Il sauta du train sous le tir des SS
D'après le témoignage deAGUS Daniel ;
né le 7 août 1923 ;
résistant ;
déporté à Buchenwald (matricule 44208), Dora, Elrich, Wofleben ;
médaille militaire, croix de guerre, Légion d'honneur ; of-ficier de la Légion d'honneur.
En 1943, Daniel avait vingt ans et la classe 43 devait se rendre aux chantiers de jeunesse alors que les classes 41 et 42 étaient réquisitionnées pour le STO (service du travail obliga-toire). Donc, Daniel Agus se rendit à Villard-de-Lans pour le chantier de jeunesse. Il y connut un dénommé Marcel Bonin de Lyon. Début septembre, on les embarqua dans un train pour le midi. Ils devaient construire des fortifications pour les Alle-mands. Ils firent escale à Tarascon où ils passèrent la nuit dans le château. La nuit portant conseil, Daniel et quelques autres prirent la décision de s'évader. En pleine nuit, il prit le train pour Lyon, d'autres pour Mâcon, Chalon, etc...
Il se réfugia chez ses parents à Saint-Fons. Mais les gen-darmes le recherchaient. La fuite en Bourgogne lui permit de trouver du travail chez un vigneron. Vendanges et vins termi-nés, il trouva refuge dans une ferme jusque en décembre 1943 quand il partit passer Noël en famille à Lyon.
Le 10 janvier 1944, il se trouvait chez des amis à Saint-Fons. Ces amis étaient tous résistants, recherchés par les gen-darmes. « Cette nuit-là, mon ami René Fernandez fut abattu, ainsi qu'un Israélien dans son lit. J'ai appris cela de retour de déportation ».
Arrêté avec l'amie d'Edmond Partouche, responsable ré-sistant, Daniel fut conduit à l'école de santé, le siège de la Ges-tapo, avenue Berthelot à Lyon.
Matraqué une partie de la nuit, emprisonné au fort Mon-tluc jusqu'au 30 janvier, il fut ensuite transféré à Compiègne.
Dans le convoi de la mort, avec la boule de pain et le saucisson, le voyage dura quatre jours. Quelques-uns réussirent à s'évader du convoi. A Bar-le-Duc, le train fut arrêté et on leur fit enlever leurs chaussures.
« Arrivés dans le camp, le train immobilisé, nous enten-dions les chiens et les SS gueuler. Ils entouraient les wagons en faisant monter les chiens à l'intérieur pour nous faire descendre plus vite. Les SS nous accueillaient à coups de crosse.
Le camp de Buchenwald est situé sur un plateau glacé exposé à tous les vents, à quelques encablures de Weimar, la ville de Gœthe,...
« Nous étions en colonne par cinq, pieds nus dans la neige. Après avoir marché un certain temps nous arrivâmes dans une grande salle où l'eau coulait d'un gros tuyau dans un grand bassin. Nous avions si soif que nous avons bu et là, beaucoup de déportés ont attrapé la dysenterie. Après cette réception, on nous fit enlever nos vêtements. Il fallait passer dans un bassin de désinfection et, au bout, les coiffeurs nous attendaient avec des tondeuses pour nous raser des pieds à la tête. Il ne restait plus un poil !
Leurs vêtements avaient été soigneusement empaquetés comme si on avait voulu leur rendre. En sortant du coiffeur, on leur remit d'autres vêtements.
« On ne se reconnaissait plus entre nous. Nous avons été réunis dans une grande pièce où nous avons appris que nous étions à Buchenwald.
Après la quarantaine (on leur avait dit qu'ils avaient la diphtérie !...), « on nous remit nos costumes de bagnard ; pour ma part, je portais un triangle rouge avec un F dessus et j'avais le matricule 44208. »
D'après Daniel, les premiers jours ne furent pas trop durs : quelques jours à la carrière pour remonter des blocs de rocher et aussi à vider les fosses des WC.
Mais, il fut du convoi pour Dora. Là ce fut un vrai enfer.
« Durant tout l'hiver, je travaillais au terrassement enfon-cé dans la boue jusqu'aux chevilles. Lorsque je levais les pieds, les galoches restaient collées au fond de la boue. Impossible de les récupérer ! Je continuais pieds nus.
Ils dormaient dans le tunnel qui avait été creusé par les déportés.
« Dans des châlits de six mètres de haut. Nous nous cou-chions tout mouillés. Le matin, avec nos affaires mouillées, nous retournions au travail. Pour faire nos besoins, nous dispo-sions d'une tranchée de vingt mètres de long traversée d'une poutre sur laquelle nous nous tenions. On nous obligeait à as-sister aux pendaisons sur la place. Les coups pleuvaient tou-jours, toujours pour un oui ou pour un non. »
Des conditions de vie terribles avec une nourriture insuf-fisante.
