In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Les SS encerclaient une ferme, mettaient le feu et tuaient tout ce qui sortait : hommes, femmes, enfants

D'après le témoignage de
RAVOT François ;
né le 26 janvier 1922 ;
évadé du STO ; résistant en Yougoslavie ;
déporté à Dachau ; block 19 ; matricule 138880.

« Moi, je n'étais pas apte politiquement à devenir un héros. D'autres, comme les communistes par exemple, l'étaient plus que moi qui n'avais jamais été dans un mouvement politi-que quelconque. J'ai donc subi le sort de milliers de gens qui, comme moi, ont pratiquement été obligés de suivre les directives générales.
« Début 1942, j'ai été appelé aux chantiers de jeunesse. J'ai donc fait mes huit mois de chantier de jeunesse et je suis rentré fin octobre 42. J'ai trouvé un de mes collègues qui tra-vaillait avec moi à Fives Lille : Roger Lang. Il nous dit, à un autre de mes collègues — réfugié de la région de Verdun — et à moi-même : “On va essayer de rentrer dans un mouvement de résistance.“ On avait eu un rendez-vous au café du XXème siècle et le gars n'est jamais venu. Bon !
« J'ai donc repris mon travail...
« Fin janvier 43, le gouvernement a institué le Service du travail obligatoire (STO). Quelques volontaires étaient partis au titre de la relève, mais très peu. Début février, je reçois une feuille de route : je devais aller à Breslau en Haute-Silésie ! J'ai regardé la carte : j'ai trouvé que c'était trop loin. Je ne suis pas parti.
J'ai donc continué à travailler à Fives-Lille. Des gendarmes se présentent chez mes parents huit jours plus tard. Mon père était cordonnier... Ils ont menacé (en exagérant) : “Si votre fils ne part pas, on arrêtera le père !“ Ma mère affolée ; mon père avait soixante ans... Alors, je vais chez le docteur Crozat, qui, à la libération, sera ennuyé, car il collaborait un peu... Il était médecin de famille ; je lui ai dit que j'étais malade et il me donne huit jours. Je vais au service du travail allemand à Lyon, cours Gambetta. J'y rencontre un de mes collègues Terry. Là-bas, j'ai vu le coup où ils allaient nous embarquer immédiatement. Avec le certificat médical ça s'est arrangé et on nous dit qu'on recevrait une nouvelle feuille de route. Celle-ci m'envoie en Autriche. Nous étions au début mars 1943. Jusqu'à cette date, je n'avais vu aucun tract de la résistance... Je n'étais au courant de rien.
« Donc, je pars. J'arrive en Autriche : les Autrichiens, à part quelques exceptions, étaient assez sympathiques avec les Français. On travaillait à la Reichbahn : la grosse réparation de locomotives. (Reichbahn : société des chemins de fer du Reich.) Il faut dire les choses comme elles sont : on n'était pas mal ! On vivait en baraquement mais on pouvait sortir comme on voulait ; on était dans un bled pas tellement grand ; nos conditions de vie, étant donné l' époque, étaient pas mal. On faisait dix heures par jour de travail, mais, après le boulot, on faisait ce qu'on voulait...
« L'année 43 s'avance et en novembre ils annoncent qu'on allait avoir des permissions. »
Mais, pour partir, il fallait avoir un garant qui devait signer pour celui qui s'en allait. Si ce dernier ne revenait pas, le garant ne pouvait plus partir.
« Un collègue de chambrée de la région parisienne m'a demandé de signer pour lui. J'ai sauté sur l'occasion parce que j'étais sûr qu'il reviendrait, lui. Je signe, il part passer Noël chez ses parents et il revient début janvier 1944. Je me dis : “Bon, maintenant je vais pouvoir partir.“ Hélas ! J'attends jusqu'à début février et on nous dit que les permissions sont supprimées. Parce qu'il y en avait pas mal qui n'étaient pas revenus. On était deux ou trois dans le même cas.
« Au printemps, fin avril, je me suis coupé le tendon de la main avec un burin pour être à l'assurance. Mon collègue s'était frotté la jambe avec de la toile émeri en disant qu'il était tombé.
