Ma main dans la poche droite tenait le quatrième revolver
D'après le témoignage deJEANNIN Charles ;
né le 26 juin 1926 à Vénissieux ;
membre du groupe Gabriel Péri des FTP ;
déporté à Dachau (matricule 77748), Neckarelz, Dachau de nouveau (matricule 110 654) et Stutthof (matricule 01279) ;
chevalier de la Légion d'honneur.
Charles est le troisième d'une famille de cinq enfants. Il avait dix ans, en 1936 quand sa famille connut une période de chômage. Son père n'avait jamais appartenu à aucun parti. Il avait des idées de gauche. « Des socialistes d'avant guerre qui évolueront par la suite en 1944... » Ils habitaient au quartier Moulin-à-Vent à Vénissieux.
Cette année-là, son père au chômage est mobilisé pour construire le boulevard de ceinture. Tout à la main, pelle, pio-che et brouette. Un vrai travail de fourmi. Tout cela laissa des souvenirs amers à Charles qui fixèrent ainsi son avenir politique.
Bien plus tard, après le 11 novembre 1942, date de la deuxième occupation allemande de Lyon, profitant de la nuit, Charles changeait de place les panneaux indicateurs écrits en Allemand que les occupants avaient installés...
« Inconsciemment, on faisait déjà de la résistance...
« En 1943, à dix-sept ans, je travaillais à la SIGMA. Nous fabriquions des moteurs d'avion. J'eus la chance de tra-vailler aux côtés d'un homme extraordinaire : Noël Descormes qui devint maire communiste de Saint-Fons en 1944. Cet homme fut arrêté le 23 octobre 1939 sous le gouvernement Daladier, car il était communiste. Avec Louis Dupic, Edmond Romand et tant d'autres, il fut déporté en Afrique du Nord. Mais là-bas, il tomba malade et fut rapatrié et assigné à rési-dence.
« Pendant un an et demi je travaillais à ses côtés sans qu'il ne parle jamais politique.
« Un jour, un gros pylône électrique fut saboté et détruit sur le pont de Bourgoin (à la sortie de Saint-Fons en allant sur Lyon). La destruction de ce pylône priva d'électricité tout le secteur de Saint-Fons, Vénissieux, Corbas, Mions. Arrivé au boulot le matin à six heures (nous travaillions de six heures à dix-huit heures avec une pause d'une demi-heure à midi), je dis à Noël :
— Je suis bien content : aujourd'hui, on ne travaille pas !
— Pourquoi t'es content ? Parce que tu n'as rien à faire ?
— Non ! Parce qu'aujourd'hui on ne travaillera pas pour les boches... C'est toujours ça de récupéré.
— Alors t'es content que ce pylône ait sauté ?
— Bien sûr que je suis content et si je pouvais aider à faire quelque chose, moi je serais d'accord.
« Et je posais cette question alors que je ne connaissais pas du tout les activités de cet homme débonnaire de cinquante ans qui fumait une pipe incurvée. Il me répond alors :
— Si tu veux je te présenterai à quelqu'un.
— Pourquoi ? Heu.. Tu connais quelqu'un de la résis-tance ?
— Oui.
— Ben alors, tu sais qui a fait sauter le pylône ?
— Oui !
— Tu le connais ?
— Bien sûr que je le connais ! Il est devant toi.
« Il s'engageait terriblement là, car c'était dangereux. Mais il avait eu le temps de me connaître depuis un an et demi. Il m'a donc présenté un gars et je suis rentré dans l'armée se-crète. Après, j'ai été muté dans les FTP. Au cas où je rentrerais dans la clandestinité (ce qui n'est pas arrivé).
On n'entrait pas dans la résistance comme cela, du jour au lendemain. Pour éviter les infiltrations, le candidat devait être parfaitement connu ainsi que sa famille.
Après son engagement, Charles continua à travailler aux côtés de Noël chez SIGMA mais ils ne se dirent plus un seul mot concernant la résistance.
« Mon premier chef a été “Nicolas“, de son vrai nom Victor Daubenfeld. Un Alsacien replié qui ne voulait pas capi-tuler. La première action qu'on nous a demandée était de faire sauter le transformateur de l'usine. Et, sans aucune formation préalable, sans vraiment d'information non plus, on m'a mis entre les mains un pain de plastique et un “crayon“.
Les voilà partis à trois pour réaliser cette mission.
« Il y avait Jean Malendrino et un autre dont je ne me rappelle plus le nom. Jean connaissait un garde de l'usine. Il lui a demandé la clé du transfo. On en a fait un double et il lui a rendu l'original. On a décidé alors de faire l’opération un di-manche soir. On a sauté le mur, tous les trois aussi mal entraî-nés... On ouvrit la porte du transformateur : premier obstacle, une grille qui séparait le transformateur de l'entrée du bâtiment. Il a donc fallu faire péter cette porte grillagée. Avec une barre de fer je forçais la porte en l'écartant de son cadre et en enfonçant petit à petit un petit caillou dans l'interstice. Je portais des gants piqués à mon beau-frère. Je les ai rendus plus tard.
« Tout à coup, le caillou glisse et la porte se rabat sur mon doigt. Finalement, on a arraché la porte, mais mon doigt était écrasé, le sang coulait dans mon gant... J'ai donc collé mon pain de plastique au transformateur, enfoncé le crayon dedans et... on est parti !
