CHAPITRE X
16.
Bodim Kersdan déchiqueta la lettre qu’il venait de lire.
– Inutile de me l’écrire noir sur blanc, j’avais parfaitement compris au tribunal !
Le courrier officiel, transmis par son avocat, venait de clôturer un dossier vieux de près de neuf ans, lui retirant définitivement tous ses droits parentaux sur Azielle Taglos.
Bodim était allé à la salle de bain, s’était passé de l’eau sur le visage avant de fixer son reflet.
Grand, baraqué, il avait les cheveux courts en brosse, la mâchoire carrée et ses yeux noirs fulminaient.
– J’avais autant de droits que toi, Elyat ! rugit–il, poings serrés sur la porcelaine de l’évier. C’est moi qui ai parlé d’un enfant, qui ai entamé les démarches pour l’insémination de la mère porteuse, procédure au cours de laquelle les examens médicaux ont alors démontré ma stérilité ! Mais, ce mariage faisait que j’avais autant de droits sur Azielle que toi ! Dès qu’elle est née, tu n’as plus eu d’yeux que pour elle… Et, maintenant, la Justice te la confie toute entière ! Je te hais, Elyat. Je te hais avec tout autant de force que je t’ai aimé et tu sais ce dont je suis capable !
Bodim était revenu dans le salon de son duplex, le regard fixé sur les sacs de voyage posés sur le canapé.
– Il ne me reste dès lors qu’une seule chose à faire pour récupérer mes droits sur Azielle !
Juste après la réception de la première tournée de courrier, peu avant l’aube, Bodim avait embarqué les sacs dans son van noir et s’était dirigé vers un entrepôt, sur un complexe industriel, hors de la cité où il résidait.
Il s’était arrêté à quelques distances, avait contourné la guérite du concierge et était demeuré dans la zone d’ombre d’un silo pour se diriger vers une haute et longue porte en métal qui coulissa sans bruit une fois que son décodeur avait piraté le panneau de sécurité.
Le commando connaissait les lieux comme sa poche et il put tranquillement faire son marché – ce qui était exactement le cas dans l’Armurerie !
Quand il revint à son véhicule, il déposa à l’arrière un nouveau sac, lourd. Et surtout, il rangea soigneusement un long et gros étui.
– Toi, tu es mon plus vieil ami et je sais que tu ne me laisseras pas tomber, encore cette fois. Grâce à toi, ma fille sera à moi, à jamais, et Elyat plus de ce monde !
Bodim tapota l’étui du mini lance–missile, sourire aux lèvres.
– J’ai tout juste le temps de me mettre en position… marmonna–t–il en se remettant au volant, sa radio branchée sur la fréquence de l’aéroport, surveillant les fréquences privées.
*
– Je t’embrasse, Anélya.
Azielle rendit le téléphone à Kercheval.
– Ta fille a hâte de me revoir… et moi aussi ! Elle m’a manqué ma copine… Et je ne vais pas revenir avant plusieurs mois !
– Oui, l’ami de ton papa va s’occuper de toi. Là–bas, loin des grandes cités, de l’agitation, tu seras tranquille et personne ne viendra t’ennuyer… Azi, ton autre père, il te manque ?
– Papa Bodim a toujours été gentil… mais il me faisait parfois peur, parfois mal en m’habillant ou en me donnant mon bain… Elyat lui n’était que douceur, me lisait des histoires, me veillait. Je les voyais peu, tous les deux, ils sont tellement différents !
La fillette sourit largement.
– Je suis bien contente d’être pour toujours avec papa Elyat ! Il t’aime beaucoup, tu sais !
– Ton père est un ami fidèle que j’apprécie infiniment. J’espère qu’il le sait…
– Papa parle très souvent de toi. Ca doit vouloir dire que tu es important pour lui.
Azielle bâilla largement, main devant la bouche.
– J’ai hâte de revoir l’ami de papa… Maintenant, ils vont pouvoir se marier et j’aurai à nouveau deux pères que j’adore !
Kercheval songea à part lui que la situation était bien particulière, bien compliquée, et en même temps sur le point de revenir limpide et uniquement pleine d’amour.
« Ry, as–tu réussi ? Maintenant, je me mords les doigts de t’avoir demandé de ne me transmettre aucune nouvelle avant le retour – ou non – de Lorélye au Palais ! ».
Dans la clairière, Bodim avait suivi sur un de ses ordinateurs le vol du jet du Prince de Gayerlan qui s’était rapproché de sa position, en plein sur le plan de vol vers le Grand Barrage !
– Te voilà, Elyat, je ne te raterai pas. J’ai été à une école bien proche de la tienne, bien que – comme d’ordinaire – tu aies bénéficié d’une meilleure formation ! Mais, elle ne te sera d’aucune aide en ce jour. Je vais abattre ce jet et tu périras avec ce gringalet de Souverain dont tu es raide dingue ! Décidément, Elyat, tu ne m’auras rien épargné !
Bodim avait déjà glissé un missile dans son mini–lanceur et, l’arme réglée sur ses ordinateurs, il n’eut aucun mal à verrouiller sa cible.
– Adieu, Elyat. Tu fus un bon coup, mais notre histoire se résume désormais à cela !
Et il pressa le bouton de lancement !
*
– Ne panique pas et demeure bien sur ton siège, gronda Kercheval qui avait bouclé, en dépit des sursauts de son jet touché à mort et qui piquait vers le sol, la ceinture d’Azielle, la fixant à son fauteuil. Taryn ?
L’appareil était secoué de violents soubresauts, volait de façon totalement désordonnée, tout en perdant de l’altitude.
L’Agent Spécial attrapa Kercheval par les poignets et le jeta sur son siège, lui fermant également sa ceinture.
– Ca va faire mal, prévint–il en prenant place à son tour et en s’attachant.
Azielle hurlait de peur, Kercheval ne comprenait rien et se doutait que l’impact inévitable allait être rude, Taryn redoutait une issue qui ne pouvait qu’être fatale !
Dans un effroyable fracas de toiles froissées, d’explosions infimes mais nombreuses, d’éléments de métal qui se déchiraient, d’arbres décapités et arrachés, le jet du Prince de Gayerlan prit un rude contact avec le sol, partant dans une folle et incontrôlée glissade.
***
La Générale Mirande, Ventil, ainsi qu’Elyat étaient réunis dans le bureau de Kercheval quand Lorélye et Rylène apparurent, ayant derrière elles une dizaine d’heures de route.
– Ker n’est pas encore rentré ? fit son épouse, avant de tiquer devant la mine sombre de Ventil en civil, celle affolée de Guénole Mirande et celle totalement décomposée de l’Agent Spécial ! Qu’y a–t–il ?
– Vous n’avez pas entendu les infos, jeunes femmes, murmura alors Ventil. Le jet de Kerry, pour une raison encore inconnue, s’est écrasé… Et on n’a plus aucun contact possible avec les pilotes, les quelques membres d’équipage, Kercheval ou Azielle… Là, on tente de localiser au plus près le lieu de chute… Ce n’est pas bon, Lorélye, pas bon du tout !
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