Card et la foi, le nihilisme et le pouvoir.
Dans le cycle d'Alvin, dont l'objectif philosophique de l'auteur n'est pas le même que dans le cycle d'Ender, de larges allusions à la religion donnent à penser que le jeune garçon Alvin est l'élu de Dieu. Ainsi, par exemple dans "Le Prophète rouge", Alvin marche sur les eaux et le Prophète fait bondir l'eau en l'air "dressant comme un mur autour d'eux." Et Alvin déclare: "J'crois que j'ai vu toute la création du monde. (...) Tout comme dans la Bible..."
Orson Scott Card a écrit la novellisation du film "Abyss". En frontispice de son livre, il soumet à la réflexion du lecteur une citation de Nietzsche: "Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même; et quant à celui qui scrute le fond de l'abysse, l'abysse le scrute à son tour."
Voilà qui est intéressant et à double titre. D'abord, cette citation concernerait bien mieux le "Cycle d'Ender" qu' "Abyss", bien qu'elle comprenne elle-même ce mot; ensuite, elle montre sans équivoque que Card est un grand lecteur du philosophe du "surhomme" et, en effet, on ne peut que constater qu'il exprime tout au long de ce cycle une profonde harmonie avec la philosophie de Friedrich Nietzsche.
Cette philosophie constate que le christianisme a instauré une "morale d'esclave". Card développe cette idée dans "Xénocide", pour le christianisme lui-même et à propos d'une religion inventée sur la planète de la Voie. Nietzsche affirme que la religion cache la vraie nature de l'homme, faite du combat entre la vie et la mort. N'est-ce pas là le but même du "Porte-Parole des Morts" de faire la lumière sur ce combat? Enfin, si l'homme qui veut se réaliser tend vers le surhomme, n'est-ce pas là le destin d'Ender? Et ce dernier ne montre-t-il pas clairement que la volonté de puissance ne passe pas par la convoitise, mais au contraire par le pouvoir de donner et de créer? On a souvent tenté de montrer que cette philosophie avait été utilisée par les nazis, après l'avoir déformée. Steven Spielberg montre le contraire dans son film "La liste de Schindler" quand ce dernier (pour tenter de sauver des vies...) explique au tortionnaire du camp de concentration que son pouvoir sans limite, il ne peut l'exercer vraiment qu'en pardonnant.
Dans le premier volet de la trilogie d'Ender, "La stratégie d'Ender", il est très peu question de religion, encore qu'O.S. Card ne peut s'empêcher d'en parler ici ou là. "Les gens font des choses bizarres à cause de la religion", ou encore: "À cause de sa religion catholique, le grand-père d'Ender avait fait neuf enfants", ce qui était d'ailleurs contraire à la loi qui n'en autorisait que deux. Et si, "depuis la création de la FI, le Strategos des forces militaires avait été juif", c'est simplement parce qu' "il y avait un mythe selon lequel les généraux juifs ne perdaient pas les guerres. Et jusqu'ici, c'était vrai." Dans ce livre, Card dépeint parfaitement ce que pourrait être une société fasciste qui élève des surhommes dans des centres adaptés et, pour bien montrer que la philosophie nitzschéenne n'a rien à voir avec le racisme et le nazisme, il fait des juifs les meilleurs stratèges militaires. Finalement, Ender, l'enfant-surhomme gagnera la guerre contre les doryphores, mais sans le savoir, car ses maîtres lui auront fait croire que ce n'était qu'un jeu... Nous verrons, en lisant "La Voix des Morts" qu'Ender souffrira alors d'une grande culpabilité vis-à-vis de ce génocide et il voudra se racheter en trouvant un lieu pour la reine qu'il a réussi à sauver.