« Et ça n'a pas pété ! Rien ! Le lundi à midi, on mangeait avec Malendrino à une table à côté de celle du chef du person-nel, un dénommé Lamy. Il se penche vers nous et dit : “Vous vous êtes démerdés comme des branques“. On s'est demandé ce qu'il voulait dire et surtout, on a pris peur. Etait-il au courant de ce qu'on avait fait ? C'est alors qu'un ouvrier d'entretien en-tre dans le réfectoire et dit : “Sauvez-vous vite ! Il y a une bombe dans le transformateur...“ On a évacué l'usine et une équipe de déminage est venue et a enlevé le pain de plastique dans lequel le crayon était resté intact !
« Pour donner au crayon sa fonction de détonateur, il fal-lait écraser son extrémité en verre qui libérait un acide ron-geant un petit ressort qui lâchait un percuteur après un quart d'heure. Il fallait le savoir !.... Quelque temps plus tard, mon chef me dit : “Oui ! Bon ! J'avais oublié de te dire... Mais il faut recommencer.“ On l'a refait, et cette fois le transformateur a pété, tu peux me croire.
En revenant de déportation, Charles apprit que le chef du personnel, ce Lamy, était de l'état-major de la résistance lyon-naise. Un autre cadre qui passait pour un collabo s'avéra être son adjoint dans la résistance.
D'autres personnes connues de lui, sans plus, comme des collègues ouvriers étaient eux aussi des résistants...
« Un jour récent, je distribuais des tracts avec mon grand ami Albert Rivat. On parlait de SIGMA et je lui racontais comment, pendant la guerre, j'avais distribué des tracts à l'usine. Mon chef m'avait dit : “Tu viens tel jour à telle heure, je te passerai un paquet de tracts que tu distribueras dans les vestiaires. Rivat qui travaillait aussi à SIGMA à cette époque me dit :
— C'est pas à Sigma que tu as dû distribuer ces tracts.
— Si ! Si ! c'est à SIGMA que je les ai distribués. Je sais ce que j'ai fait quand même !
— Non ! Le responsable de la distribution des tracts c'était moi, et je ne t'ai pas connu.
— C'est bien possible...
« Et oui ! Albert, je le connaissais comme ça de vue et je ne savais pas qu'il faisait aussi de la résistance.
Ce fut le cas également pour son ami Marius Blardone qui travaillait à ses côtés. Jamais Charles n'a su qu'il était résis-tant jusqu'au jour où il fut arrêté. C'est à Compiègne qu'il ren-contra Blardone dans des circonstances terribles.
« Il y avait trois camps à Compiègne : le camp A de tran-sit, le camp B de prisonniers de guerre et le camp C, le camp des dangereux terroristes. Je faisais partie des sept cents pri-sonniers de ce camp. Nous avons été nombreux ce jour là à voir arriver cette voiture de laquelle descend un prisonnier me-nottes aux poignets. On lui enlève ses menottes et un garde allemand vient ouvrir le portail et ils font entrer le gars. Après la fermeture du portail, la voiture s'en va. On peut alors s'approcher de ce prisonnier habillé d'un costume tout fripé et d'une chemise blanche. Je me rappellerai toujours cette chemise toute tachée de sang, de sang séché avec de gros caillots. Il avait la figure tuméfiée, les yeux gonflés, le nez écrasé, les lèvres enflées. Le gars vraiment amoché était courbé, plié en deux. Il a subi des interrogatoires. C'est alors que je vois à sa boutonnière un insigne de la SIGMA ! On avait des épinglettes avec des ailes d'avion et la lettre grecque “sigma“. Ce type avait cet insigne sur sa veste. Je m'approche et je lui dis : “je te connais non ? Tu es de SIGMA ! “ Il ne répondait pas. Il avait du mal à parler... Il gardait le regard baissé. Et j'insiste : “Tu es de SIGMA alors je te connais.“ Il ne répondait toujours pas. Je répète encore deux fois : “Je m'appelle Jeannin ! Je travaillais à SIGMA !“ Alors, à ce moment là, il lève les yeux, me regarde. Deux grosses larmes coulent sur ses joues tourmentées : “Je suis Blardone !“ Il avait été torturé par Klaus Barbie... Mais le bombardement du 26 mai 1944 avait détruit de nombreux dossiers au siège de la Gestapo. Comme les nazis ne savaient plus qui il était, ils l'ont transféré à Compiègne pour la déportation. A partir de ce moment-là je n'ai plus quitté Blardone jusqu'à la libération.
« Il était méconnaissable. Je ne l'avais pas reconnu alors que nous avions travaillé ensemble... Il était passé entre les mains de Barbie !...
« Blardone a été témoin au procès de Barbie, bien que très malade (il avait un cancer...), il avait dit : “Il faut que je tienne le coup jusqu'au procès“ ! Le procès a eu lieu, il a té-moigné. Je le revois, menaçant Barbie du doigt en disant : “C'est toi ! C'est toi ! Je te reconnais !“ Barbie a été condamné et Blardone est mort trois semaines après. .. Donc il a bien tenu le coup jusqu'au procès. »
Charles est très ému en racontant l'immense courage de son ami...