« Bref, on est en maladie... On prend le train jusqu'à Mü-nich. On essayait de passer en France par Strasbourg. A la gare, on cherche la correspondance. Un Feldgendarme nous interpelle et nous demande nos papiers. On lui dit : « On est venu voir un de nos collègues qui travaille par là. On est en maladie, on travaille pas. Ils relèvent nos noms, le lieu où on travaillait et nous remettent dans le train pour Salzbourg ! « Au mois de juin, c'est le débarquement. Sur le front est, en Yougoslavie, les troupes russes remontaient. En juillet on nous a embarqués pour aller y construire des fortifications. On devait creuser des fossés antichar. Nous, on était considéré comme civil, donc ils ne nous maltraitaient pas trop. L'après-midi on nous a donné des outils en nous disant : “Demain ma-tin : au boulot !“ On se trouvait quatre : deux prisonniers transformés (des prisonniers de guerre ayant accepté le travail civil pour les Allemands...) et un autre type. “Et si on allait au bistrot faire une belote ?“ C'était un petit bled de Yougoslavie, en Slovénie. Je ne me rappelle plus son nom. Un des deux prisonniers parlait polonais.
« Au bistrot, on demande à être servi. Refus : il est interdit de servir avant sept heures du soir. On commence donc à faire une belote et celui qui parlait polonais tente de baratiner la femme pour avoir quelque chose à boire. Il reste quand même longtemps... Il revient et, à brûle pourpoint, il nous demande : “Qui c'est qui veut passer aux partisans ?“ Comme ça ! Et il ajoute : “Moi, je tente le coup !“ L'autre civil que je ne connaissais absolument pas dit : “Moi je marche aussi !“ Bon, moi je dis : “Banco ! J'y vais aussi !“ Et le dernier, un prisonnier transformé qui avait des enfants, ne marche pas.
« On avait donc rendez-vous un peu plus tard. Vers sept heures et demi. On va chercher des provisions, quelques objets personnels et on revient. Dans l'arrière-boutique on nous sert à boire et nous présente un petit vieux qu'on devait suivre. Mais pas trop près. Le gars part en vélo en roulant très doucement. On sort de la ville et des soldats allemands arrivent. Il y avait des filles russes devant nous. On les rattrape, les prend par le cou en rigolant et les soldats allemands ont cru qu'on se diri-geait avec elles vers les bois... Ils nous ont même lancé des plaisanteries... On marche, on marche : il n'y avait plus per-sonne. Un moment on voit une ferme. Le petit vieux s'arrête et repart en nous faisant signe de rester. Le gars de la maison, sans dire un mot, nous présente un verre et le remplit d'un liquide un peu blanc : de la gnôle ! Il nous mettait un peu de cœur au ventre ! On continue... Puis, la route tournait sur la gauche (j'y vois encore comme si c'était hier ! ) et il y avait un petit bois avec un sentier qui montait. Le vieux s'enfile dans le sentier, planque son vélo un peu plus loin et nous attend. Il nous fait traverser le bois. C'était tard le soir, comme c'était juillet, il faisait encore jour, mais très nuageux (il avait plu toute la journée) donc sombre. De l'autre côté, le vieux nous dit : “Vous suivez la rivière, vous prendrez le pont et, de l'autre côté, vous êtes chez les partisans.“
« On s'engage tous les trois, on traverse le pont : on ne voit rien. Mais avant d'arriver de l'autre côté, on entend : “Hand auf !“ On s'arrête, on se retourne et on voit un mec qui ressort de derrière le parapet avec une mitraillette. Il avait un poncho : on ne pouvait donc pas voir l'uniforme qu'il portait... Il avait une espèce de calot sur la tête.
« Il s'approche, on voit alors l'étoile rouge sur son calot : un partisan ! Celui qui parlait polonais engage la conversation. Mais quand il baisse les bras, l'autre le rappelle à l'ordre : “Hand auf !“ Puis, un deuxième type apparaît. Ils parlent entre eux et l'un d'eux nous emmène sous la menace de son arme. L'autre est resté au pont. On marche peut-être un kilomètre, jusqu'à ce que la route tourne au pied d'une falaise. Un sentier montait sur cette falaise. Le partisan siffle, en haut ça répond et on monte. En haut, il y avait deux fusils mitrailleurs en batterie qui tenaient la route en enfilade et une dizaine de partisans. Ils nous ordonnent de rentrer dans une maison qui était là. Sans fermer la porte à clé. Après un moment, quelqu'un vient cher-cher un des prisonniers transformés, puis, un peu plus tard, le deuxième... Puis, ils viennent me chercher moi. Ils parlaient toujours en allemand. Ils me demandent mes papiers. Je dis alors :
— On est Français !