Dans cette deuxième partie, on apprend que l'univers abrite une autre espèce intelligente, et, la célèbre controverse sur l'humanité des Indiens au temps de la conquête de l'Amérique, reprendra pour savoir si ces Piggies sont humains ou non, d'autant plus que la planète Lusitania ressemble beaucoup au Brésil portugais, car on y parle la même langue... Ender, nouveau prophète, "Porte-Parole des Morts" vieux de trois mille ans (il a voyagé à des vitesses proches de la lumière) a écrit un ancien testament moderne avec "La Reine et l'Hégémon" et écrira le nouveau, texte quasiment sacré qui montrera le statut de race intelligente des Piggies: "La Vie d'Humain", Humain étant le nom porté par un Piggie... "Les êtres humains de ce monde parlaient portugais, étaient de culture brésilienne et de religion catholique". Tout cela tient encore de la philosophie nitzschéenne, celle du monde qui se déroule sur lui-même en un "éternel retour". Lusitania est entièrement soumise à la religion catholique. Il y a deux hommes de pouvoir: le maire et l'évêque. D'ailleurs, Ender sait utiliser les artifices de l'Eglise pour pouvoir s'imposer sur cette planète: si ses habitants ne coopèrent pas avec lui, il "demandera que son statut de pasteur soit transformé en statut d'inquisiteur". Pas moins! Et son statut de pasteur lui vient de cette nouvelle religion qu'il a fondée, celle des "Portes-Paroles des Morts" dont la bible est son livre (mais personne ne sait qu'il en est l'auteur): "La reine et l'Hégémon". Il ne souffre pas du péché d'orgueil, car comme le souligne un personnage de "Xénocide": "C'est peut-être ainsi que commencent certaines religions. Le fondateur ne demande pas de disciples: ils s'imposent à lui", bien que "La Reine et l'Hégémon" soit un livre à l'index.
Les scientifiques de la planète découvriront que les espèces qui y vivent ne sont pas sexuées ce qui troublera beaucoup l'Eglise comme le souligne Ender: "Les implications théologiques à elles seules sont stupéfiantes." Par exemple, les "Petites mères", les "femelles" qui enfantent la "progéniture" des Piggies, meurent sans être baptisées, sans même devenir adultes, car elles sont dévorées par leurs enfants. D'autre part, les êtres humains ont été horrifiés par ce qu'ils avaient pris pour un rite extrêmement cruel des Piggies: à un certain moment de leur vie, ils sont dépecés vivants et de cette mort atroce pousse un arbre magnifique. C'est une troisième vie qui commence alors pour eux. Si l'évêque interprète cela comme "le miracle de l'hostie transformée (...) en la chair de Dieu", on peut noter une fois de plus ce phénomène comme étant l'application du thème nitzschéen de l' "éternel retour" (les Piggies sont venus du végétal et y retournent) et celui qui en découle, que du pire naît le meilleur. Enfin, sur le plan moral, éthique, seul le "Porte-Parole des Morts" dévoilera à toute la communauté humaine que les enfants de Novinha ne sont pas ceux de son mari Marcao, mais ceux de Libo, marié par ailleurs et autrefois "dépecé" par les Piggies qui croyaient ainsi lui offrir une troisième vie. Ainsi, c'était la religion qui cachait la vraie nature de Marcao, Novinha et Libo, et seul Ender, avec sa religion à lui, proche de la philosophie de Nietzsche, l'a dévoilée. Au contraire, dans "Xénocide", Ender constate: "A présent, je ne dis plus à quiconque la moitié de ce que je sais, parce que, si je disais toute la vérité, ce serait la peur, la haine, la violence, le meurtre et la guerre." San Angelo, dont Ender autrefois avait (involontairement) attesté plusieurs miracles, propose une nouvelle version de l'Evangile, pour la scène de la femme adultère:
"(...) - Lequel d'entre vous est sans péché? Qu'il jette la première pierre.
Les gens sont déconcertés, oublient leur objectif commun dans le souvenir de leurs péchés individuels. Un jour, se disent-ils, je serai peut-être comme cette femme et j'espérerai le pardon et la possibilité de me racheter. Je dois agir avec elle comme je voudrais qu'on agisse avec moi.
Tandis que leurs mains s'ouvrent et que les pierres tombent sur le sol, le rabbin en ramasse une, la lève au-dessus de la tête de la femme et l'abat de toutes ses forces sur son crâne. Elle lui écrase la tête et éparpille sa matière cérébrale sur les pavés.