Mais revenons aux sabotages. Charles nous raconte en-core quelques missions.
« Un jour, nous recevons un ordre de la direction de l'usine de préparer des machines-outils pour les transférer à Limoges où elles fabriqueraient des moteurs d'avion pour les Allemands. Mon chef de résistance me dit alors : “Il faut met-tre de la pâte d'émeri dans les boîtes de vitesse. Un soir, je vais au magasin et je demande de la pâte d'émeri.
— Qu'est ce que tu veux faire de la pâte d'émeri ?
— C'est pour roder des soupapes...
Pas dupe, le magasinier, un Marseillais, me donne une grosse boîte de pâte d'émeri. J'ai mis le produit dans les boîtes de vitesse des tours qui partaient à Limoges. »
Ces actions de sabotage, Charles les réalisait-il sans re-mords ?
« Oui ! Sans remords en 43. Mais, dès 1944, après Sta-lingrad, quand nous commencions à voir arriver la défaite des nazis, cela faisait un peu mal au cœur de détruire des outils de travail qui valaient cher et qui serviraient à reconstruire le pays demain... Mais il fallait le faire.
« Quand on a reçu l'ordre de faire sauter toute l'usine pour éviter les bombardements, j'ai été chargé d'accompagner un groupe de Carmagnole-Liberté et j'ai retrouvé un des gars du bataillon, le trésorier de Carmagnole-Liberté : Mossovitch. On devait faire sauter l'usine au TNT en allumant les mèches avec de l'amadou : souffler dessus, les allumer en commençant par les plus longues et en finissant par les plus courtes. Il fallait vingt minutes pour allumer toutes les mèches. Cela m'a quand même fait mal au ventre quand nous avons cassé les montants des machines à pointer pour placer les charges de TNT dedans. Des machines de haute précision... »
Hélas, Charles finit par se faire arrêter. Il ne fut pas dé-noncé ou trahi. « Ce fut un concours de circonstances ».
« C'était le 18 mars 44. Dans les FTP on n'avait pas beau-coup d'armes. Les ordres de la résistance à Londres était de stocker les armes en attendant le débarquement. Mais pour faire les sabotages, pour les actions, on avait besoin d'armes.
D'autres groupes de résistants recevaient les armes de Londres et les stockaient. Nous, nous n'en recevions que très peu. Lorsque des besoins en armes se faisaient sentir à cause de l'importance de l'action à mener, on se les prêtait de groupe à groupe.
« Mon chef me demanda de lui amener quatre revolvers. On avait rendez-vous à Villeurbanne. Je me suis donc rendu à ce rendez-vous, lesté de mes quatre revolvers. Il n'y avait per-sonne au rendez-vous. Dans ces cas-là, la consigne était d'at-tendre deux minutes seulement. Si dans ce laps de temps, le contact ne s'était pas fait connaître par un signe de reconnais-sance préétabli, il fallait évacuer, se cacher et revenir une heure après. Une heure pile !
« J'avais rendez-vous à dix heures. Je suis revenu à onze heures. A onze heures deux mon contact ne s'était toujours pas manifesté. Il fallait abandonner toute nouvelle tentative. Je suis revenu sur Moulin-à-Vent où j'habitais, avec mes quatre revol-vers.
« Malheureusement pour moi, il y avait un barrage que je n'avais pas vu. Ils étaient planqués. Je m'amenais avec mon vélo, je faisais attention mais j'étais tranquille : je roulais dans le noir sans feux... Tout à coup, je vois une douzaines de fusils en travers de la route et entends un cri :
— Halte ! D'où tu viens ?
— Je viens de voir une fille...
— Tu sais que c'est le couvre-feu ?
— Oui... Bon, mais vous savez... Heu... Quand on est avec une fille... Bon...
— Bon allez ! Fous le camp et rentre vite et tâche de faire attention !
« A ce moment-là, une espèce de mec d'un mètre cinquante, en uniforme, un commissaire de police, avec les feuilles de chêne blanches sur le képi (il s'était mis en uniforme pour l'occasion ! ) dit :
— Fouillez-le quand même !
— Mais chef, c'est un gamin ! Il est pas dangereux, on le laisse partir...
— Fouillez-le quand même !
« Alors, ils m'ont fouillé. Ils ont donc trouvé les revolvers. Deux cachés sous mon vêtement sur ma poitrine, un autre dans la poche gauche de ma canadienne et je tenais le qua-trième dans ma main dans la poche droite ! Mais ils étaient beaucoup trop nombreux, vingt ou trente ! Je n'avais aucune chance.
« Ils m'ont donc emmené à Saint-Jean. Ils m'ont mis une massenotte, des espèces de menottes qui font mal au poignet à chaque fois qu'on bouge. Deux flics m'accompagnaient, me menaçant avec un revolver. L'un d'eux dit à l'autre : “Range ton revolver, tu vois pas que c'est un gamin et tu lui fais peur !“ Et il range son arme. L'autre la garde à la main. J'avais toujours ma main dans la poche qui tenait mon revolver. J'avais pas pensé tirer au travers de la poche. Je ne pensais qu'à sortir ma main. Mais à chaque fois que je la bougeais, le flic tirait sur la massenotte. Avant d'arriver à Saint-Jean, je lui dis :
— On peut s'arrêter deux secondes ?
