C'est sous un bombardement que nous arrivons à Kempten
D'après le témoignage de BOYET Vincent ;né le 25 décembre 1925 ;
résistant FTP ;
déporté à Dachau, bloc 19, matricule 75996 ;
chevalier de la Légion d'honneur ; médaille militaire ; croix de guerre avec palme ; croix du combattant volontaire de la résistance ; croix du combattant 39-45 ; médaille de la dé-portation.
A Givors, le 14 juillet 1943, plusieurs jeunes défilèrent jusque sur la place pour fêter l'anniversaire de la prise de la Bastille.
« C'était le commencement de la résistance des jeunes dont je faisais partie. »
Septembre, mois des vendanges en Beaujolais. L'occa-sion pour de nombreux jeunes, malgré la dureté du travail, de manger à sa faim et de vivre dans une bonne ambiance permet-tant d'oublier un peu la guerre.
« Avec plusieurs camarades, nous avons ainsi débarqué à Juliénas, en plein Beaujolais. Trois cents jeunes Givordins s'étaient rendus aux vendanges. A ce moment déjà, la résis-tance recrutait en douce. Parmi nous, il y avait plusieurs réfrac-taires au STO qui savaient ce qu'était la résistance. Nous cou-chions dans la salle des fêtes de Juliénas. »
Un grand portrait de Pétain était accroché au mur de cette salle. ..
« Un des gars a lancé une pierre sur la photo et mis le feu. Alors là, ce fut la révolution dans le pays. Le maire, les gendarmes sont venus faire une enquête. Mais on n'a rien dit.
« Francis Martinez et Mery m'ont alors contacté, ainsi que mon ami Bousquainaud. Ils nous ont demandé si on voulait faire partie d'un groupe de résistants. Rentrés à Givors, nous étions dans le groupe de Jeannot Vinson. (FTP)
Vincent travaillait à l'usine Fives-Lille de Givors.
« Je travaillais dans la travée du “Pat“ Blanc avec “Lou-lou“ Sauta, “Titi“ Dupinay et le père Dufraisse. On sabotait les machines-outils, le matin de bonne heure on mettait des tracts dans les placards pour appeler à la résistance. On faisait sauter ponts et voies et aussi... les magasins des pétainistes.
Le 29 mars 1944, Vincent reçut l'ordre d'aller récupérer
des tickets d'alimentation avec Antoine Fernandez et Clémenti. Ces tickets étaient destinés aux maquis d'Azergues.
« Un convoyeur devait passer en moto en provenance de la préfecture. On était planqué vers le cimetière de Millery. Mais le garde champêtre, prévenu par des paysans avertit la gendarmerie. Trois voitures de gendarmes nous sont tombées dessus. Fernandez a pu s'échapper par un chemin de campagne. Ils lui ont bien tiré dessus, mais l'ont manqué. Quand à moi, un coup de crosse derrière la tête m'a couché par terre. Le garde champêtre m'a relevé et tabassé tant et plus. J'avais la tête en sang. Clémenti était dans le même état que moi. »
On les ramena à la gendarmerie de Givors.
« Là encore, gifles et coups de poings pleuvaient. J'entendis le capitaine Poncet, commandant la caserne de Givors, téléphoner à Lyon : “Venez vite chercher ces terroristes ! Ce sont des communistes et j'ai peur que les autres viennent les libérer.“ Il a refusé l'autorisation à ma mère de venir me voir, vu la tête que j'avais...
« A vingt heures, deux camions de GMR casqués et armés jusqu'aux dents nous embarquent sans ménagement comme de grands criminels, un dans chaque camion. »
Ils furent transférés à la prison Saint-Paul. Trois jours plus tard, Fernandez, arrêté lui aussi, les rejoignit dans leur cellule, puis Bousquainaud, Perrat et Raffin étaient également emprisonnés dans d'autres cellules. Ils connurent le dernier fusillé de Saint-Paul, puisque après on fusillait au fort de La Duchère.
« Dans notre cellule, il y avait un gars de Saint-Rambert-en-Bugey, Auguste Collomb, quarante ans, grand résistant des maquis de l'Ain. Un père pour nous. En avril, la cour martiale est passée (trois juges venant de Vichy avec la condamnation à mort...). Les gardiens ont emmené Collomb... Une heure plus tard, on a entendu le crépitement des douze coups de feu et le coup de grâce. Alors toute la prison a chanté la Marseillaise et l'Internationale. On ne rigolait pas, on se disait : “A qui le tour après ?“
Pendant cinquante jours, pas de sortie dans la cour, pas de visite. Ils apprirent la mort de Joseph Longarini que Vincent connaissait bien.
« Il a été fusillé dans une rue de Lyon par l'équipe à “Gueule-tordue“.
Le 6 juin 1944, le débarquement des alliés en Normandie suscita un grand espoir chez les prisonniers. Ils pensèrent être libérés bientôt... Il y eut un grand bombardement à Lyon. L'oc-casion de se faire la belle ?
« Tous les prisonniers de Saint-Paul se sont révoltés, ont cassé les portes. Nous, d'autres détenus sont venus nous libérer, car on avait des portes blindées (cellules de cour martiale). On était libre dans la prison, mais on n'a pas pu en sortir, car les GMR l'ont encerclée.