- Je ne suis pas exempt de péché, dit-il aux gens. Mais si nous autorisons exclusivement les gens parfaits à appliquer la loi, la loi sera bientôt lettre morte, et notre ville avec." N'est-ce pas là une évolution, presque imperceptible, du religieux vers le politique?
"Xénocide", la troisième partie de la trilogie d'Ender, peut être considéré comme un livre de philosophie qui tente de répondre à plusieurs questions de fond: la vérité est-elle toujours bonne à dire? doit-on détruire une espèce lorsqu'elle met la sienne en danger? la découverte scientifique peut-elle se permettre de détruire la foi en des dieux? la religion est-elle parfois simplement une maladie génétique? l'amour autorise-t-il n'importe quelle trahison? a-t-on le droit de créer artificiellement une autre espèce?...
Démosthène (la soeur d'Ender) a élaboré une classification des espèces intelligentes: 1) les utlamings, étrangers sur sa propre planète; 2) les framlings, humains extraterrestres (qui viennent d'autres planètes); 3) les ramans, espèce différente capable de communiquer, coexister avec l'humanité; 4) les varelses, une forme de vie dangereuse.
Dans "Xénocide", l'univers ne comprend pas moins de cinq espèces différentes: les humains, dont certains sont modifiés génétiquement comme les habitants de la planète taoïste de la Voie, les doryphores, les pequeninos (Piggies), la descolada (virus intelligent) et Jane, nouvelle créature intelligente informatique, seule de son espèce (pour le moment?). Tout au long des évènements relatés dans les deux dernières parties de la trilogie, on assiste aux débats entre les protagonistes pour savoir si les pequeninos sont des ramans ou des varelses. On finira par savoir que ce sont des varelses, à condition de pouvoir réaliser une mutation de la descolada.
Au départ, la loi instaurée par le Congrès stellaire oblige les chercheurs (les xénologues, nouveaux ethnologues) à laisser les Piggies dans un isolement total, car il ne fallait pas les influencer dans leur évolution. Mais, cette séparation entre les deux espèces ne pourra pas durer longtemps, et les deux vérités finiront pas se mélanger. De même que tout le village saura l'adultère de Novinha et le calvaire de son mari qui la battait, mais avait quelques excuses... Le Congrès stellaire, organe du pouvoir de l'espèce humaine dans le cosmos, "a été constitué pour mettre un terme aux djihads et pogroms qui éclatèrent..." Le pouvoir politique est bien issu de conflits religieux, ce qui ressemble beaucoup à l'histoire terrestre de l'humanité. En ce qui concerne les pequeninos, la question est posée de savoir s'ils sont intelligents grâce à la descolada, mortelle pour l'homme. Il faudra donc trouver "Dehors" une mutation génétique pour produire la recolada qui produit le même effet sur les pequeninos mais est inoffensive pour l'homme. D'autre part, cette recolada va libérer les taoïstes de la Voie de leur maladie génétique, la psychonévrose obsessionnelle(PNO) due à une mutation génétique accidentelle, maladie produisant chez ces humains la croyance en des dieux qui réclament régulièrement des pénitences cruelles à ses "élus". Ainsi, Quing-jao s'oblige à suivre du doigt les fils du bois de son parquet jusqu'à l'épuisement. "Je suis l'esclave des dieux (...) et je m'en réjouis", dit-elle. Et lorsque toute la population de la Voie sera guérie de la PNO, elle deviendra elle-même une divinité, car, seule elle poursuivra ses actes (déments?) de pénitence. Donc, pour Card, la religion est bien plus puissante et profonde dans l'âme humaine que la conséquence banale d'une mutation génétique. Toujours, Nietzsche et l'éternel retour. D'ailleurs, ce sont les gènes de Wang-mu, la servante de Quing-jao qui sauveront les habitants de la Voie. Une simple servante vaut mieux que tous les soi-disant "élus". N'est-ce pas là un signe de Dieu?
