Sylvain RICHARD - Commentaire sur "Mythologie et littérature" de Michel Tournier - texte intégral

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Commentaire sur "Mythologie et littérature" de Michel Tournier

Par Sylvain RICHARD

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Table des matières
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I - Des mythes fondateurs aux mythes littéraires

    1 - Définition : qu’entendons-nous par mythes ?
 
    Le mythe est une histoire fondamentale. Les mythes racontent les fondements d’une société. Ils répondent à des questions elles aussi fondamentales.     « Le mythe, c’est tout d’abord un édifice à plusieurs étages qui reproduisent tous le même schéma, mais à des niveaux d’abstraction croissante. »Tournier se réfère à Platon et au Mythe de la Caverne.
A un premier niveau, c’est une histoire pour enfants. A des niveaux supérieurs, c’est une théorie de la connaissance, une histoire morale et métaphysique, sans cesser d’être la même histoire.
 
    « Le mythe est une histoire que tout le monde connait déjà ». Le mythe est propre à une culture. Cependant d’une culture à l’autre, on note des convergences, ce que Claude Lévi-Strauss appelle des « mythèmes ». 
Lévi-Strauss énonce que le mythe est à la fois temporel et atemporel
Dans Anthropologie structurale, Claude Levi-Strauss écrit :
« Le mythe se définit par un système temporel […] Un mythe rapporte toujours des évènements passés : « avant la création du monde » ou « pendant les premiers ages », en tout cas « il y a longtemps ». Mais la valeur intrinsèque attribué au mythe provient de ce que ces évènements censés se dérouler à un moment du temps forment ainsi une structure permanente. Celle-ci se rapporte simultanément au passé, au présent et au futur ».
« La structure temporelle du mythe est double, historique et anti-historique… »
 
 
Tournier raconte que, quand il écrivait Les Météores et qu’on l’interrogeait sur le sujet de son prochain roman, il répondait « c’est l’histoire de jumeaux parfaitement ressemblant ». Et ses interlocuteurs d’ajouter qu’eux-même connaissaient des cas semblables.
                « Il était bien inutile que j’entre dans les détails de mon projet. On les connaissait déjà, on me les récitait à l’avance. Je me félicitais : c’était la preuve que mon sujet était de nature mythologique».
Pour Tournier, la mythologie n’a pas seulement un impact sociologique mais aussi une incidence biologique. Ainsi l’homme s’humanise par la mythologie, un « bruissement » culturel qui l’entoure tout au long de son existence et est la seule chose qui lui permet de se détacher de l’animal. La mythologie édifie les individus sur le plan sexuel, sentimental et cérébral.
 
Par ailleurs, la mythologie permet à Michel Tournier de passer de la métaphysique au roman. Il se définit lui-même comme un «  contrebandier de la philosophie », cherchant à faire passer Platon, Aristote, Spinoza et Kant dans des histoires et des contes.
 
 
La pensée de Tournier, philosophe et germaniste, trouve des origines chez Nietzsche.
Ainsi, dans
La Naissance de la tragédie, le philosophe allemand montre le bouleversement qu’implique la destruction du mythe dans la civilisation moderne. Il voit dans l’homme moderne, un « éternel affamé », privé du « sein maternel mythique ».
L’œuvre de Tournier, où le mythe retrouve toute sa vigueur créatrice semble répondre à ce texte qui déplore « la perte de la patrie mythique » : « Faute de mythe [.. ;] toute civilisation perd la saine vigueur créatrice qui est sa force naturelle. »
Ainsi, selon Nietzsche, la pensée mythique s’effacerait au fil du temps.
 
    2 - Des mythes « revivifiés » et des allégories
 
Cependant, les fictions littéraires sont les héritières du mythe. Le mythe passe dans l’Art.
 