— Qu'est ce qu'il y a ? T'es fatigué ?
— Non... Heu... Je voudrais vous dire quelque chose. J'ai un revolver dans la poche...
« Je voulais pas entrer dans Saint-Jean avec un revolver dans ma poche ! Cela aurait été ma perte. « Il a tiré ma main et a trouvé le 7,65 dans ma poche. Il a dit à l'autre : “T'as vu si j'avais rangé mon flingue,“ Mais, ils ont été arrangeants : “Bon ! de ce revolver, on n'en parlera pas !“ Et ils n'en n'ont pas parlé ! »
« Auparavant, ces revolvers auraient suffi pour me faire fusiller, mais en 44 ils avaient besoin de main d'œuvre dans les usines et déportaient beaucoup plus qu'avant.
« Quand je me suis retrouvé dans une cellule, alors là j'ai eu peur... Après, l'espoir reprend le dessus. T'as toujours l'es-poir...
Charles n'avait pas encore dix-huit ans. Il avait eu dix mois d'activité de résistant.
« La résistance, c'était réfléchi, on ne faisait pas cela à la légère. On avait l'appréhension. L'appréhension de l'action. Cela va réussir, cela va pas réussir ?
« On faisait ce qu'on avait à faire... Et, je n'ai pas honte de le dire, une fois arrivé chez moi, une fois couché dans mon lit, il me prenait une tremblote... C'était terrible, cette réaction de peur. Celui qui m'aurait dit qu'il n'a jamais eu peur je ne serais jamais allé avec lui parce qu'il aurait été dangereux... Il faut être fou pour ne pas avoir peur.
« Après l'action, c'est la frousse ! On en a parlé avec les copains : Godet, Lanfranchi, tous ont ressenti la même peur, l'angoisse, une fois l'action passée. On n'était pas des héros. Comme disent les jeunes maintenant, on avait la “caque“. Cette peur, bien sûr, on la surmontait, elle durait cinq minutes.
Les parents de Charles ne connaissaient pas ses activités de résistant. Il avait fait ce choix du secret parce qu'il ne vou-lait pas leur faire courir de risques...
« J'ai été arrêté par la police française, et mes parents n'ont pas été inquiétés. Mais la police allemande aurait emme-né toute ma famille, mes frères et à ce moment tout le monde passait aux interrogatoires. Moins tu en savais, mieux ça valait pour ta santé...
Charles se retrouva dans une grande cellule où il y avait une trentaine de prisonniers.
« Nuit et jour, les verrous se tiraient, la porte s'ouvrait et les flics criaient un nom : “Untel !“ Alors, le gars se levait et disait : “Au revoir les copains“... Il revenait une heure, deux heures, trois heures après. Ils ouvraient la porte, ils le tenaient et le balançaient dans la cellule. Il était couvert de sang ; il venait de passer à l'interrogatoire.
« Sur le matin, on est venu me chercher. Alors là t'es pas fier. Mais mon âge m'a sauvé. J'ai raconté que ces revolvers je les avais trouvés, j'allais les jeter quand ils m'ont arrêté et je n'avais pas eu le temps de m'en débarrasser. Je leur ai montré un endroit où je les avais soi-disant trouvés... J'ai pris des coups, bien sûr, mais je n'ai eu ni baignoire, ni gégène... »
Charles n'avait encore pas vu d'Allemand. C'est la police française qui l'interrogeait. Au bout de quelques jours, il fut transféré à la prison Saint-Paul. Au bâtiment F des mineurs. Il y resta jusqu'au 25 mai, le lendemain du premier grand bombar-dement de Lyon.
« Les murs de la prison tremblaient. Là, on pensait qu'on allait pouvoir se tirer. Et puis, le 25 mai, la porte de la cellule s'est ouverte, on a appelé : “Jeannin“, et puis on m'a embarqué. On nous a rassemblés dans la cour de la prison et on nous a mis les fers aux pieds et aux mains, enchaînés deux par deux. C'est dur de se voir enchaîné comme un galérien...
« Lorsque nous fûmes tous enchaînés, quelqu'un a enton-né la Marseillaise et tous nous l'avons chantée...
Deux cent cinquante personnes enchaînées qui chantent la Marseillaise, c'est très émouvant. Cela “me serre“ encore maintenant.
« Ils firent entrer les cars un par un dans la cour, nous fi-rent monter dedans et le car ressortait, allait se ranger sur le cours Suchet surveillé par une haie de GMR (groupes mobiles de réserve) avec des fusils mitrailleurs. Il y en avait tous les dix mètres depuis la prison jusqu'à la gare de Perrache-marchandises. Les fusils mitrailleurs, non pas dirigés vers les prisonniers, mais vers la population, car, je ne sais pas com-ment, à huit heures du matin, le cours Suchet était plein de monde.
« Les cars étaient de l'entreprise Sylvestre de Vénissieux. Ils nous ont emmenés à la gare où nous avons été transférés dans des wagons de voyageurs. Quatre prisonniers sur une ban-quette face à quatre gendarmes armés de leur mousqueton...