Bon, voilà les humains préservés de la nécessité de détruire une espèce (un "xénocide"), mais les problèmes religieux demeurent. Les pequeninos ont été endoctrinés par un missionnaire, Quim, un des fils de Novinha. Cela produit de terribles effets, car une véritable guerre de religion s'installe entre les "orthodoxes" et les "hérétiques", ce qui fait dire à Miro, son frère: "Tu les convertis et après ils perdent la tête?
- "L'hérésie semble se répandre plus vite que la vérité", répond le missionnaire.
Sur la Voie, les débats théologiques font également rage. Ces débats ne sont pas étrangers aux affaires politiques, Quing-jao affirmant fermement: "J'obéirai au Congrès tant qu'il aura le mandat du ciel". Jane, toujours la plus lucide, déclare quant à elle: "Personne ne s'est encore aperçu que les dieux disent toujours ce que les gens veulent entendre?" Texte à rapprocher de cette citation de Jean Ray dans "Malpertuis": "Les hommes ne sont pas nés du caprice ou de la volonté des dieux, au contraire, les dieux doivent leur existence à la croyance des hommes. Que cette foi s'éteigne et les dieux meurent." Par ailleurs, Ender, en réfléchissant, présente une magnifique définition de l'intégrisme: "La plupart des humains sont capables de prendre du recul, de garder quelque distance entre l'histoire et le tréfonds de leur coeur. Mais pour ces frères - comme pour toi, Quing-jao - l'horrible mensonge est devenu le récit essentiel, l'histoire qu'il faut croire pour rester soi-même. Comment puis-je vous reprocher de vouloir notre mort à tous? Vous qui êtes si remplis de vastes desseins des dieux, comment pouvez-vous avoir de la compassion pour des destins aussi négligeables que ceux de trois espèces raman? Je te connais Quing-jao, et je n'attends pas de toi un autre comportement. Peut-être qu'un jour, mise devant les conséquences de tes actions, tu pourras changer, mais j'en doute. Une fois prisonniers d'un récit aussi puissant, bien peu réussissent jamais à s'en libérer." Ce n'est donc pas la religion de la Voie qui a été créée par une maladie psychiatrique, mais son intégrisme... Problème dramatiquement d'actualité...
La foi, quelle que soit la religion, est inhérente aux espèces intelligentes, créées par Dieu à son image qui semble donc être multiple. Cela est confirmé par une pensée de Miro: "Il se rappela une image de la vision de saint Etienne: le Christ est assis à la droite de Dieu. Or, à sa gauche, il y avait (...) la reine des cieux (...) la reine des doryphores." Seule l'existence matérielle des êtres déforme cette foi en des religions différentes et en font des enjeux de pouvoir. Ce qui fait dire à l'évêque de Lusitania, lorsque le vaisseau va au "Dehors" pour créer la recolada: "Vous allez envoyer dans le ciel un vaisseau comme Babel pour chercher la face de Dieu".
Là-bas, au "Dehors", dans ces autres dimensions qui sont peut-être la maison de Dieu, chacun crée ce qu'il a dans son âme. Ce "Dehors", n'est-il pas le chemin emprunté par le "philote", principe de fonctionnement de "l'ansible" qui permet de communiquer instantanément d'un point à l'autre du cosmos? C'est Jakt, le mari de Valentine, qui affirme que le philote est l'âme. Ainsi, Ender, à l'image de Dieu lui-même, devient une trinité en créant deux autres lui-même: Peter, son frère mort depuis si longtemps, et Valentine, sa soeur, rajeunie par rapport à celle qui existe déjà. Quant à Miro, il se reconstitue un corps tout neuf et Ela constituera le nouveau virus de la recolada. Ne reconnaît-on pas là l'intervention divine? Peter va s'employer "à renverser les guignols du Congrès" (toujours la politique), l'avant-dernier mot appartenant à l'évêque, noblesse oblige: "Tous seront des saints un jour, car cette époque ressemble aux premiers temps du christianisme." Le dernier sera pour Quing-jao, à qui Jane dit: "Alors tu es une divinité Quing-jao".
Toujours Nietzsche et son éternel retour...
Chapitre suivant : Les enfants de King, ceux d'Herbert et ceux de Card.