— Ah ? Vous êtes Français ? Vous êtes d'où ? Vous êtes de Paris ?
— Moi, je ne suis pas de Paris.
— Vos deux copains sont de Paris...
“Ils se méfiaient des infiltrations... Je réponds donc :
— Je ne suis pas de Paris ! Je suis de Lyon...
— Ah ? Vous êtes de Lyon ?
Les partisans qui assistaient à l'interrogatoire discutent et sortent. Au bout d'un moment, l'un d'eux revient (un gars de quarante-cinq, cinquante ans, un vieux pour moi qui avais vingt ans !... plus ou moins habillé en militaire...). Ils se parlent en serbo-croate avec le gars qui m'interrogeait et se tourne vers moi et me parle en très bon français :
— Vous êtes de Lyon ?
— Pourquoi vous me demandez cela ?
— Parce que j'ai travaillé pendant vingt ans à Lyon...
— Ah ? Moi je ne suis pas vraiment de Lyon, je suis de Givors...
« Le gars réfléchit un peu et me dit :
— Mais c'est pas sur la ligne de Saint-Etienne ça ?
— Si ! ?
« Déjà, le courant passait mieux !
— Vous avez travaillé à Lyon. Mais où à Lyon ?
— Je travaillais chez Patay...
— Chez Patay ! Au Grand-Trou ?
— Oui!! ! Vers Lavirotte...
— Je vais vous donner un détail qui va vraiment certifier ce que je dis. Si vous connaissez bien le quartier, rue Audibert et Lavirotte, la première rue à droite, c'est une impasse, l'im-passe Antoine Dumont. Au coin, il y a une épicerie, et après, il y a un menuisier.
« Le gars réfléchit un peu et : “Oui... Ben, le menuisier c'est mon cousin, il s'appelle Haour !“
« Tu penses ! J'ai été dédouané tout de suite ! Et il poursuit :
— Vous connaissez vos deux collègues ?
— Et non ! Je ne les connais pas ! On est parti d'un petit bled...
— Ah bon ! Bien ! Allez vous coucher.
« Ils nous donnent un peu à manger et on se couche par terre dans l'école du village. Le lendemain, accompagnés par trois ou quatre partisans, on remonte vers un endroit qu'ils ap-pelaient Planina. C'était dans la montagne. On arrive là où je retrouve d'autres Français. Un gars de Villeurbanne, Zaplana, Humbert de Menton, Soleil des Landes... On trouve un des chefs de la résistance qui parlait italien. Moi, je parlais aussi italien. J'ai été mobilisé pour faire l'interprète entre les Français et lui.
« Bon, on est donc intégré pour porter les munitions. On n'était pas armé. Le chef me dit : “Toi ! Tu parles italien, tu feras un bon agent de liaison.“ Il fallait toujours faire équipe à deux. Mon équipier était un gars du Montenegro qui avait été enlevé par les Italiens, emmené en Italie où il avait appris la langue et s'était évadé en sautant du train dans le Frioul, puis avait rejoint les Maquis. Un grand type d'un mètre quatre-vingt-quinze : une bête ! Mais très gentil. Il faut dire que les liaisons se faisaient toujours au même endroit. Alors, il m'expliquait où il fallait se planquer etc... Là, je l'avais belle parce que je cou-chais dans les fermes alors que les autres couchaient où ils se trouvaient. On était en août, septembre 44.
« Un beau jour, mon gars me dit :
— Je vais traverser les lignes et je vais rejoindre le Mon-tenegro. Tu viens avec moi ?
— Je vais pas aller dans le Montenegro !..
« J'ai donc été réincorporé avec tous mes collègues dans des groupes de combat. Ils nous ont donné des fusils. On n'avait pas d'explosifs pour faire sauter les voies de chemin de fer mais on allait dévisser les éclisses la nuit, de préférence dans un virage. Il n'y avait que deux voies de chemin de fer pour ravitailler le front qui se rapprochait tous les jours. De chaque côté des ponts qui traversaient la Save — des ponts métalliques — les chleus avaient construit un blockhaus avec mitrailleuse et toute la nuit, deux sentinelles gardaient le pont. Tu ne pouvais pas te mettre à l'eau à cause du fort courant de la rivière. C'était donc difficile de faire sauter les ponts, alors on dévissait les voies. Un jour, les Allemands disposèrent d'un train blindé qui nous a tiré dessus avec des canons sur des tourelles quadruples ! Un obus traçant, un obus explosif etc... J'ai jamais couru aussi vite de ma vie ! Les gars qui nous commandaient choisissaient toujours des endroits qui laissaient la possibilité de se sauver. Cette partie de la Yougoslavie est très sauvage... C'était entre la Croatie et la Slovénie.
