In Libro Veritas

Fantasy française

Par Pelosato Alain

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Ortog

Le cycle d'Ortog part d'un thème de science-fiction : la guerre atomique a produit une nouvelle société, archaïque sur le plan social et avancée sur le plan technologique. Les deux ingrédients les meilleurs pour la Fantasy, lorsqu'ils sont habilement mélangés. La formation scientifique de l'auteur l'a poussé à ce mélange afin de mieux exprimer son talent.
Deux titres composent ce cycle : « Aux armes d'Ortog » et «Ortog et les ténèbres ».
Au début, Dâl Ortog est berger de mézathérium dans une société féodale du cinquantième siècle dominée par un double pouvoir, celui des Nobles et celui de la Prêtrise. Une autre couche sociale, les Sopharques, représentent le savoir, mais ils n'ont pas le pouvoir. Cette société simple, voire simpliste, permettra à notre héros de fabuleuses aventures. Lorsque la guerre s'est produite, trois planètes du système solaire étaient occupées par les hommes : Terre, Mars et Vénus ; une colonie humaine venait de s'installer sur Alpha du Centaure.
Dans ce cadre, une quête taraude le désir des aventuriers de ce monde, représentés par la petite noblesse des Chevaliers-Nautes, celle de retrouver au travers de la galaxie, la Planète aux Archanges et d'y interroger le Prophète Immortel. La source d'inspiration est donc évidente, celle des Argonautes, source que l'auteur rappellera régulièrement grâce à un de ses personnages : Zoltan Charles Anderson de Nancy, qui deviendra compagnon d'armes d'Ortog après l'avoir affronté dans les combats du cirque. C'est lui qui, par exemple, rappellera la légende quand les Nautes seront séduits par l'équivalent des sirènes et que la planète sur laquelle ils arriveront est munie d'une atmosphère composée d'oxygène et d'argon, pour argonautes.
Ici également, nous avons affaire à des entités divines, l'Univers en constituant une seule, « L'être Solaire ». La guerre « bleue » (le conflit nucléaire) a dégénéré cet être suprême et l'espèce humaine risque d'être supplantée, dans ce vaste corps, par des « tissus vulgaires ».
Cette quête, Dâl Ortog la mènera à bien après être devenu commandant de l'expédition spatiale qui conduira les Nautes au fœtus Prophète muni d'un cerveau géant qui leur apprendra l'évolution de l'Univers. Ce fœtus est gardé par des êtres volants dans un océan de bitume, ces créatures n'étant pas sans rappeler les vampires de Gustave Le Rouge dans « La Guerre des Vampires » et la planète d'accueil, la planète Mars de cette même aventure. Ces gardiens volants sont appelés les « Louctouges ». Le vaisseau spatial s'appelle Solaris, comme le personnage principal du roman de Stanislas Lem, une planète constituée d'un océan unique. Or, cette planète sur laquelle vit le Prophète, la seule de l'étoile Beltégeuse, comporte un immense océan de bitume bouillant surplombé d'une falaise de quatre mille mètres de hauteur... Le fœtus géant, autrefois amené ici par les hommes qui l'avaient créé eux-mêmes, donnera aux héros la solution pour que l'humanité demeure l'espèce dominante. Dans le deuxième roman du cycle, on passe du voyage spatial au voyage dans d'autres mondes parallèles. Dans ces deux textes, Steiner nous fait profiter de ses connaissances en médecine pour inventer des armes bizarres (les coagulants) et des êtres mutants qui ne sont pas sans rappeler ceux de Philip K. Dick dans « Blade Runner ».
Ortog se rend donc au pays des morts grâce à la Nécronef, engin inventé par les Nécrosophes. Il s'y rend pour retrouver sa chère fiancée morte. Et, ici aussi, grâce à ce merveilleux engin, on peut voyager dans le monde des rêves. Dans le monde des morts, la lutte des classes fait rage : les « Envoyés », tous vêtus de blanc et pourtant les méchants, émissaires du Grand Pouvoir (Steiner n'aime pas les gens de pouvoir) se massacrent avec les « Déchus », vêtus de noir et pourtant les gentils qui, eux, sont déchus d'Envoyés. Au fond, la politique n'est-ce pas simplement cela : une bataille entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas ? Dans le Monde de R. de Sadoul, seuls ont le pouvoir ceux qui ont trouvé l'or et qui sont devenus ainsi les seigneurs de ce monde. Dans « Ortog et les ténèbres aussi il y a une tapisserie, celle que tisse le Tisserand des Echos avec les souvenirs des Déchus enfermés dans le labyrinthe.
Le monde des morts est aussi le monde des rêves, puisque chaque fois qu'une chauve-souris s'y envole, un homme a un songe. Mais, ce monde possède une dimension supplémentaire, ce qui semble donner aux visiteurs l'apparence d'être plats.
Le monde des morts est un monde à quatre dimensions, et le nôtre, à trois dimensions, est l'ombre de celui-là. Les rayons du soleil du monde des morts projettent les ombres de ses habitants dans notre monde. Quand nous mourons (nous, leur ombre) nous nous intégrons à leur personnalité et ils deviendront adultes. Notre univers est un emboîtement d'univers au nombre toujours plus grand de dimensions. Et tout là-haut, dans l'hyper espace, il y a l'Être des êtres qui s'épuise à combattre d'autres géants collectifs, afin de reculer sa fusion avec eux dans une entité d'ordre supérieur...
Et, à la fin de tout, le voyage d'Ortog dans la mort lui a octroyé une «dérisoire immortalité »....

Les romans français de Fantasy sont rares. Les deux cycles traités ici ne sont pas les seuls, mais ils sont représentatifs de deux courants français, inscrits depuis des siècles dans la littérature de la France : une démarche néo scientifique d'un côté (Ortog) et une démarche néo idéaliste de l'autre (Le Domaine de R.), qui s'appuient toutes deux sur l'imagination pouvant tout se permettre, mais néanmoins rien inventer qui ne soit concevable par l'esprit humain. Celui-ci a des capacités illimitées dans ce domaine, à condition de ne pas se laisser enfermer dans l'implacable étau du Surmoi tel que l'a défini Freud.
Voilà donc le but de la Fantasy : laisser libre cours à l'imagination. .. Et c'est ce qui effraie parfois l'écrivain français formé à la dictature de la rigueur rationnelle des sciences naturelles, dictature bienfaitrice dans le monde de la connaissance du réel, mais destructrice dans le monde de la création. Tout en n'oubliant pas que cette dernière, élément fondamental de la culture, apporte sa contribution irremplaçable dans la connaissance de l'autre, donc du réel. A chacun son monde...