayant coulé dans la baie, victime d'une violente et subite tempête. Le démon repose toujours au fond de la mer dans son coffre.
John espère retrouver sa femme grâce aux pouvoirs du démon. Le fantôme de son épouse le convainc de lui faire confiance. Le veuf s'occupe de remonter le coffre à la surface et libère l'être terrifiant. Les morts-vivants envahissent la ville. Les fantômes ne sont pas les personnes mortes qui reviennent de l'au-delà, mais des créations du Démon des morts. L'enfer s'abat sur la ville ; les morts-vivants, armée du Démon des morts, sèment la terreur à Salem. Après « Evil Dead », on peut penser que Sam Raimi s'inspira encore de ce roman pour faire son film « L'armée des ténèbres ».
Grâce à un autre « Faiseur de merveilles », Quamis (du même nom que l'Indien du « Rôdeur devant le seuil », roman qu'August Derleth rédigea d'après les notes de Lovecraft), John viendra à bout du démon après bien des horreurs.
HEL
Les gens aiment ces histoires de péchés punis, car elles parlent du péché, le décrivent - et le lecteur peut en jouir impunément - et ils peuvent être pardonnés de les lire, car les pécheurs y sont cruellement punis.
Ce roman traite du conte de fées d’Andersen « La Reine des neiges ». Il donne d’ailleurs une forte envie de le relire. C’est l’histoire d’une enfance perdue dans laquelle le froid joue le rôle du moyen de punition des péchés. C’est le contraire des feux de l’enfer.
Ce froid renvoie ma mémoire à un roman de Ramsay Campbell : « Soleil de Minuit », postérieur au roman de Masterton...
Une charmante petite fille se noie en marchant sur la glace formée par l’hiver à la surface de l’eau de la piscine familiale que le père de famille avait négligé de vider. .. Elle reviendra hanter la famille, et surtout, punir atrocement tous ceux qui veulent du mal à ses sœurs. C’est une œuvre majeure sur la culpabilité, culpabilité de l’inceste et de la pédophilie, culpabilité de la vente de son corps pour acheter une réussite.
Le conte de fées en général, et particulièrement « La Reine des neiges », convient particulièrement bien pour traiter les rapports intimes entre les membres d’une famille. Dans ce domaine, ce roman est particulièrement intéressant. Il en est ainsi des trois sœurs : « Depuis que Peggy était née, Laura avait été convaincue de façon inébranlable que ses parents étaient sévères envers elles... qu’Elisabeth et Peggy étaient plus respectées, mieux traitées et mieux aimées... »
Cette histoire traite aussi de la fiction. Ainsi, grâce à l’imagination, on peut vivre après la mort sous la forme d’un personnage de fiction : ... Notre imagination pouvait nous survivre et (...) nous pouvions revenir à la vie sous la forme de la personne de notre choix... même si ce “quelqu’un” était un personnage imaginaire de roman. »
WALHALLA
« Walhalla » est le nom d’une maison. Un peu inquiétant comme nom quand on se souvient que Walhalla est le lieu de « repos » des guerriers morts au combat. « La maison aurait pu aussi bien s’appeler Purgatoire, ou Mictalampa, le territoire des morts pour les Mexicains, là où dansent les squelettes. » Pense Effie, la jeune femme dont le mari, Craig, est envoûté par cette maison en ruines. Cette maison (Walhalla) on en rêve : on est presque envoûté avec Craig. Car une vieille maison abandonnée restitue toujours une part du passé, de fines tranches de vies antérieures de ceux qui y ont vécu et y sont morts... Masterton sait très bien rendre cela, car c’est un grand écrivain.
« Cette maison a été construite exactement à l’endroit qu’il fallait, avec les matériaux qu’il fallait, et elle a été peinte de la couleur qu’il fallait. C’est ce que nous appelons l’âme architecturale ». Mais ce n’est pas de Walhalla que parle Norman, mais de la Maison Benton, le siège de la Fraternité de Balam, dans laquelle se trouve le modèle de plancher-horloge utilisé à Walhalla.
Balam est un ange déchu de l’Ordre des Dominations, « chassé du ciel à coup de pied parce qu’il avait soutenu devant Dieu que les femmes étaient les égales des hommes. (...) Balam était l’esprit du temps.
C’est donc une histoire de maison. Elle semble hantée, mais ce n’est pas si simple - « Les fantômes ça n’existe pas (...) Il y a des vibrations psychiques ». Elle est dotée de ce plancher-horloge qui permet à celui qui sait l’utiliser (en se tournant suffisamment dans le sens des aiguilles d’une montre pour le futur et l’inverse pour le passé). Donc, l’infâme Jack Belias, le macho qui traite les femmes comme de la « boue », disparu en 1937, a repéré notre ami Craig à notre époque et utilise son corps pour y venir. « Les femmes sont de la boue » est une référence biblique (ou, mythologique) à Lilith, « la première femme (qui) a été faite avec le limon de la terre et, depuis lors, les femmes ont toujours été de la boue», déclare Belias.
Ce terrible roman est un hommage aux femmes. Le méchant est un horrible machiste qui traite les femmes en les pliant à ses moindres désirs, aux dépens de leur vie, de leur dignité humaine et au prix d’atroces souffrances. On peut noter que seuls les hommes meurent de façon atroce dans cette histoire (sauf les malheureuses victimes de Belias à son époque) et que les véritables héros sont deux héroïnes, deux femmes très courageuses. « Même les esclaves pouvaient s’enfuir, mais où les femmes peuvent-elles aller ? » déclare la tante d’Effie. « Cet homme n’est pas seulement sexy, il est dangereux », pense Effie en regardant Belias...
Le lecteur bénéficie aussi d’une réflexion sur la mort et l’éternité. « Non omnis moriar » (Je ne mourrai pas complètement) est une inscription dans la maison qui rappelle la devise des Templiers. Et aussi, sur un vitrail (dont les trois bannières portent les noms des trois anges envoyés par Dieu vers Lilith pour lui demander de revenir : Samsi, Sangavi et Semangelaf) : « Gut ist der Schlaf, der Tod ist besser » (bon est le sommeil, mais la mort est meilleure) attribuée à Gœthe ou Heine par Norman, le jeune ouvrier qui réhabilite les maisons.
Dans ce livre aussi, les héros trouvent la solution à l’énigme dans les livres. Précisément dans trois livres : l’histoire de Jack Belias (dont l’auteur jouera le rôle de l’érudit apportant les éléments pour reconstituer le puzzle - et, pour une fois, ici il ne meurt pas!), « Les vies coïncidentes » qui apportera des explications « scientifiques » aux mystérieux phénomènes et « La Théologie non conformiste » sur les adeptes de Balam.
Masterton cite toujours des films dans ses romans. Ici, il nous parle de quatre films fantastiques : « La Guerre des étoiles » (George Lucas 1977) ; « La Quatrième dimension » (Série télévisée créée par Rod Sterling des années 1959 à 1964 - il y a aussi un film à sketches de 1983) ; « Les Survivants de l’infini » (Joseph Newman 1954) et « SOS Fantômes » (Ivan Reitman 1984). On comprend qu’il est connaisseur dans le domaine du cinéma fantastique. On sait aussi qu’il s’inspire des œuvres de Lovecraft. Il est donc vraisemblable qu’il a vu le film de Roger Corman « La Malédiction d’Arkham » (1963) et qu’il s’en est inspiré pour son roman « Walhalla », car son histoire ressemble beaucoup à cette adaptation cinématographique de « L’affaire Charles Dexter Ward » (1928) de Lovecraft. C’est Charles Beaumont qui écrivit le scénario de ce film.
Bel hommage !