« Dans la nuit, le gendarme en face de moi s'est endormi et a laissé tomber son fusil. Je l'ai attrapé. Mon voisin de chaîne s'appelait Yvars ; il avait déjà réussi à défaire notre chaîne des pieds et essayait de défaire la chaîne des mains. Moi j'avais le fusil à la main... Mais le gendarme se réveilla. Je lui rendis le fusil et il me dit : “T'as bien fait, il n'est pas chargé !“ De toute façon, il y avait des gendarmes plein le couloir...
« On nous a amenés à la prison de Blois. »
Ils y restèrent jusqu'au 16 juin. Ils étrennèrent une prison toute neuve. Deux jours après, la Milice chassa les « matons » ordinaires de la prison pour en prendre possession. Et puis, ce sont les SS qui remplacèrent la Milice. Le 16 juin ils furent transférés à Compiègne dans des cars. Charles ignorait tout des camps de concentration. Il ne savait donc pas où il allait.
« On avait vaguement entendu parler de “camps de con-centration“, mais pour nous “concentration“ n'était pas l'équivalent d'extermination... Même si on nous l'avait dit, on ne l'au-rait pas cru !
« On a commencé à comprendre à Compiègne, au camp C, quand le chef du camp, un civil allemand avec un monocle, avait dit : “Je suis le maître à bord ! Et vous allez m'obéir !“ Il logeait dans un chalet à l'intérieur du camp et s'était mis dans l'idée de faire pousser de la pelouse autour... Nous avions donc eu l'ordre de découper, dans le pré à côté, des mottes d'herbe de vingt centimètres de côté pour lui faire sa pelouse autour de sa maison. On a refusé de le faire... On a commencé à démancher les manches de pioche... L'Allemand a dit : “Ah, Vous ne vou-lez pas ? Vous mangerez quand vous aurez mis la pelouse au-tour de chez moi !“ Pendant trois jours, on n'a pas mangé. On n'a pas capitulé. La Croix-Rouge est alors arrivée et nous a fait servir à manger... »
« Le 2 juillet, nous étions deux mille cinq cent rassem-blés sur la grande place du camp de Compiègne. On nous a fait mettre à poil par rangs de vingt. Et ils nous faisaient avancer rang par rang. On mettait nos vêtements devant nous et ils les fouillaient.
« Quand on a vu qu'à grands coups de schlague on nous mettait à cent par wagons, on a compris qu'on allait subir quelque chose de grave.
« Le quota normal était quarante (il était inscrit sur les wagons : “chevaux en long : huit — hommes : quarante“). On nous a donné une boule de pain d'un kilo et deux cent cin-quante grammes d'une espèce de boudin. Croyant qu'on aurait à manger dans le wagon, on a mangé ce pain et ce boudin... On avait faim et on voulait pas s'embarrasser de cela. A neuf heures, ils ont refermé les portes des wagons sur nous et les ont plombées. Le train ne s'ébranla qu'à midi ! Il y avait un soleil éclatant et une chaleur épouvantable.
Après une demi-heure, des responsables déportés nous ont dit : “Déshabillez-vous et jetez vos vêtements par la fenê-tre.“ Ils avaient raison, imaginez le volume qu'occupent les vêtements de cent personnes. Et on avait besoin de place...
« Après le départ du train, on a eu un peu d'air et des res-ponsables ont organisé un tour de rôle : cinquante se serreront debout au fond du wagon et les cinquante autres s'assoiront. Toutes les demi-heures, on changera... C'est dans notre wagon qu'il y a eu le moins de morts. Il n'y a eu que trente morts dans les trois jours... Nous étions organisés et disciplinés. Il y avait, comme responsable, Louis Aubert, dirigeant CGT des produits chimiques avant guerre. Il y avait aussi, dans le même wagon, Georges Villiers, déporté comme nous à Dachau. Il avait été président du CNPF (conseil national du patronat français...). Et Louis Aubert lui a dit : “Voyez, Président, on a eu beaucoup de discussions tous les deux, dans les négociations revendicati-ves ; aujourd'hui, on se trouve dans le même wagon !“
Mais comment, Georges Villiers, nommé « maire » de Lyon par Vichy le 2 juillet 1942, se trouva-t-il déporté ?
« Après un attentat à Lyon, les Allemands avaient demandé au “maire“ de Lyon de leur désigner cent otages pour les fusiller. Georges Villiers a refusé. Il était pétainiste, mais pas collaborateur. Les Allemands lui ont rétorqué : “Si nous n'avons pas ce soir les cents noms, vous serez déporté.“
Le train se dirigeait vers Dachau, mais les déportés igno-raient leur destination. Ils traversèrent d'abord des gares fran-çaise et puis des gares allemandes.
« A Strasbourg, la Croix-Rouge allemande nous distribua un cornet de soupe. Mais quelqu'un nous dit : “Ne la buvez pas ! Elle est salée !“ Je l'ai goûtée : effectivement, elle était salée comme de la saumure. Presque tous l'ont jetée et les rares qui l'ont bue quand même sont morts quelques heures après.
« A la frontière, on avait déjà une vingtaine de morts. On les entassait au bout du wagon. On les empilait pour faire de la place pour les vivants. C'est peut-être pas humain, mais il fal-lait essayer de sauver le plus grand nombre de vies possibles.