« Finalement, les Allemands nous ont envoyé les SS. Une fois, de très loin, car les vallées étaient profondes, très accidentées, j'ai assisté à des scènes atroces : les SS encerclaient une ferme, mettaient le feu et tuaient tout ce qui sortait : hommes, femmes, enfants ! Pendant cinq à six jours, les SS nous poussaient. On couchait par terre dans les bois. Il a fallu traverser la Save ! On était une soixantaine. A quatre dans un bateau, on passait de l'autre côté à l'arpi (grande perche qui permet de pousser l'embarcation). On était complètement lessivé. On monte dans un petit hameau à flanc de montagne et soi-disant (on n'a jamais su le fin mot de l' histoire...) un paysan du coin est descendu chercher les chleus. Ils ont encerclé le hameau. Une ferme ou deux a brûlé et, à deux doigts près, avec un collègue de Volvic, on passait au travers. On était caché dans la mangeoire des vaches jusqu'à la fin. Deux chleus rentrent pour regarder, voient une vache et l'un d'eux se prend l'envie de boire du lait. Des hommes de quarante-cinq ans à peu près. Des réservistes. Ils allument et nous voient ! La mitraillette sur le buffet, on a cru notre dernière heure venue. On avait entendu les rafales des exécutions... On nous fait sortir et... personne avait été tué ! On avait balancé nos fusils dans le foin et on n'avait rien. « Le commandant du détachement allemand avait été prisonnier en France pendant la guerre de 14-18. Et il avait été bien traité. Nous, les treize Français, nous n'avons pas été bousculés... Ils ont foutu des coups de pompe dans le cul aux autres, mais pas à nous...
« On a été enfermé dans une petite caserne près d'un pont. On n'était ni lavé, ni rasé depuis huit jours. Le lendemain matin, arrive une équipe du cinéma des armées. Ils ont coupé des petits morceaux de pain et nous les jetaient comme à des animaux. Des appareils de prise de vue avaient été installés sur une estrade. Tout le monde, crasseux comme tout, se jetait sur le pain. La propagande nazie disposait alors d'un film sur les “bandits yougoslaves“. La prise de vue faite, nous sommes emmenés à pieds jusqu'à un village où on nous met dans la cour de la mairie, à l'abri des regards de la rue.
« On entend alors le bruit des camions et arrivent les SS en noir, les chiens, les triques et : “Los ! los !“ et ils lâchent les chiens. Nous, les jeunes, on était assez lestes pour sauter vite dans les camions. Mais les plus âgés ont eu plus de mal et certains se sont fait mordre. »
Les prisonniers furent emmenés à Celje (Cilli en Allemand), dans une prison, une grande cellule de cent cinquante mètres carrés environ, où ils se retrouvèrent à quarante.
« On crevait de faim ! Le lendemain matin, ils deman-dent des volontaires pour décharger des wagons. On y va avec d'autres collègues, au cas où on trouverait quelque chose à manger... Il fallait décharger des petites caisses. Un collègue me dit : “On va regarder ce qu'il y a dans les caisses.“ Et il en laisse tomber une : c'était des bougies ! Pas mangeable !
« Il me restait une carte-lettre allemande imprimée. En Autriche, au STO, on s'était fait une espèce de caisse de solida-rité. Quand il y en avait un en prison (ça arrivait...) on consti-tuait un colis pour lui. Alors, je m'étais mis dans l'idée d'écrire à mon collègue Rivel de Grigny (qui est mort maintenant) : “Je suis en prison à Cilli, celui qui m'enverrait un colis serait le bienvenu... “ Mais j'étais gardé par les chleus, je ne pouvais pas mettre cette carte à la poste. On était gardé par des soldats âgés ; celui qui nous gardait devait avoir soixante-cinq ans ! Un petit. A un moment où il n'y avait personne, je lui demande s'il veut envoyer ma carte. Il regarde autour de lui s'il n'y a personne et enlève son casque, prend ma carte, la met dedans et le remet sur sa tête. Et il l'a envoyée ! Entre temps, d'autres STO étaient partis d'Autriche pour construire ces fortifications en Yougoslavie. Rappelons-nous ce copain, réfugié de Verdun : avec lui et Lang, on avait essayé de contacter la résistance. Et bien ce copain était à Cilli ! Entre temps, la résistance descend de la montagne et attaque la prison...
