L'enfant, un long bâton à la main, courait, en criant, vers les arbres.
--- Papy, papy, viens voir. Ya pleins d'oiseaux dans les feuilles. Ils mangent toutes les cerises !
Le grand-père sortit du petit abri où il rangeait ses outils de jardinage et rejoignit son petit fils sous les cerisiers.
--- Quelle plaie ! dit-il d'un ton coléreux. Ils ne nous en laisserons pas une entière.
--- Qu'est ce qu'on fait papy ?
--- Ils faut les effrayer, leurs faire une grosse peur et alors ils iront sur le cerisier du voisin
--- Ce serait rigolo ! dit l'enfant.
--- Pas pour lui... répondit le grand-père en riant. Viens avec moi, on va fabriquer un épouvantail.
--- Papy, c'est quoi un népouvantail.
--- Un peu comme une grande marionnette. Les oiseaux en ont peur !
--- Pourquoi ils ont peur ?
--- Hé bien, tu vois, on lui met des vêtements, de la paille, un chapeau,
Et le vent le fait bouger. Les oiseaux croient que c'est le jardinier qui arrive, alors ils s'en vont.
--- Papy, ils vont où ?
--- Je te l'ai dit, sur les arbres du voisin....
--- Et s'il a aussi un népouvantail ?
--- Bon, je t'expliquerai après ! Il faut d'abord trouver du materiel.
Revenu à sa cabane, le grand-père farfouilla dans un hétéroclite bric à brac de tout et n'importe quoi, pour en ressortir avec deux manches à balais, une paires de vieilles bottes, du fil de fer et même un chapeau tyrolien toujours agrémenté de sa plume de faisan.
--- Et voilà, dit-il en élevant ses trophées au dessus de sa tête.
Marc, son petit-fils, le regarda avec surprise et admiration
--- Il faut tout ça pour faire un pouvantail, papy ?
--- Mais oui, et encore plein de choses. Tu verra, c'est pas compliqué !
Bouge pas de là, je vais voir Mamy pour qu'elle me donne de vieux habits. Surveille les cerises !
Marc était venu passer quelques jours fin Mai,chez ses grands-parents qu'il adorait. Il aimait cette relative liberté, loin des parents, des devoirs, de sa soeur qui lui faisait mille misères. Il aidait son grand-père à arroser les légumes, à arracher les mauvaises herbes, il courrait entre les carottes et les poireaux, il grimpait partout. Quelquefois il retrouvait ses cousins pour les grandes vacances et c'était alors des cavalcades à n'en plus finir,
jusqu'à l' épuisement total qui les faisaient aller au lit sans râler. Et le lendemain matin, après un petit déjeuner copieux les cris retentissaient à nouveau, dans cette campagne si calme d'habitude.
Le grand-père revint quelques minutes plus tard, portant sur le bras un vieux survêtement de sport bleu ciel , tout rapé aux coudes et aux genoux.
--- Tu vois ça ? dit-il à Marc, ce sont des vêtements de ton père. Ils vont encore servir !
--- De mon papa ?
--- Oui, de quand il était plus jeune. Allez viens on a du travail !
Ils partirent tous les deux, vers le fond du terrain où le grand-père avait aménagé une partie de son garage en atelier. Sous les yeux admiratif de son petit-fils, il mania avec dextérité la scie et le marteau pendant quelques minutes. Et de ses mains habiles sortit un squelette de marionnette sur lequel il enfila les vêtements.
--- Pourquoi tu l'habilles papy ? demanda l'enfant.
--- Parce que il faut qu'il fasse plus vrai. Les oiseaux ne sont pas idiots. Ils verront vite la différence. Laisse moi faire, tu comprendras après.
Le long d'un chemin communal, qui passait à proximité de la maison, ils allèrent arracher à pleines mains de grosses touffes d'herbes sèches. Ils en remplirent une grande caisse de bois qu'ils avaient apporté.
Ensuite, tous les deux, ils entreprirent de
bourrer les vêtements de l'épouvantail jusqu'à lui donner une forme quasi humaine. Un vieux ballon en matière plastique fit une tête honorable et des traits de feutre noir lui firent un visage grimaçant.