« A chaque arrêt dans les gares, des soldats allemands descendaient de leurs wagons et gardaient le train en empê-chant quiconque d'approcher. On jetait des messages le long des voies en roulant. Les cheminots faisaient parvenir ces mes-sages quand ils les trouvaient.
« Pour faire nos besoins, on avait un bidon de deux cents litres qui devait servir à tout le monde. En arrivant dans le wa-gon, j'ai cru que c'était de l'eau. Mais il était vide...
« Quand on dit que la population allemande n'était pas au courant de ce qui se passait dans les camps, moi je dis que c'est faux, puisque nous sommes arrivés dans une gare ordinaire dans la ville de Dachau. Je me revois toujours lisant ce nom sur le fronton de la gare : DACHAU. C'était le 6 juillet.
« Nous sommes donc descendus nus du wagon. On nous a fait sortir de la gare ; la population allemande nous a vus. On nous a fait d'abord décharger nos cadavres (mille morts) et les charger sur des charrettes. On a traversé tout le village de Dachau pour aller au camp qui était à trois ou quatre kilomètres de la ville...
« Arrivés au camp, on nous a fait entasser nos morts der-rière le crématoire (on ne savait pas ce que c'était...) et on nous a rassemblés sur la place d'appel où on est resté debout de dix-sept heures à deux heures du matin ! Après le convoi de la mort... On avait tellement soif qu'en arrivant on a bu l'eau des flaques qui s'étaient formées après la pluie... On n'avait jamais eu à boire pendant tout le voyage.
« J'ai été mis au block 23.
« Après quelques jours de quarantaine, le 21 juillet, on nous emmenait dans un kommando au bord du Neckar. A Nec-karheltz. »
Charles devait rester, alors que tous ses copains partaient. Mais avant le départ, Charles trouva le moyen de partir avec eux : il échangea sa veste avec un Espagnol qui ne voulait pas quitter Dachau. Du coup, il changea d'identité et de matricule.
Au bord du Neckar, une partie des six cents déportés de-vaient creuser un grand tunnel pour en faire une usine souter-raine. Ils n'avaient pas de dynamite.
Tout au marteau piqueur. Ils travaillaient en deux équi-pes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dès qu'une salle sou-terraine était terminée, les Allemands l'aménageaient immédia-tement, l'équipaient en machines-outils : elle devenait opéra-tionnelle. Une autre équipe déchargeait les péniches qui appor-taient ciment et mœllons.
« Un jour, ça m'a valu une bonne châtaigne. On se passait des moellons de dix pour économiser nos forces. Et, à un mo-ment, sur le tas où je me servais, il y avait un moellon de vingt. Je le déplace pour prendre le moellon de dix qui était au-dessous, le place sur l'épaule et en me retournant je tombe nez à nez avec le lieutenant SS qui me flanque un coup de poing dans la figure. Instinctivement, je réponds : “Ça ne va pas non ? Espèce de con !“ Cela m'avait échappé ! Et en même temps, je fais le geste de lui donner un coup de poing. Un copain me retient : “Mais... Sanchez ! T'es fou !“. Le SS sort le revolver de son étui, le pointe sur moi et change d'avis au dernier moment en faisant “Ach !“ et le remet dans son étui. Voilà une chance qui m'a laissé en vie ! J'aurais fait cent fois la même chose, j'en serais sorti vivant une seule fois.
« Un jour, lors d'un débat, bien après la libération, un gars me demande :
— Vous étiez combien à Dachau ?
— Oh ! Vingt à trente mille déportés.
— Et il y avait combien de gardiens ?
— Et bien, avec une quinzaine de miradors, ça fait trente gardiens et la caserne de SS à côté.
— Et à trente mille contre trente, vous n'avez pas pu vous évader, forcer...
— Ecoute, je ne vais pas te répondre, je vais te poser une question : l'autre jour, vous avez fait grève et vous êtes allés à la chambre patronale ; vous étiez combien ?
— Oh... On était huit à dix mille...
— Et les CRS ? Ils étaient combien ?
— Une cinquantaine...
— Et à huit mille, le ventre plein et en pleine possession de vos moyens, vous n'avez pas pu passer et les balayer ?..
— Oui, c'est vrai ! Je m'excuse de t'avoir posé cette ques-tion.
« C'est vrai, nous étions affaiblis, désarmés. Alors, valait-il mieux se faire massacrer, On avait toujours l'espoir...
« L'évasion était punie de la peine de mort. Un jour un Français s'est évadé : il avait profité du trajet pour aller au travail. Deux jours après, ils l'ont ramené au camp. Les SS lui ont dit : “Tu n'iras plus travailler, tu resteras dans le camp, tu ne bougeras plus. Tu seras affecté à toutes les corvées du camp“. Il est resté une quinzaine de jours comme cela... Un jour, un camion arrive avec des planches et des madriers. Ils l'appellent pour aider à décharger. Et ils lui demandent :
— Est-ce que tu sais lire un plan ?
— Oui.
— Avec ce bois, tu vas monter une potence !
« Avec les trois ou quatre gars qui étaient avec lui, ils ont monté la potence dans la journée...