« Ils ont été repoussés. Nous, on avait été transférés de la prison de Cilli à la centrale de Maribor, toujours en Slovénie, près de la frontière autrichienne. A Cilli, en représailles de l'attaque, ils ont pendu une cinquantaine de prisonniers à des crochets de boucher, à tous les arbres de la prison. Ils ont obligé tous les étrangers à défiler devant les pendus. Alors, ce collègue (il s'appelait Louette) revient en Autriche et raconte ce qu'il a vu, notamment à Rivel. Et il lui dit que ça s'est passé à Cilli. Rivel regarde ma carte et il dit : « Mais... il y avait Ravot dans cette prison ! Ils furent persuadés que j'étais mort.
« A Maribor, dans une cellule faite pour un type, on était douze ! On couchait par terre en quinconce. Il y en avait tou-jours un les pieds dans la tinette. On a fini par subir un interrogatoire à la Gestapo. On a été transféré dans les caves d'un bâtiment et on venait nous chercher un par un. Quand je suis passé, il y avait deux costauds. Ils nous interrogeaient pour connaître l'armement dont les partisans disposaient. Comme on a été pris sans armes (même les Yougoslaves les avaient cachées) on a raconté qu'on se promenait, qu'on était tombé sur les partisans et qu'ils nous avaient embarqués. Le gros costaud me dit : “Quitte tes lunettes !“ En les enlevant, je me suis dit : “Hou là là ! Cela commence mal !“ Ils savaient bien ce qu'on avait comme armes. Il n'y avait pas d'armes lourdes ; il y avait des fusils, quelques mitraillettes (pas beaucoup) ; des mitrailleuses, je n'en ai point vues. Il insistait... Il me donne une baffe et puis une autre. Pas plus. Je m'en suis pas mal tiré. L'autre met une petite pomme sur la table, prend une règle en fer, et dit : “Ramasse la pomme !“ Je me suis dit : “Si je ramasse la pomme, il va me filer un coup de règle sur les doigts et va m'en casser un !“ J'ai mis la main gauche sur la pomme... Et il ne m'a rien fait. J'ai mis la pomme dans ma poche et j'ai récupéré mes lunettes.
« Il m'avait interrogé en allemand. La porte s'ouvre et on m'appelle de l'autre côté où il y avait mon ami Soleil. Lui n'en piquait pas une en allemand. Je dus faire l'interprète. Il y avait une femme qui tapait à la machine. J'ai fidèlement traduit... A la fin de l'interrogatoire, la femme soldat qui tapait à la machine m'a dit : “Merci !“ En français ! Heureusement que j'avais traduit correctement...
« On est remis en prison.
« On ne sortait pas de la cellule. On n'allait pas se pro-mener... Toujours dans la cellule... On en sortait juste pour balayer un peu. Sur la porte, il y avait une plaque en fer sur laquelle était inscrit le chiffre douze (le nombre de prisonniers de la cellule). Un copain prend un morceau de plâtre et remplace le deux par un trois pour faire treize. Du coup, ils nous ont servi treize gamelles tous les jours !
« Un beau jour, rassemblement dans la cour, une demi-boule de pain et en avant jusqu'à la gare, dans des wagons voyageurs, gardés par les SS russes de Vasslov, trois ou quatre par wagon. C'était pas possible de s'évader. On arrive à Münich. On était début décembre 1944. On nous change de gare. La ville avait été bombardée, complètement détruite : les un ou deux kilomètres qu'on a parcourus, c'était par des passages aménagés dans la rue alors que tous les immeubles étaient écroulés. Il y avait du dégât ! Dans l'autre gare, la centaine qu'on était doit attendre sur le quai. Fatigué, je me mets accroupi. Un SS me file un coup de crosse dans les côtes. J'ai cru qu'il m'en avait cassé une. J'ai gardé un bleu pendant un mois. Cette fois, on monte dans des wagons à bestiaux qui nous emmènent jusqu'à la gare de Dachau. Ce n'était pas long, une dizaine de kilomètres seulement. On arrive au camp de Dachau, à pieds sur deux rangs. Toutes les nationalités étaient représen-tées.
