.Masterton Lovecraft moderne ?
Contrairement à Lovecraft qui était raciste, Masterton aime les Indiens. Si, dans nombre d'œuvres de l'écrivain de Providence s'exprime puissamment l'eugénisme dont il faisait la base de l'intrigue, Masterton, lui, n'aborde jamais aucune question physiologique qui séparerait telle ou telle ethnie. A peine souligne-t-il les « pommettes hautes » de tel représentant de la communauté indienne d'Amérique.
Masterton est révolté par le génocide des Indiens après la découverte de l'Amérique. Il en fait le thème central de trois romans : « Manitou », « La Vengeance de Manitou » et « L'Ombre de Manitou ». Il s'appuie sur la mythologie lovecraftienne pour créer une fascinante mythologie indienne basée sur la magie gestuelle et textuelle qui amène sur notre terre matérielle les esprits (les manitous) qui règnent sur le cosmos.
En 1651, le Directeur général de la Dutch West India, Peter Minuit (sic) vivait dans la « Nouvelle Amsterdam », devenue depuis New York. Les Hollandais avaient acheté l'île de Manhattan aux Indiens pour la somme de vingt-quatre dollars !
Non seulement les Blancs grugèrent les Indiens, mais ils les décimèrent avec les maladies qu'ils apportèrent et contre lesquelles les Peaux-Rouges n'étaient pas immunisés, avec leur méchanceté fondamentale et leurs armes à feu. Pourtant les hommes-médecines et autres « faiseurs de merveille » sont les meilleurs magiciens du monde. « Les guérisseurs étaient souvent de puissants magiciens qui étaient capables d'actes surnaturels extraordinaires. On raconte qu'ils étaient immortels et qu'ils pouvaient — s'ils étaient menacés — se détruire en buvant de l'huile enflammée, pour renaître au moment et au lieu de leur choix, dans le futur ou dans le passé, en se fécondant dans le corps d'un homme, d'une femme ou d'un animal. » (« Manitou ») Donc, « les Hollandais auraient dû garder leurs vingt-quatre dollars et laisser Manhattan aux Indiens. Tout se passe comme si les propriétaires légitimes cherchaient à prendre leur revanche. »
Mais comment de si fabuleux magiciens, des gens qui étaient « en contact étroit avec le Cosmos », ont-ils pu être vaincus par les hommes-blancs ? C'est le Docteur Snow (ce qui veut dire neige), vieil érudit spécialiste des Indiens qui nous l'explique : « A mon avis, le véritable déclin de l'homme-rouge n'a pas tellement été causé par la traîtrise et la cupidité des Blancs... Il résulte beaucoup plus de l'érosion des pouvoirs occultes des hommes-médecine. Lorsque les tribus rouges ont vu les prodiges scientifiques réalisés par l'homme-blanc, elles ont été excessivement impressionnées et elles ont perdu foi en leur propre magie. » Ah ! cette supériorité technique des occidentaux...
Masterton hésite constamment : les Indiens sont-ils inférieurs aux Blancs, oui ou non ? Le sentiment de culpabilité de l'homme-blanc peut n'avoir d'égal que la profondeur de la haine qu'il exerce en direction de l'objet de ce sentiment.
Lovecraft n'aurait rien inventé, car ce qu'il a décrit dans ses œuvres c'est ce que les Indiens savaient faire : « Misquamacus (l'homme-médecine réincarné) va appeler le plus redoutable de tous les esprits, le Grand Ancien ». (« Manitou ») Et, le grand Cthulu, ce n'est pas Lovecraft qui l'a inventé, mais les Indiens, car Misquamacus l'avait « banni et relégué sous les eaux, (...) sous toutes les eaux et non en un endroit précis » sous le nom de Ka-tua-la-hu. (« La vengeance du Manitou »)
« L'Affaire Charles Dexter Ward » de Lovecraft n'était qu'inspirée des capacités des hommes-médecine à vivre sept vies, car « chaque manitou se réincarne sept fois ; à chaque fois qu'il vit, meurt et renaît, sa force et son savoir augmentent. A la fin de sa septième vie passée sur cette terre, il possède suffisamment de sagesse pour rejoindre les dieux dans le Grand Dehors, dans ce que les Mic-Macs appelaient Wajok, la demeure des Grands Anciens (...) Ils maîtrisaient parfaitement tout fait occulte, excepté ceux qui résultaient de l'action des Blancs. »
Et voilà où le bât blesse. Donc le Cosmos, l'univers, comme son nom ne l'indique pas ne serait pas universel ! Il y a le Monde des hommes rouges et le Monde des hommes blancs. Celui de ces derniers est supérieur puisqu'il a vaincu...
