In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Conclusion : contre l'oubli...

J'ai le souvenir précis de quelques images d'un film que j'ai vu au CNP à Lyon en 1969. Il s’appelait, je crois : « La ba-taille des V2 ». On y voyait les déportés se tuer à la tâche pour produire des V1 et des V2 à Dora, les pendaisons pour l'exemple des déportés qui avaient saboté la production, l'inhumanité fondamentale des SS et des kapos, et surtout, à la fin, ces co-lonnes de « cadavres » vivants en tenues rayées, courant sur les routes à contre-courant de l'exode des Allemands, sous les coups de matraque des SS. Ces images m'auraient fait pleurer. A la fin de la séance, nous avions eu le privilège d'entendre une intervention du colonel R., grand résistant, présent en chair et en os. Je le revois encore, apparaissant sur scène de derrière les rideaux, s'appuyant sur une canne. Quelle ne fut ma déception de l'entendre parler, non pas de la résistance et de la déporta-tion, mais de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de Varsovie, invasion qui avait eu lieu en août 1968. Il est vrai que le film que nous venions de voir était un film de la République démocratique allemande...
Ce fut poignant de retrouver dans les témoignages de Daniel Agus et de Julien Godet toutes les scènes qui étaient entrées dans ma mémoire à la vue de ce film.

Ce fut poignant également de retrouver des cohérences de témoignages entre différentes personnes.
Ainsi, Julien Godet parle des kapos à Dora : « C'était des droits communs. Il y avait juste un politique, mon chef de block qui était devenu fou depuis onze ans qu'il était dans les camps. On l'appelait Folette... » Julien était au block 132. Comparons son témoignage avec celui d'André Laroche, publié par Marcel Ruby dans son étude : « La déportation dans le Rhône » : (A Dora) « je suis affecté au block 132, block dirigé par un fou “Triangle Rose“ surnommé Folette. »
Gérard Chauvy, dans son livre « Lyon 40-44 », rapporte le témoignage de Ravanel sur l'attaque du fourgon cellulaire par les Groupes francs, boulevard des Hirondelles en octobre 1943 : « Nos GF tuèrent le chauffeur, l'aide-chauffeur, ainsi que les deux gardiens qui étaient à l'intérieur de la camionnette. Une vingtaine de prisonniers furent ainsi libérés. »
Notre ami Jean De Filippis faisait partie des « GF » qui ont fait le coup. Rappelons ce que je rapporte de son témoi-gnage sur cette opération : « Les Groupes francs n'attendirent que quatre jours l'opportunité de libérer leur camarade Besson. Ils attaquèrent le fourgon cellulaire qui le transportait boule-vard des hirondelles. Furent ainsi libérés, Besson, Raymond Aubrac et douze autres résistants. Besson raconta comment il fut torturé et que le chef était un dénommé Paul, le “chef“ Paul... »
Gérard Chauvy, toujours dans ce même livre, reprend le témoignage d'un FTP sur le sabotage du transformateur de l'usine SIGMA (après avoir noté les difficultés de ce mouve-ment pour se procurer matériel et armes) : « Fin septembre, je reçus l'ordre de passer à l'action contre les usines SIGMA à Vénissieux. Après bien des tribulations dues à notre inexpé-rience, le 8 octobre, nous faisions sauter un transformateur aux usines SIGMA. » Il est vraiment savoureux de relire comment Charles Jeannin raconte en détails ces fameuses « tribulations » dues à leur inexpérience....
Témoignages tous concordants, à quelque petite nuance près. Nuance imputable à la mémoire ? Vaste problème que la justice a appréhendé dans les procès Touvier et Barbie. Maître Iannucci nous en a parlé dans son interview.