« On travaillait à une demi-heure de marche du camp. A dix-huit heures trente, rassemblement sur la place d'appel — la cour de l'école qui faisait office de camp. Survient un camion rempli de soldats en tenue kaki, le brassard avec la croix gam-mée, le calot rond à visière ; tous avec des mitraillettes. Des SA qui nous encerclent, prêts à tirer...
« Le chef de camp arrive. C'était un lieutenant de l'aviation. Il appelle le copain qui s'était évadé...
« Ils l'ont emmené de force à la potence et ils l'ont pendu !
« Une autre fois, deux Russes s'étaient évadés. Ils les ont rattrapés, bien sûr, et les ont ramenés au camp. Mais pour eux, ça n'a pas traîné ! Deux jours après, la potence était montée, ils les ont pendus. Mais, au moment où ils tombent, l'un reste pendu, mais l'autre tombe à terre. La corde a lâché ! Il se retrouve à terre avec la corde au cou. Il regardait autour de lui, tout surpris... Ils ont attendu que l'autre finisse de mourir. Une fois mort, ils l'ont détaché, ils ont remis la planche en place, ont fait remonter le deuxième et l'ont rependu.
« La cruauté nazie !
« Je tombe malade. Et comme il n'y avait pas de four crématoire au kommando, on me réintègre à Dachau dans un convoi de malades. Au camp, on me fourre au block en atten-dant le four crématoire.
« Et puis, court un bruit : “Distribution de colis aux Fran-çais !“ Je me dis alors : “Ben zut ! Moi je ne vais pas y avoir droit et je suis Français !“ Un “Stubedienst“ (les hommes à tout faire des blocks), un Suisse, me dit :
— T'es Espagnol, t'as pas droit au colis.
— Mais non, je ne suis pas Espagnol ! Je suis Français !
« Et moi, franc, je lui explique comment j'avais fait, comment j'avais échangé mon identité avec Sanchez. Il me dit :
— Ben ! Faut aller leur dire ! Ils vont te redonner ton nom et ton matricule et t'auras droit au colis.
— Ben non ! Pour y passer ! « Mais lui, il est allé leur dire, ce salopard. On dit que les Suisses sont neutres ! Une demi-heure après, la Gestapo est venue me chercher et m'a amené au bâtiment administratif qui se trouvait à l'entrée du camp. On m'a fait rentrer dans le bureau du chef de la Gestapo. Un vieux d'au moins soixante-dix ans. Un grand sec ! Il me dit, traduit par l'interprète :
— C'est impossible que vous ayez changé de nom. Comment avez-vous fait ?
« Je lui explique...
— Impossible ! Notre système est tellement bien fait qu'une telle chose est impossible !
« Les matricules n'étaient pas tatoués comme à Auschwitz...
« Il me demande :
— Par quel convoi êtes-vous arrivé ?
— Par le convoi parti le 2 juillet de Compiègne, arrivé le 6 à Dachau.
« Il prend son registre, le compulse et dit : “Il n'y a pas eu de convoi arrivé le 6 juillet de Compiègne !“
« Bien sûr que ce convoi n'avait pas été enregistré admi-nistrativement... Parce qu'il y avait eu mille morts !
« Enfin, le résultat, la sentence : vingt-cinq coups de schlague sur la place d'appel.
« Allongé à poil sur une grande planche de deux mètres où il y avait quatre attaches, deux pour les bras et deux pour les jambes. On était en croix dessus et on nous donnait vingt-cinq coups de “Gumi“, de gros câbles électriques dans une gaine en caoutchouc. Rares étaient ceux qui s'en sortaient vivants.
« De retour au block, je vois arriver un SS avec une liste pour un kommando à Allach. Et il appelle le kommando... et j'en faisais partie ! On a été réuni sur la place, le kommando a été annulé, reformé, reannulé. Trois ou quatre fois. Et puis dans la nuit, à minuit ou une heure du matin : rassemblement du kommando et départ... C'était fin octobre.
« Et donc, au lieu d'aller à Allach, on est arrivé huit jours plus tard à côté de Danzig, à Gdynia (Gutenhafen en Alle-mand). La plaine était couverte de neige. On se disait : “On va geler ! C'est pas possible qu'on puisse tenir !“ A la sortie du camp, le matin, on voyait au thermomètre les moins vingt, moins vingt-cinq de température, on se disait : “Il fait bon ce matin“, parce qu'il y avait souvent moins trente, moins trente-huit !
« Je fus placé électricien à l'usine de sous-marins. J'étais inquiet, car n'étant pas électricien, je pouvais faire une erreur. Or, au moindre faux pas, on pouvait être accusé de sabotage et c'était alors la pendaison pour l'exemple dans l'atelier, au mi-lieu des gars rassemblés. Ils se sont vite aperçu que je n'y connaissais rien en électricité et m'ont mis au travail dehors.
« Dehors, il faisait bien plus froid que dans les hangars de construction de sous-marins ! « On devait creuser des tranchées antichar défensives en prévision de l'attaque soviétique. Des tranchées de quatre mè-tres de profondeur avec des gros fers à U au fond pour bloquer les chenilles. Mais là-bas sur la côte, c'était du sable gelé : de la vraie roche ! Quand on arrivait au fond, les SS sachant que nous ne pouvions plus nous évader se mettaient à l'abri des tempêtes de neige. Et nous, on se faisait des espèces d'igloos et on se tenait chaud à cinq ou six l'un contre l'autre. Quand il y avait un SS qui venait voir, on prenait des coups de trique.