Quelques agrafes bien placées sur les manches à balais consolidèrent le tout et il fut enfin présentable. Marc avait suivi la dernière partie du travail avec attention et en silence.
--- Tiens, lui dit le grand-père, pose lui donc le chapeau sur la tête.
Il pencha le mannequin et Marc put ainsi le coiffer du chef-d'oeuvre tyrolien.
--- Alors, il te plait mon copain ? Il est plus grand que toi, dis donc !
--- Hô oui, il est marrant. Comment on va l' appeler, dis papy ?
--- Je sais pas moi ! tu n'as pas une idée ?
Le petit garçon réfléchit un instant puis dit :
--- Hector... on va l' appeler Hector.
--- Si tu veux, répondit le viel homme pas contrariant. ?Si ça te plait, va pour Hector.
--- Dis papy, où on va le mettre ?
--- On vas aller le planter dans l'allée, au milieu des cerisiers.
--- Sous les arbres ? Lequel tu vas prendre ?
--- Il faut bien réfléchir pour savoir où l'installer. Il faut que les oiseaux le voient pour qu'il serve à quelque chose.
--- On y va ,papy !
--- Allez, répondit celui-ci, aide moi à transporter Victor... Heu ...Hector
--- T'avais déjà oublié ? je t'ai dit qu'il s'appelait Hector !
Ils tranportèrent tant bien que mal leur fardeau en bordure de la cerisaie, puis entreprirent de le planter bien droit dans la terre meuble.
--- Il lui manque quelque chose à ce pantin, dit soudain le grand-père.
--- Quoi papy ?
--- Bouge pas de là, je reviens de suite. Surveille les moineaux !
Il revint effectivement quelques minutes plus tard, tenant dans ses mains deux vieux CD tout rayés et inutilisables.
--- J'ai vu ça dans un documentaire, dit-il. Il faut suspendre ça eu bout des bras. Les disques tournent et réfléchissent la lumière. Les oiseaux sont effrayés.
Ceci fait, ils reculèrent tous les deux pour admirer leur travail et juger de efficacité de l'épouvantail. Un lèger vent agitait celui-ci lui donnant presque une silhouette humaine
--- Regarde papy, ils s'en vont...
--- Ma foi ! On dirait que ça marche, regarde les s'envoler.
Le soir, autour de la table familiale, chacun commenta les étapes de la fabrication d'Hector. Et surtout l'effet produit sur les volatiles.
--- Papy, où ils vont les zépouvantails quand il y a plus de cerises ?
--- Ils partent se reposer dans leur pays. Ils se retrouvent et font la fête.
--- Il partira le notre ? Demanda Marc avec un e pointe de tristesse dans la voix.
--- Bien sur ! Quand on aura ramassé tous les fruits, il sera libre.
--- Je veux pas qu'il s'en aille ! Pas lui ! Je vais l'attacher !
--- Mais non, reprit la grand-mère, il faut lui laisser vivre sa vie.
--- Si ! en plus il a les vêtements de mon papa ! Tu le surveilleras hein, grand-père ?
o o o o o
Quelques semaines passèrent, l'été prit sa température de croisière. La chaleur était au rendez-vous et les cerises rougissaient sous les ardeurs du soleil. Marc revint passer quelques jours chez ses grands-parents. Après avoir rendu visite à Hector, il se goinfra littèralement des fruits sucrés et juteux à souhait. L'épouvantail avait bien tenu son rôle, car très peu de cerises avait été picoré par les rapaces ailés.
Puis un beau jour, il n'y eut plus aucun fruit. Marc avait beau regarder avec attention, jusque sous les feuilles, sans succés. Quelques noyaux secs en équilibre au bout de fines tiges subsistaient encore. La grande échelle était toujours dépliée sous le plus grand arbre et Marc, s'enhardissant, grimpa les premiers barreaux. Le grand-père arriva à ce moment là.
--- Fais attention où tu mets les pieds, dit-il d'un air inquiet.
--- Mais papy, je suis grand ! Pourquoi y a plus de cerises ?
--- Parce que j'ai ramassé les dernières qui restaient. Ce matin, pendant que tu dormais, j'en ai fait un plein panier. Et Mamy va faire de la confiture !
--- Génial ! Dis papy , il va partir quand Hector ?