« Un grand SS russe s'amène et gueule : “Mütze ab !“ J'avais jamais entendu cela. Un grand Grec épais comme une ficelle reçoit une calotte qui le fait tomber au sol. Son chapeau roule par terre. Il le ramasse, se relève, le place sur la tête et se remet au garde-à-vous. Le SS revient furieux : “Mütze ab !“ et lui redonne une grande gifle ! Le gars se relève le chapeau à la main. Et on a tous compris qu'il fallait enlever son chapeau. Le SS nous fait un discours en allemand qu'on n'a pas compris. Et on voyait passer des gars dans la cour, courir en poussant des brouettes chargées de neige ! Tous les dix mètres, un gars placé là leur donnait un coup de matraque !...
Puis, ce fut le rituel des camps : vidage des poches, déshabillage, rasage intégral, désinfection au grésil. La tenue n'était pas la rayée, mais une tenue faite d'éléments divers récupérés. François avait un pantalon de l'armée hongroise.
« Ils gardaient la tenue rayée pour ceux qui allaient en kommando. Je me retrouve dans le block 19. Théoriquement de quarantaine, coupé en deux parties par une cloison. On at-tendait que le marchand d'esclave vienne nous chercher. Un jour, je m'appuie contre la cloison, la porte s'ouvre. Il y avait dix centimètres de neige. Je vois, dehors, de l'autre côté de la porte un tas couvert de neige. Je m'avance et je vois que ce sont des cadavres : une cinquantaine empilés. Je suis vite rentré. Mais un SS s'est aperçu que quelqu'un était passé de l'autre côté. Donc rassemblement et interrogatoire : “Qui est passé de l'autre côté ?“ Personne n'a rien dit et ça a passé. Après quelques jours, on a été réparti dans les kommandos. Certains, comme Humbert, partaient en rayé réparer les voies bombardées à Münich. Avec Soleil, on a été affecté dans un kommando à creuser des tranchées dans le camp. On savait pas à quoi cela servait. Tant qu'on a travaillé, on couchait seul dans le lit (à six dans des châlits à six places). On n'était pas en rayé. Après, il fallait défaire des fils électriques pour récupérer le cuivre. Il fallait en faire tant par jour.
« Tout cela nous amène à fin février. Plus de fils électri-ques. A ce moment-là, j'étais au block 22 où j'ai trouvé mon porte-drapeau actuel, qui habite maintenant à Saint-Symphorien-d'Ozon, qui avait été arrêté à Münich pour sabotage au STO. On était deux à trois cents à ne plus travailler ! Les kapos nous mettent dans la cour par rangs de dix et le SS s'amène pour faire une sélection pour les kommandos.
« Le coiffeur, à l'arrivée au camp, un Français, m'avait donné un conseil :
— Dans les rassemblements, ne te mets jamais ni devant, ni derrière, ni sur les côtés. Jamais sur les bords !
— Pourquoi ?
— Parce que dans les bords, tu prends des coups...
« Donc, la sélection se fait, les premiers rangs se vident. Le premier rang avant moi était constitué de juifs. Le SS de-mande à chacun s'il est juif, en a marre, s'arrête après le rang devant moi et demande à ceux de mon rang si tout le monde est juif : “Sind allen Juden,“ Tous les gars disent oui. Et comme je ne voulais pas rester tout seul, je suis parti aussi... Ceux que les SS ne marquaient pas pour un kommando étaient considérés comme inaptes au travail. C'était mon cas. On m'a transféré au bloc trente. Le dernier de Dachau, celui des invalides. Au lieu d'être six par châlit, on était quinze ! Première chambre et deuxième chambre ça allait à peu près : des gars à qui il manquait un bras, une jambe, un œil... Et ensuite, c'était les malades prêts à mourir. Tous les matins, un kommando de Russes venait emmener les morts. En moyenne, il y avait entre quarante et cinquante morts par jour. De maladie et de malnutrition. Tu te levais le matin, tu les voyais à poil avec une étiquette au bout du pied... Et on avait moins à manger. Là, j'ai été veinard de ne pas mourir avant la libération. On a touché deux colis de la Croix-Rouge. Dans le premier : pas de cigarettes. Dans le second, il y en avait. Les cigarettes, c'était de l'or là-bas ! J'ai vu des types s'arracher le bridge en or pour trois cigarettes !