« La veille de Noël, le 24 décembre 1944, on creusait. A cause du gel, les Allemands utilisaient beaucoup les chevaux. Et ce jour-là, un cheval glisse et se casse une patte. Donc ils le tuent. Le cadavre du cheval reste là. Un Russe demande s'il peut débiter la bête pour l'amener au camp. Le lieutenant lui dit oui et lui prête sa baïonnette pour le faire. Le Russe découpe adroitement l'animal (il devait être boucher) et le soir en ren-trant, malgré la fatigue, on a charrié la viande jusqu'au camp.
« Le chef de camp nous rassemble et dit : “Si vous êtes d'accord, on ne sert pas la soupe pour maintenant et on fait la goulasch pour minuit ?“ Tu penses, des pommes de terre et du cheval... On était prêt à attendre. De toute façon, on avait toujours faim.
« On a donc attendu...
« A onze heures et demie, une alerte ! Des avions, le soir de Noël : les Russes bombardaient l'usine de sous-marins. Mais quelques bombes sont tombées dans le camp dont une, entre deux baraques espacées à peine de cinq à six mètres. Elle n'a pas explosé correctement, mais le souffle a fait s'effondrer les châlits et on s'est tous trouvé en bas. Une autre bombe est tombée sur les cuisines : adieu veau, vache, cochon et puis surtout la goulasch et le cheval, en fumée !
Charles n'eut jamais de chance avec les Russes. Un jour, les prisonniers rentraient au camp. Avant la nuit pour éviter les risques d'évasion, vers quinze heures trente, ils marchaient au pas cadencé, comme toujours, les pelles et les pioches sur l'épaule, en rang par cinq. Ils passaient entre deux collines. Sur l'une se tenait une batterie allemande, sur l'autre une batterie soviétique. Sûrement que le Soviétique de garde crut qu'il avait affaire à des soldats allemands et qu'il confondit pelles et pioches avec des fusils : les Russes leur tirèrent dessus.
« Les boches sont devenus dingues quand sonna une “Panzeralarm“, une alarme d'attaque de chars. Ils ont tout lâché et se sont enfuis. Hélas ce n'était qu'une incursion de quelques chars... Nous, on attendait sagement que les Russes arrivent, mais ce fut les Allemands de nouveau.
« Le quinze mars, face à l'offensive, on nous a évacués.
« Pendant huit jours, sans manger, on nous a fait faire la navette entre le port et le camp. Le bateau ne pouvait pas partir à cause de la marine russe.
« On a fini par embarquer. »
A l'embarquement, sur le quai, Charles réussit à subtiliser cinq paquets de biscuits sur un tas de quatre mètres de haut de cette précieuse denrée pour les déportés. Ceux-ci, voyant cette manne se précipitèrent. Mais les Allemands tirèrent sur eux du bateau, en tuant une centaine.
Le bateau, escorté de vaisseaux de guerre, tomba en panne. Abandonné de son escorte, il répara et repartit. Ils fu-rent torpillés par un sous-marin soviétique qui les manqua.
Huit jours en mer avec un pain de margarine qu'il fallut jeter pour ne pas mourir. Tous ceux qui l'ont mangé sont morts.
« Ils nous ont débarqués à Kiel, tard le soir. Le lendemain matin, il y a eu l'appel. Nous étions dans un camp “Nacht und Nebel“, parce qu'on s'était révolté à Gdynia. Le chef de camp entra dans le bloc dix secondes après la cloche seulement et tira au revolver au hasard sur les déportés encore assis sur leur châlit. Il en tua ainsi quelques-uns. A l'appel, on demanda des volontaires pour déminer, déterrer les bombes à Kiel. Comme il n'y avait pas de volontaire, ils prenaient le premier rang. (Il ne fallait jamais être au premier rang, ni sur les côtés !...) Lors de ce travail, on a, pour la première fois, entendu les Allemands dire “langsam“ (lentement) au lieu de l'habituel “schnell ! “ (vite). Cela a duré huit jours.
« De Kiel, on nous a amenés à Neuegamme. Puis en train, on a fait le va-et-vient à travers la forêt pendant huit jours sans manger. Pour échapper aux Anglais. Les SS nous faisaient enterrer les morts au bord de la voie dans la forêt.
Finalement, ils rentrèrent dans un camp de concentration et furent libérés par les Anglais le premier mai. Les libérateurs avaient trouvé les déportés sales, maigres et plein de poux ; ils les firent nettoyer par les Canadiens. Charles n'arriva à Lyon que le 17 juin. Il était intransportable...
« On me faisait faire des trajets de cinquante kilomètres à la fois seulement, avec des piqûres de solucamphre. Jusqu'à l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles. Puis Lille, Paris et Lyon. »
Il avait traversé Paris le 16 juin 1944 dans le convoi de la mort en direction de Compiègne et il repassa à Paris le 16 juin 1945, un an plus tard exactement, mais libre cette fois, en rentrant chez lui.
Chapitre suivant : Il sauta du train sous le tir des SS