--- Peut être cette nuit ! La saison est finie... alors... Il va aller se reposer.
--- Ou ?
--- Je ne sais pas. Dans son pays il va retrouver ses copains. On verra demain matin s'il est encore là .
--- Dis papy, tu me fais marcher .... je sais bien que c'est toi qui l'a fabriqué. J'étais avec toi ...
--- Oui c'est vrai ! Mais ils partent quand même, tu n'es pas obligé de me croire !
--- Je te crois pas !
--- Ils partent tous, je te dis ! D'ailleurs, l'hiver tu n'en vois pas dans les champs ou sous les arbres.
--- Oui... mais moi je veux pas qu'il parte, déclara l'enfant d'un ton capricieux. Je veux pas. Je vais rester là toute la soirée et même cette nuit !
--- Comme tu veux ! soupira le grand-père. Tiens , écoute, mamy t'appelle.
Marc partit vers la maison en courant rejoindre sa grand-mère. Il l'aida à dénoyauter les cerises et dans son insouciance enfantine, il en oublia même l'épouvantail.
Plus tard par contre, après un rapide diner, il passa une partie de la soirée à regarder par la fenêtre de la salle à manger. Mais épuisé par une longue journée, il suivit sa grand-mère, sans râler, lorsqu'elle l' accompagna à sa chambre. Il allait se mettre au lit, après une douche rafraichissante, lorsqu'il entendit un lèger bruit du coté des volets. ceux-ci étaient entr'ouverts pour faire courant d'air. Il s'approcha lentement et se rendit compte que c'étaient des petits cailloux qui avaient attiré son attention. Sa grand-mère qui
rangeait les vêtements sur le dossier d'une chaise ne s'était aperçue de rien. Un individu jetait des projectiles pour se faire remarquer !
--- Mamy, viens voir, dit-il à voix basse . Y a quelqu'un en bas !
Celle-ci vint rejoindre Marc devant la fenêtre. Un nouveau caillou tapa contre le volet.
--- Mais que se passe-t-il donc dans cette maison ?, demanda la grand-mère sur un ton faussement interrogateur.
--- Regarde mamy... c'est Hector, il s'en va !
Ils se penchèrent tous les deux et virent effectivement l'épouvantail, au milieu de l'allée, qui leur faisait des grands signes du bras. Il avançait à pas lents, se dandinant d'un coté à l'autre, sans trop d'équilibre.
Marc était immobile, contre sa grand-mère, incrédule.
--- Et papy...pourquoi il est pas là, dit-il soudain. C'est dommage !
--- Ca c'est drôle. Il vient juste de partir porter des salades chez le voisin.
--- Que c'est bête...Dis mamy, tu crois qu'il me croira demain....
--- Bien sur, et je lui dirai que je l'ai vu moi aussi !
L'épouvantail souleva son chapeau très haut, et dans une sorte de large mouvement, il fit une révérence et tourna les talons. De sa démarche de clown, il se dirigea vers le portail, semant ça et là des brins de pailles. Il l'ouvrit et disparut dans la nuit tombante.
--- Oh, il est parti, sanglota Marc, et papy qui n'est pas là !
Sa grand-mère le consola comme elles seules savent le faire, avec des mots très doux et des gestes tendres, puis elle l'aida à se mettre au lit.
Soudain des bruits de pas résonnèrent dans l'escalier.
--- Papy... il est parti ...
--- Je le sais, dit le grand-père, il n'est plus dans le jardin. Tu l'as vu s'en aller ?
--- Oui, répondit l'enfant d'un air triste. J'étais avec mamy, il a dit au revoir, puis il est parti sur la route.
--- Dommage ! J'aurai presque pu le rencontrer. Je rentre à l'instant de chez le voisin.
--- C'est bête, hein papy ?
--- Oui, mais maintenat il faut dormir. Il est tard !
Les grands-parents quittèrent la chambre sans faire de bruit, laissant Marc s'endormir, accompagnant dans son rêve,son copain Hector.
--- Tu aurais pu enlever la paille que tu as dans les cheveux, dit la grand-mère en souriant et en ébouriffant la crinière blanche de son mari.
--- Je sais, répondit celui
-ci, mais j'ai du faire vite. Et puis il m'a fallu faire le tour du paté de maisons.
F I N