« Manque de bol, à la libération, j'ai pris le typhus ! J'étais avec un type, monsieur de La Romillère, qui couchait à côté de moi. Il a été chercher un de ses collègues toubib au Revier...
« J'ai rencontré aussi un Givordin : Serrière. Il était ingé-nieur EDF. Il est mort. Il n'y a pas longtemps. Lui sortait du Revier, car il avait eu aussi le typhus.
« On me transporte à la Mission Vaticane, un hôpital ins-tallé à l'emplacement du camp des SS. Puis, chez les Améri-cains, allongé nu sur une table à l'extérieur j'ai été nettoyé au jet par des Noirs Américains. Et ils m'ont laissé sécher. J'avais quarante de fièvre !
« J'ai guéri ; je suis parti à Constance, et on m'a pesé en arrivant : trente-cinq kilos ! J'ai engraissé de vingt-sept kilos en un mois. Il fallait faire attention au régime. Quand les Américains sont arrivés, ils ont distribué des boîtes de conserve. J'ai vu des déportés manger de la graisse : ils sont tous morts ! Je suis rentré en train sanitaire par la Suisse. En juin 45, on est arrivé à Annemasse. Les gens montaient dans le train pour nous interroger : “Vous avez pas connu untel ?“ Puis, le train est reparti et, un jour, dans une gare, je vois la pancarte : “Vénissieux“. Cette fois, je me suis senti arrivé.
De la gare de Perrache, on emmena François au camp de Sathonay, où il fut interrogé par des militaires français. Il n'avait pas de papiers, or les autorités recherchaient des Fran-çais qui avaient été dans les SS et qui essayaient de se cacher. Les soldats lui firent une carte de rapatrié et lui donnèrent mille francs.
« Je portais un blouson des jeunesses hitlériennes et un pantalon rayé qu'on m'avait donné à l'hôpital. Une casquette de marinier de l'Oder, des bottes en feutre du front de Russie. De retour chez moi, ma mère me voit et fait une scène à mon père : “Tu vois, je t'avais dit qu'il était là !“ Elle avait bien reçu une carte que j'avais envoyée quand j'avais le typhus, mais je n'avais pas pu signer. L'infirmière avait signé à ma place. Ma mère s'était dit : “C'est pas mon fils qui a signé, donc il est mort !“ Devant le siège du journal “Le Nouvelliste“, les listes de déportés libérés étaient affichées. Mon frère avait vu mon nom, avec la mention : libéré de Dachau...
« Ensuite, j'ai été longtemps hors du coup. J'avais des ré-actions très violentes !
« Puis, j'ai fait une demande pour être reconnu comme déporté. Mais je n'avais aucun document le prouvant. Il fallait des témoignages. Tout de suite en 45, mon ami Soleil Jean m'envoie une attestation signée de lui, sur laquelle il certifie qu'il a été arrêté avec moi en Yougoslavie et au camp de Da-chau etc... Avec ce certificat, on a commencé à nous donner la carte de déporté politique. Puis, en 1949, 50, Soleil va en Yougoslavie, où les autorités lui font un certificat d'appartenance au “Bataillon International de la XIVème Division Prolétaire“ ! J'ai donc écrit à l'ambassade de France à Belgrade pour essayer d'avoir le même certificat. Je suis tombé sur un attaché militaire qui m'a mené en bateau. Au bout d'un an, je réécris. Un nouvel attaché militaire me répond que son collègue était parti. Je leur demande de faire les démarches et on me répond que tout était archivé et que ce n'était pas possible ! Mais j'ai l'attestation de Soleil et la photocopie du certificat qu'il a obtenu des autorités yougoslaves....

Voilà ! Les aventures de notre ami Fanfan nous ont em-menés dans toute l'Europe pétrie des souffrances infligées aux peuples par les nazis. Notre ami souffre sans le dire de ne pas avoir obtenu ses papiers officiels lui permettant d'être reconnu officiellement comme combattant avec les partisans yougoslaves. Mais, ce témoignage public ne montre-t-il pas la sincérité de ses propos ?