Le savoir ancestral des Indiens ne peut rien faire contre l'esprit des objets technologiques des Blancs. Ainsi, c'est le manitou (l'esprit) de l'ordinateur de la police qui vaincra Misquamacus dans Manitou et les fantômes des colons blancs massacrés autrefois par les Indiens Wappos viendront à bout des vingt-deux hommes-médecine réincarnés pour se venger des Blancs (La vengeance de Manitou) : « Les Wappos croyaient (...) que pour chaque Indien qui mourait du choléra ou de la petite vérole, ou qui était abattu par des chasseurs de scalps, un homme-blanc mourrait en retour. (...) Un jour les étoiles deviendraient sombres parce qu'ils appelleraient les plus puissants et les plus maléfiques des démons indiens. »
Ainsi, « ce continent (Américain) et ses esprits peaux-rouges ont été envahis et vaincus par les manitous blancs de la loi et du christianisme » et « le manitou d'Unitrak (l'ordinateur de la police) est sans nul doute chrétien... il craint Dieu et il défend l'ordre et la loi. » D'autre part, « vous connaissez la vieille histoire des Indiens qui ne voulaient jamais être photographiés ? (...) les appareils photo leur prendraient leurs âmes. » (« Manitou »)
Pauvres Indiens... Victimes de la cruelle civilisation chrétienne. Mais, le Blanc est rongé par un profond sentiment de culpabilité, (« mais ceci n'est pas notre pays, Harry, c'est le pays que nous avons volé aux Indiens »), ce qui surprend l'Indien intégré aujourd'hui à la civilisation des blancs : «...tous (les Indiens) ont considéré les Blancs de la même façon. Comme des démons sans scrupule au cœur de pierre. A présent, alors que vous nous avez enfin appris à être aussi durs et intraitables que vous, voilà que vous vous attendrissez sur nous. » ("Manitou")
Mais les Indiens ont une réputation qui permet à un écrivain de fantastique d'écrire des aventures fabuleuses : ils sont des hommes de la terre, des esprits des plantes et des animaux ; ils sont eux-mêmes la terre et leurs hommes-médecine savent appeler leurs démons. « Nous ne faisions qu'un avec les terres (...) avec toutes les forces et les influences des terres, et avec tous les idéaux et les esprits pour qui les arbres poussent et les pierres jaillissent du sol. » (« La Vengeance du Manitou»)
Merveilleux non ?
Hélas, les Indiens n'ont pas pu poursuivre la vie merveilleusement naturelle qui était la leur, car les Blancs, grâce aux manitous de leur technologie les ont vaincus et exterminés.
« Les hommes-blancs ont vaincu les peaux-rouges parce qu'ils étaient plus forts, mieux armés et mieux organisés, et à la fin ils étaient plus décidés ».(« La Vengeance du Manitou »)
C'est pourquoi, les hommes-médecine qui ont plusieurs vies à leur disposition pourront toujours un jour revenir et assumer leur vengeance. Ce qui permet à Masterton d'écrire plusieurs tomes sur ce thème...
Les Indiens sont également présents dans d'autres œuvres de Masterton. Chaque fois que l'intrigue se déroule aux USA, les Indiens sont présents. Ils jouent alors un rôle bénéfique en venant au secours du héros grâce à leurs pratiques magiques.
C'est le cas, par exemple, dans « Les Puits de l'Enfer », les Indiens connaissaient parfaitement l'existence de Satan, le grand Cthulu, appelé en réalité Chulte, banni au-delà des étoiles par les hommes-médecine, il a été rappelé par Aaron (celui de la Bible). Dans ce roman, Masterton mêle mythologie lovecraftienne, démonologie et mythes indiens. «Les Indiens habitant la côte est de l'Amérique vivaient en contact étroit avec l'océan... Les sages Indiens ont pris la peine d'avertir les hommes-blancs au sujet des dieux-bêtes », alors qu'ils se faisaient massacrer par eux !... Lovecraft n'aurait rien inventé, il aurait simplement repris des légendes indiennes tombées dans l'oubli... Beau procédé littéraire et bel hommage aux Indiens.
Dans « Le Démon des morts », le vieil Indien Quamus, qui vit depuis des siècles (c'est donc un homme-médecine) aidera le héros à vaincre l'être sans chair, le Démon des Morts, Mictantecutli que le puritain David Dark est allé chercher autrefois au Mexique et qui renaît à notre époque. Le roman est donc basé sur une mythologie Aztèque inventée par l'auteur en utilisant, là encore, celle de Lovecraft.
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Grâce aux Indiens, au mythe de l'homme-rouge et sa magie, Masterton rend vraisemblable la mythologie qu'il tire de Lovecraft, car il l'impute aux traditions indiennes en changeant le nom des dieux. Il la rend d'autant plus terrifiante que les Indiens ont terrifié toutes les générations d'hommes-blancs, par leurs pratiques guerrières ressenties comme cruelles et surtout par la profonde culpabilité du génocide.
La vraie terreur du cauchemar qui vous réveille en sueur, c'est celle de la culpabilité d'avoir tué quelqu'un (son père ou sa mère ?), d'avoir enterré, jeté dans un puits ou caché son cadavre dans un placard... Les Indiens étaient en harmonie avec la nature, notre mère à tous.
Et le génocide des Indiens n'était-il pas motivé par la tentation du paradis terrestre dont le prix à payer est la mort de tout un peuple ?
Chapitre suivant : Les sept meilleurs romans de Graham Masterton