In Libro Veritas

Fantasy française

Par Pelosato Alain

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Le Domaine de R.

De rêves, il en est justement fortement question dans l'œuvre de Jacques Sadoul : « Le Domaine de R. » Cette épopée qui rend hommage à Lovecraft s'appuie sur « L'affaire Charles Dexter Ward », court roman de l'écrivain de Providence qui raconte l'histoire des renaissances d'un sorcier qui a su s'attirer et maîtriser les puissances des divinités du cosmos. « Le Domaine de R. » est une œuvre complexe qui exploite avec talent beaucoup d'œuvres littéraires et cinématographiques. Ainsi, la tapisserie qui permet de se rendre dans le monde des rêves n'est-elle pas inspirée de celle du film « Vampyr » (1932) de Carl Dreyer, film que le critique de cinéma Jean Leutrat qualifie à juste titre de « film louche comme un mauvais rêve » ; film d'ailleurs lui-même inspiré de l'œuvre de Sheridan Le Fanu, notamment de son recueil « L'Epître aux Corinthiens ». D'autres œuvres cinématographiques utilisent la tapisserie : « Gertrud », un autre film de Dreyer dans lequel une tapisserie à l'image cruelle rappelle un rêve au personnage et dans « La Chasse du comte Zaroff » une tapisserie condense, comme dans un rêve, l'intrigue du film.
Le « Domaine de R. » se décompose en trois récits autrefois publiés séparément et réunis en un seul volume chez l'éditeur « J'ai lu » : « La passion selon Satan », « Le jardin de la licorne » et « Les Hautes terres du Rêve. »
Le voyage dans le monde des rêves ne peut plus aujourd'hui se dissocier de l'œuvre de Lewis Carroll dont on trouve de nombreuses références dans « Le Domaine de R ». Ici, chez Sadoul, contrairement à Carroll, le monde des rêves est cohérent, car créé aussi par le monde des adultes. Il y a un chat nommé Aï-d'Moloch, toujours présent tout au long de l'histoire et qu'un personnage situe ainsi : « Je songeais malgré moi au chat de Chester dont, petite fille, j'avais lu les aventures dans “Alice“, et je me demandai si lui aussi pouvait disparaître en laissant subsister son sourire. » Evidemment, Sadoul ne résiste pas au plaisir de citer directement Lewis Carroll : « Un gros lapin blanc (...) amical avec sa jaquette à carreaux et l'énorme montre qui dépassait de son gousset ». Mais, figurez-vous que le vrai monde réel est celui des rêves, car c'est ce dernier qui crée le premier. Et le grand Cthulhu n'attend-il pas éternellement en rêvant ?
Qui dit rêve, dit aussi Lovecraft. Le livre maudit, le «Nécronomicon » sert de manuel de démonologie au personnage principal, Joachim Lodaüs. Les Anciens dieux de la terre dominaient autrefois les mondes habités et de très antiques religions païennes adoraient l'Ultime Chaos, domaine d'Astaroth et des Dieux de l'extérieur. Et, si chez Lovecraft, «Au cours des âges, la mort même peut mourir », chez Sadoul, «l'immortel Shampalaï mourut »...
D'autres hommages à Lovecraft sont présents, comme la poésie fantastique de cette scène : « Une horrible puanteur s'éleva soudain de la plaine, une indescriptible entité verte en jaillit et (...) décrocha une étoile ». D'autres citations : « Le regard de Didier effleura le miroir glacé et ne découvrit que le reflet de ses orbites vides » (Je suis d'ailleurs) ; « le fauteuil fut vide, exception faite d'une robe, de sous-vêtements et, à ses pieds, d'une paire de chaussures » (Celui qui chuchotait dans les ténèbres) ; « Humboldt (...) traversa la matière, traversa le temps. (...) se retrouva emprisonné dans le corps d'une des créatures qui venait de pénétrer dans le sanctuaire » (Dans l'abîme du temps). D'autres références lovecraftiennes fourmillent dans le livre : « La Maison de la sorcière, Les Montagnes hallucinées, Les Rats dans les murs etc... »
Jacques Sadoul mêle démonologie et mythologie de Lovecraft, ainsi, le Saint-Esprit viole Marie, tous deux appelés sur terre par Joachim Lodaüs, et de cette « union » naît « la réplique exacte des Anciens Dieux qui avaient régné sur terre bien avant la période anté-Combienne ». Et si la sexualité est absente de l'œuvre de Lovecraft, du moins directement, elle est très présente dans « Le domaine de R. » car, comme il se doit, on fornique beaucoup dans le Monde de R., le rêve permettant tous les exploits : « Au cours de la nuit, il posséda onze fois la jeune femme, l'utilisant par tous les orifices ». Cela fait rêver...
Donc, toutes les ressources de l'occultisme et de l'alchimie sont réunies par le sorcier pour aboutir à ses fins. Il nous livre tous ses secrets devant l'athanor : recette de la pierre philosophale, les métaux correspondant aux sept planètes astrologiques (or, argent, cuivre, fer, étain, plomb, mercure), la manière de créer un homonculus et un golem (ce dernier sera carrément Jésus-Christ) et comment s'attirer les faveurs des quatre démons : Ana-zachia, Omliel, Arankial et Anachiel. Enfin, même la trinité du Dieu chrétien sera soumise à Joachim... Et toute l'œuvre de ce grand magicien noir aboutira à une prophétie de Nostradamus pour l'année 1999...

Nous sommes bien en plein dans le genre Fantasy, d'autant plus que les voyages de différents protagonistes dans le Monde de R. ressemblent fort à la quête du Graal. Trois actes sont nécessaires à Didier, dans le monde des rêves, pour donner au magicien noir des possibilités nouvelles. La chasse au dragon et à la licorne se pratique couramment là-bas. Et une jeune fille réussit l'exploit impossible : traverser seule les Hautes-Terres.
Merveilleuse saga que celle du « Domaine de R. » qui reste gravée dans la mémoire du lecteur amateur de mondes fantastiques, car d'innombrables références y fourmillent. On reconnaît l'arrivée de Jonathan au château de Dracula lorsque la belle Sandra se présente au château de Lodaüs : les repas sont servis sans serviteur et sans cuisinier. D'autres terreurs et d'autres mythes nous font soupirer d'aise quand nous les reconnaissons : les frelons lactifères, les oiseaux roc, la « mort » de Sandra piquée par un frelon, la colonne de marbre vampire, etc.
Après ce merveilleux voyage dans le monde de l'irrationnel, je convie maintenant à un autre voyage, aussi merveilleux dans un monde plus rationnel, mais tout aussi fantastique, celui d'Ortog.

Chapitre suivant : Ortog