    La renaissance des mythes 
La fonction de la littérature serait de renouveler, de moduler, de vivifier ce patrimoine mythologique. C’est là, pour Tournier, le rôle des écrivains : transformer, mettre au goût du jour les mythes.
Les fictions qui peuvent prétendre au titre de « mythe littéraire » ont pour caractéristique d’être réécrit plusieurs fois au fil des siècles. On constate qu’il y a prééminence d’un personnage et d’un scénario, d’un schéma
Citons quelques exemples de « mythes littéraires » :
    Don Juan (Tirso de Molina, Molière)    Faust (Goethe)    Venise    Tristan et Iseut (Thomas, Beroul)    Robinson Crusoé, Daniel Defoe puis dans l’œuvre même de Tournier
    Robinson Crusoé est une histoire qui parle au public, suffisamment fondamentale : il s’agit de reconstruire le monde.
    Il existe également des mythes cinématographiques : le mythe du vampire : Dracula, le mythe de l’homme-sauvage : Mowgli, Tarzan…
A l’inverse, les personnages de Julien Sorel, Vautrin ou madame Bovary ne sont pas considérés comme des mythes littéraires.
On distingue des mythes littéraires et des mythes fondateurs. Les mythes littéraires sont apparus plus récemment.
Toutefois, la notion de mythes littéraire est ambiguë. Les propos précédents appellent plusieurs remarques.
Ainsi Don Juan est très marqué par son époque, au tournant de la Renaissance et de l’epoque classique.
On retrouve des traces du mythes de Tritan et Iseut dans plusieurs civilisations : celtes, germanique, persane…
Par ailleurs, ne dit-on pas un Rastignac, pour parler d’un homme dont la réussite passe par les femmes.
C’est là un intermédiaire entre le mythe et le caractère de théatre.
Ne parle-t’on pas de bovarysme pour désigner une personne qui est perpétuellement insatisfaite de son existence ? Le terme, inventé par le philosophe Jules de Gauthier, est en fait une catégorie psychologique.
 
Tournier donne une illustration de l’impact de la mythologie sur l’homme à travers l’exemple amoureux.  Il cite la Rochefoucauld (1613-1680), écrivain, moraliste et mémorialiste français, célèbre pour ses Maximes dont Voltaire dit que « C’est un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision… »
 
Puis il apporte une seconde illustration avec une citation attribuée à Denis de Rougemont (écrivain suisse 1906 - 1985), toujours sur le discours amoureux cette fois d’un berger analphabète qui aurait entendu Le Banquet  de Platon et en subirait l’influence dans ses actes quotidiens.
 
 
    Des mythes morts : les allégories 
    Lorsque le mythe n’est pas renouvelé, Tournier les considère comme des statues de plâtre, des allégories.
    La métaphore de la statue de platre suggère un objet rhétorique qui ne trouve sa place que dans les musées, lié uniquement au passé et qui n’a pas de résonance actuelle, qui n’est pas vivant, ni vivifier. Le plâtre dénote la fragilité.
    Une allégorie est une figure de rhétorique qui exprime une idée par le biais d’un personnage… Les allégories sont, pour Tournier,  des représentations figées et mortes.
Les allégories se rencontrent en littérature mais dans d’autres formes d’art comme la peinture ou la sculpture.
 
    Une des premières œuvres entièrement allégorique de la littérature occidentale est la Psychomachie de l'auteur latin Prudence. Elle met en scène le combat des vices et des vertus qui se battent pour dominer l'âme humaine.
En français, l’apologue, la fable, la parabole, mettent souvent en œuvre des allégories sous la forme de personnifications d'une idée abstraite.
L’allégorie a, malgré ce qu’en dit Tournier, une fonction édifiante.
L’allégorie peut également investir une œuvre plus longue, ainsi que le montre le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris.
Dans la littérature médiévale, l'écriture allégorique était un genre très développé.
    Allégorie de la justice : Une femme, dans une main un glaive, dans l'autre une balance, un bandeau lui couvrant les yeux (pas toujours).    Allégorie de la mort : Elle est représentée par un squelette armé d'une faux (souvent appelée "La faucheuse" car elle se servirait de cette arme pour faucher les vies). 
L’allégorie possède un sens littéraire mais également une portée symbolique. Elle permet aussi d’explorer les ressorts psychologiques de l’âme humaine.
Tournier nie à l’allégorie la fonction édifiante qu’il attribue au mythe.J’entends « édifiant » dans le sens « qui forge la sensibilité » et non « qui moralise ».