« Le préfet Cussonac est venu constater les dégâts. Les sanctions ont plu : plus de visite, plus de colis, douze à quinze par cellules. Le préfet Cussonac a été fusillé à la libération. »
« Le 29 juin 1944, grand branle-bas dans la prison. Nous recevons l'ordre de prendre nos affaires... puis on entend des coups de gueule : les Allemands étaient là. Vichy et son gou-vernement venait de nous vendre aux Allemands. Dans des camions dans lesquels on nous avait fait monter à coups de crosses et de bottes, nous sommes amenés à Perrache où des wagons nous attendaient. Sept cent cinquante internés partaient pour une destination inconnue.
« Quatre jours dans ce train, par une chaleur torride, rien à boire, rien à manger.
« Nous arrivons au camp de Dachau le 2 juillet 1944. Les SS nous encadraient en vociférant. On se demandait bien où on arrivait. On nous a mis sur une grande place ; tous nus comme des vers à attendre pendant des heures... Puis des gars habillés en rayé bleu et blanc sont venus avec des seaux remplis de grésil et des tondeuses. On nous tondit la tête et tous les poils existant et, avec un pinceau, on nous a désinfectés avec le grésil. Ce qui nous brûlait partout. On ne pouvait plus marcher. Ceux qui avaient de l'or : bagues, dents, tout était enlevé. Ensuite, on nous a donné des sabots et une tenue de bagnard. Pour moi elle portait un triangle rouge (prisonnier politique) sur le côté gauche de la veste et notre numéro d'immatriculation. Là-bas, on n'avait plus de nom ; on n'était qu'un numéro...
« J'étais au block 19, chambre 4. Ces blocks étaient faits pour quatre cents détenus. Nous y étions mille deux cent. Il y avait de toutes les nationalités. A notre arrivée au block, il y avait déjà Serrière, Martinez, Coste, Sibilia. Ils étaient arrivés une semaine avant nous, car ils venaient de la centrale d'Eysses. Venant de Saint-Paul, il y avait Bousquainaud, Clemente, Raffin, Perrat, Alarcon, Licheron, Lacrosse et moi-même, tous Givordins.
Ils restèrent un mois au camp de Dachau.
« Le camp renfermait trente mille déportés. Debout le matin à cinq heures jusqu'à vingt heures le soir sans presque rien à manger. Des appels interminables.
« Tous les Givordins sont partis dans divers kommandos. Seul de Givors, je suis allé au kommando de Kempten. Heu-reusement, il y avait des gars de Rive-de-Gier, Saint-Etienne et Vénissieux.
« C'est sous un bombardement que nous arrivons à Kempten le 2 septembre 1944. Je faisais partie des trois cents Français parqués dans un bâtiment avec quelques Espagnols. Dans un autre, il y avait des Russes, Polonais, Italiens, Tchè-ques, Yougoslaves... Le nôtre était fermé. Dans un coin, il y avait une pièce pour les kapos. En face, une petite infirmerie (Revier) et au fond des WC à la Turque. La pièce comprenait des châlits de trois étages, de la paille et une couverture par personne.
« Levé le matin à cinq heures, comme déjeuner une es-pèce de tisane. A midi un morceau de pain noir et un morceau de margarine. Le soir une soupe de rutabaga. Douze heures de travail par jour, six jours sur sept.
« Neuf mois à ce régime, on se demande comment on a pu tenir le coup ! On croyait que pour Noël on serait libéré : la France était libérée depuis août 1944 ! Les SS étaient de plus en plus mauvais. On avait de moins en moins à manger. Cou-verts de poux et on ne pouvait pas se laver. Pas de colis, pas de nouvelles de France. »
Au mois d'avril, comme dans les autres camps, ils enten-dirent le canon tonner. Espoir ou désespoir ? Quel allait être leur sort en cette agonie de la « bête immonde » ?
« Le 27 avril 1945, les SS nous ont rassemblés et on est parti pour l'inconnu. On a marché péniblement toute la nuit. On devait nous ramener à Dachau pour la solution finale, pour supprimer tous les témoins. La journée, les SS nous ont plan-qués dans les bois et le soir, on est reparti. Mais les Américains n'étaient pas loin : les détonations retentissaient de tous les côtés. Les SS ont tué leurs chiens et ont déguerpi. »
Les déportés remontèrent dans les bois sous une pluie battante. Ils se serraient les uns contre les autres pour se ré-chauffer. Toute la nuit, ils entendirent les détonations des ca-nons et le crépitement des mitrailleuses.
« C'était la grande débâcle pour les boches. Au petit jour, on vit des convois de chars. Mais on ne savait pas si c'était des Américains ou des Allemands. On s'est approché doucement en descendant du bois.
« Alors, quelle joie ! C'était des Américains ! On se de-mandait si on ne rêvait pas ! On était libre !
« Sur le chemin du retour, à Kempten, nous avons constaté la dureté des combats : soldats tués, chevaux éventrés... Quelle tristesse !
« Bousquainaud, Perrat, Raffin, Clemente, Alarcon, Sibilia, Licheron et Lacrosse sont tous morts dans divers komman-dos. Nous sommes rentrés à Strasbourg le 8 mai 1945 ! Après avoir été désinfectés, on est passé à Mulhouse, puis au centre de Ravigny où nous avons été démobilisés.
« Je suis arrivé à Givors le 11 mai 1945, très fatigué. Le comité de libération nous a payé un séjour de repos à La-Clayette en Saône-et-Loire. J'ai dû y rester longtemps pour me refaire une santé. »
Et Vincent conclut son témoignage : « J'en aurais tellement à raconter de cette terrible épreuve... Mais j'ai dit le prin-cipal... »