Les huit témoignages de déportés que nous publions dans ce livre montrent que les voies menant à la déportation furent diverses. L'extermination par le travail, ils l'ont vécue en survivant grâce à la chance. Le « Arbeit macht frei », inscription sordidement ironique aux entrés des camps signifiant : « du travail rend libre », accueillait cyniquement le prisonnier. Son inconscient était alors prévenu de ce qui l'attendait.
L'expérience de déporté fut différente pour chacun d'entre eux. Dans le même camp de Dora, Julien Godet participa à une grande entreprise de solidarité — l'organisation minutieuse et médicale de la survie — alors que Daniel Agus ne vit qu'égoïsme et « chacun pour soi ». C'est que ces concentrations de souffrances humaines étaient si vastes que bien des déportés présents dans un camp pendant la même période pouvaient ne jamais se connaître. Certains, comme Jean De Filippis et ses compagnons, firent preuve d'une grande audace en se libérant eux-mêmes, profitant des sentiments humains (très rares) dont sembla faire preuve un militaire allemand aux abois. D'autres durent subir une atroce débandade des SS devant les troupes alliées.
Chaque destin fut différent dans la même horreur des camps.
Que penser, que dire de cette vaste entreprise des nazis voulant exploiter jusqu'à la mort la capacité humaine de travail, « Arbeit macht frei ». Du travail ! pour rendre libre l'entreprise nazie de conquête du monde.
Peut-on imaginer le sort hideux des communistes allemands enfermés à Dachau dès 1933 ? Comment ai-je pu lire, dans je ne sais plus quel livre, ce rapprochement indécent entre le stalinisme et le fait que certains de ces communistes furent utilisés comme kapos, Il est vrai que les nazis ont su organiser les camps en contraignant une partie des déportés à exercer la répression eux-mêmes. Les chefs de block, chefs de chambre et kapos étaient tous des déportés. Là où la cruauté primait, ces « cadres » de l'extermination étaient recrutés chez les « droits communs ». Là où l'horreur se voulait moins forte, on utilisait des politiques. François Ravot m'expliquait l'attitude curieuse d'un kapo, communiste allemand, déporté depuis 1933 : « Il gueulait toujours, sans cesse ! La matraque toujours en main. Effrayant. Mais, en fin de compte, je ne l'ai jamais vu taper un type. Jamais ! Il faisait beaucoup de bruit en tapant contre les murs. Plus tard, après la libération, j'ai compris qu'il était malin et réussissait à rester kapo sans tuer personne. Il fallait le faire... » La source de la réussite de la répression par cette hiérarchie des camps basée sur les déportés eux-mêmes, on la trouve dans la terreur exercée par les SS. Chefs de block et de chambre, kapos, Stubedienst, Schreiber (secrétaire : le déporté qui s'occupait de la « gestion » des lieux) avaient une vie sup-portable : ils mangeaient à leur faim, ne se tuaient pas au tra-vail. Et parfois, les chefs de block ou de chambre, qui «logeaient » seuls dans un coin, prenaient avec eux un petit ami choisi parmi les jeunes comme Stubedienst. S'ils ne tuaient pas quand les SS le voulaient, ces derniers les remettaient « simples » déportés. Ils retournaient à la mort. Un ancien déporté m'a dit qu'il y avait beaucoup de Polonais dans cette hiérarchie des camps : « Les plus pourris, pour la bonne raison que les gentils étaient tous morts ! » Dans ces conditions, toutes les tares humaines pouvaient exercer leur plénitude. Tomber sur un sadique, c'était la mort certaine. De certains camps, peu de survivants revinrent, car les conditions étaient encore pires qu'ailleurs.
D'autres horreurs s'exerçaient dans d'autres lieux. On a vu les tortures perpétrées dans le sinistre siège de la Gestapo à Lyon, de même que celui de la Milice. Mais, un détail m'a beaucoup frappé dans tous ces témoignages de guerre et d'atrocités : les occupants utilisaient souvent les écoles pour en faire des lieux de détention, de torture et... de kommando de camp de concentration !

Chaque homme a vécu son expérience de résistant selon le lieu, l'époque, les personnes côtoyées et a été conduit dans telle ou telle action. La conscience politique fut décisive pour tous les engagements précoces. N'est-ce pas François Ravot, lui qui n'avait aucune conscience politique à l'époque, qui me déclara dès le début de son témoignage : « Moi, je n'étais pas apte politiquement à devenir un héros. D'autres, comme les communistes par exemple, l'étaient plus que moi qui n'avais jamais été dans un mouvement politique quelconque. »
Un problème humain revient bien souvent chez les hommes et les femmes qui ont combattu dans l'ombre la barbarie nazie. C'est la question de la trahison, du traître. Touvier, on l'a vu, est bien plus haï que Barbie. Pourquoi ? Parce qu'il est un traître. Pour les résistants trahis par un ou une des leurs, c'est une obsession — parfois si vivace encore aujourd'hui qu'elle leur ronge le cœur — de connaître la personne qui les a envoyés dans les camps de la mort. Car trahir, ce n'est pas seulement comme le dit légèrement, très légèrement, Milan Kundera, dans son livre, L'insoutenable légèreté de l'être : « Trahir, c'est sortir du rang et partir dans l'inconnu. Sabina ne connaît rien de plus beau que de partir dans l'inconnu ». Trahir c'est certainement sortir du rang, non pas pour partir à l'aventure, mais pour entrer dans un autre rang. Et en ce qui concerne les résistants, trahir ce fut entrer dans celui des barbares, de la torture et des camps d'extermination.

L'horreur de l'extermination n'est pas extirpée de notre planète, devenue si petite aujourd'hui. On l'a vu encore récemment en Afrique et en ex Yougoslavie. Le fascisme qui brûle les livres, détruit les écoles, assassine les intellectuels existe non loin de chez nous, par exemple en Algérie. Bertold Brecht avait raison d'écrire : « Il est toujours fécond le ventre qui engendra la bête immonde ».
C'est pourquoi, il ne faut pas oublier...