« Le matin, un semblant de café, toujours debout en fai-sant la queue. Le midi, un cinquième de boule de pain (environ cent cinquante grammes) et un morceau de margarine de vingt grammes. Il fallait toujours faire la queue pour manger... et toujours avec la trique ! Le soir, la soupe parfois un peu épaisse, mais la plupart du temps c'était de l'eau.
Puis, Daniel fut envoyé en kommando à Elriett. Tous les matins, des wagons les emmenaient dans le tunnel de Dora où d'autres déportés fabriquaient les V1 et les V2.
« Six jours sur sept, je poussais des wagons après les avoir remplis et je les vidais plus loin. Les soirs nous rentrions au camp dortoir. Le septième jour, repos, épouillage...
« Les appels se faisaient sans arrêt, même la nuit, presque nus, pendant des heures...
Daniel ne fut pas chanceux : il fut transféré dans un kommando dépendant de Dora, encore plus terrible, le camp de Vofleben.
« Il y avait un four crématoire. C'était les déportés qui brûlaient les morts. Un jour, le four ne fonctionnait plus. Les morts étaient entassés dans une baraque à côté du four. Je fus de corvée pour les charger dans des camions qui les emmenè-rent vers Dora pour les brûler. Je tenais un cadavre dans cha-que main pour les tirer en bas et les empiler dans des camions.
Du camp de Vofleben, ils étaient emmenés jusqu'à une gare de triage où ils déchargeaient des convois de briques et de palettes.
« Nous déchargions à une cadence infernale, les kapos toujours derrière nous avec la schlague. Les coups pleuvaient sans arrêt.
« Quelques déportés tentèrent de s'évader. Mais ils étaient repris et exposés devant la porte d'entrée, déchiquetés par les chiens.
Durant tout son parcours, il ne quitta jamais son ami Jean Rocher, matricule 44043. Cet habitant de Saint-Etienne était déjà avec Daniel à Montluc et resta à ses côtés, partageant ses souffrances jusqu'à Wofleben.
La libération approchant, les conditions de survie, au lieu de s'améliorer devinrent de plus en plus infernales.
« Nous avions su que nous devions être exterminés, car les alliés étaient entrés en Allemagne. Nous avions vu des avions par grandes vagues dans le ciel. Nous espérions survi-vre...
« Mais ils n'eurent plus le temps de nous exterminer. Ils ne nous laissèrent pas en paix pour autant. Nous fûmes entas-sés par cent vingt dans des wagons ; mais, pendant huit jours, ils ne savaient plus où nous emmener. On ne comptait plus les morts. Les premiers jours, on nous jeta des boules de pain dans les wagons. Puis, des pommes de terre cuites. Puis des bettera-ves. Les morts étaient enterrés sur la voie ferrée.
« Avec un autre déporté, nous avons décidé de nous éva-der. Nous avions projeté de sortir du wagon par la lucarne. Mon compagnon a sauté le premier. Mais les SS étaient instal-lés dans d'autres wagons pour nous surveiller. Dès qu'il eut sauté, ils lui tirèrent dessus.
« J'hésitais... Mais je surmontai ma peur et sautai à mon tour. Le train roulait bien sûr. Les SS me tirèrent dessus aussi. Sans m'atteindre. Nous étions en Allemagne et habillés en ba-gnards (la tenue rayée des déportés). Je revins à l'endroit où mon ami avait sauté, mais il n'était plus là. C'était un Alsacien qui parlait parfaitement l'allemand. Il a dû se débrouiller..
« Quant à moi, l'allemand n'était pas mon fort. Seul et en “rayé“ sur la voie ferrée, que faire ? La chance, une fois de plus, vint à mon secours. Un homme circulant sur une charrette m'a vu, mais a continué sa route. Je décidai d'aller dans sa di-rection. Il était en train de labourer et j'espérais que ce soit un prisonnier français travaillant dans une ferme. ..
« En effet, en me voyant avec mes rayures et mon trian-gle avec le F et mon numéro 44208, il m'a parlé en français !
« Quelle joie !
« C'est ainsi que je me trouvai avec le kommando d'une douzaine de prisonniers français qui me sauvèrent la vie en m'accueillant. Parmi eux je me souviens très bien d'Alphonse Lopez de Villeurbanne, de Jean-Baptiste Dupré de Saint-Etienne, du capitaine Léon Marroux de Montélimar, de Jean Maniller de Lyon.
« J'ai donc passé ma première nuit française. Le lende-main matin, le responsable Allemand, un vieux de la guerre 14-18, me réveilla en m'invitant à le suivre. Il m'a fait monter à vélo jusque dans une ferme où j'ai travaillé une quinzaine de jours.
« Le responsable Français, interprète, décida un matin qu'il fallait partir, car il avait appris que la caserne de Solto était occupée par les alliés. C'est ainsi que je suis revenu en France. Je suis arrivé aux Brotteaux le 28 avril 1945, avec tous les prisonniers que je n'avais pas voulu laisser... »
Chapitre suivant : C'est sous un bombardement que nous arrivons à Kempten