In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Les partisans italiens attaquèrent la prison

D'après le témoignage de
LAGAY Henri ;
né le 13 JANVIER 1923 ; résistant en Savoie ; déporté à Cueno, évadé et résistant en Italie ;
chevalier de la Légion d'honneur.

Au début de 1943, à vingt ans, Henri Lagay était déjà dans la résistance : avec sa bicyclette, il transportait tracts et colis, de Villeurbanne à Vaise. C'était l'époque du STO.
« Des désignations pour partir en Allemagne... En février, mon frère plus âgé que moi était déjà désigné ; naturellement, il ne voulait pas, nous ne voulions pas alimenter l'industrie allemande. »
Pour échapper au STO, son frère entra dans la clandestinité et se réfugia chez des amis. Début mars, ce fut le tour d'Henri d'être « désigné ». Il dut quitter son travail chez Berliet pour devenir également clandestin. Des amis de Saint-Cyr-aux-Monts-d'Or l'hébergèrent. Recherché par la police, et ayant rendu quelques services à la résistance, il fut envoyé avec son frère au maquis. C'était vraiment le début de ces maquis « alimentés surtout par ces réfractaires qui ne voulaient pas partir en Allemagne. » Ils partirent donc à trois : Henri, son frère Gaston et un ancien chasseur-alpin qui avait combattu à Narvik et était recherché à Lyon. Ils rejoignirent Annecy, puis, de Rumilly, ils montèrent au maquis de la montagne des Prin-ces entre Rumilly et Seyssel. « On n'a pas choisi, mon frère et moi d'appartenir à tel ou tel réseau. On ne savait même pas de quelle organisation on faisait partie...
« Là, à neuf cents mètres d'altitude, dans une région ac-quise à la Résistance, nous étions des jeunes. C'était vraiment le début et il fallait surtout s'occuper du
ravitaillement. Les habitants, les paysans du secteur sou-tenaient la résistance puisqu'ils nous ravitaillaient gratuitement. Nos parents nous avaient encouragés à partir. D'ailleurs mon père nous a accompagnés quand on a pris le train sans bagage pour ne pas se faire remarquer. Ils savaient le risque qu'ils cou-raient en nous laissant partir au maquis.
Les jeunes maquisards couchèrent d'abord chez un insti-tuteur qui fut arrêté bien plus tard, déporté et mourut en déportation.
Au maquis, ensuite, ils commencèrent avec très peu d'armes : deux ou trois fusils, deux revolvers pour monter la garde, ceci pour une quinzaine de maquisards. Ils furent re-joints par d'autres jeunes et le maquis finit par se composer de trente personnes. Ils vivaient dans une grande ferme isolée et abandonnée qu'ils avaient aménagée en construisant des bancs et des tables. En contrepartie de l'aide alimentaire des paysans, cinq ou six maquisards partaient faire le bûcheron. Les volon-taires allaient au ravitaillement la nuit. Ils cachaient le pain, les pommes de terre, les œufs, quand il y en avait. Mais les contacts avec la population étaient rares.
« Les paysans qui nous nourrissaient prenaient autant de risques que nous. Ils étaient de vrais résistants, parce que sans eux on n'aurait rien fait.
Par la suite, un jeune lieutenant vint leur donner un peu de formation militaire : maniement des armes et guérilla. Les jeunes maquisards inexpérimentés furent étonnés de voir arri-ver cet homme en tenue militaire. Lors de la dizaine de jours pendant lesquels il resta avec eux, il leur enseigna les rudi-ments de la guerre. Enfin, ils bénéficièrent d'un des premiers parachutages en France qui leur fournit des armes : huit mi-trail-lettes, quelques fusils et des grenades. Ils surent bien plus tard que ce parachutage, ayant eu lieu en plein jour avec des parachutes de couleur, fut très vite repéré par la gendarmerie qui monta directement sur les lieux. Mais les résistants avaient déjà caché les armes en lieu sûr.
A cette époque, l'armée italienne occupait tous les dépar-tements frontaliers avec l'Italie. Les maquisards français étaient, à vrai dire, assez oisifs. Deux fois seulement, ils allè-rent « réquisitionner de force » des couvertures, des vêtements et des chaussures au chantier de jeunesse.
« On attendait d'entrer en action. Le sentiment général était la déception de ne pas être plus actif. Tout le monde vou-lait en découdre, mais notre faible armement et le stock ridi-cule de munitions nous empêchait d'entrer en action. »
Henri était dans un maquis organisé pour attendre le jour «J» de l'insurrection générale. D'autres résistants luttaient de-puis des mois et des mois dans les villes...
Le 28 mai de cette année 1943, le maquis fut attaqué par les « alpini » de l'armée italienne. Les résistants avaient été trahis.
En effet, quelques jours avant, une nouvelle recrue, « un camarade du Beaujolais dénommé Laguette qui mourut le pre-mier en déportation », se présenta avec un jeune Alsacien de dix-huit ans très malade. Les résistants ne voulurent pas le gar-der et il fut envoyé chez un paysan pour être soigné. Quelque temps après, ce paysan vint avertir le maquis que ce jeune homme était parti en lui volant sa bicyclette... Hélas, en met-tant l'escapade sur le compte de la jeunesse, les maquisards ne furent pas assez méfiants !
Le lendemain matin, à l'aube, ils étaient encerclés par cent « alpini ». Les munitions ne leur permirent de tenir qu'une demi-heure avant d'être faits prisonniers. Ils eurent quatre bles-sés et un chez les Italiens. Henri et trois autres maquisards por-tèrent un des quatre blessés sur une échelle lors de la descente d'autant plus pénible qu'ils « étaient piqués par les baïonnettes ». Les soldats mirent le feu à la ferme. Quelle déception pour ces jeunes résistants « ramassés comme ça, pour ainsi dire sans avoir mené d'action ».
Dans la vallée, ils furent transportés en camion à la caserne Galbert d'Annecy et enfermés dans des cellules. Au lever du jour, on les aligna contre un mur et ils attendirent durant une heure. Retour en cellule à l'arrivée de quelques gradés.
Puis, commencèrent les interrogatoires au cours desquels ils retrouvèrent le jeune homme Alsacien habillé en militaire italien.
Les prisonniers étaient six dans une cellule prévue pour deux. Ils y grelottaient la nuit. La première semaine s'est passée presque sans nourriture. Un matin, on leur a apporté une soupe : les fonds de gamelles de la cuisine...
« De temps en temps, on venait nous chercher pour quel-que corvée en cuisine, nettoyer la cour... Toujours très bien encadrés. Tous les soirs, à la passation de poste, un lieutenant accompagné de quelques soldats nous comptait. L'attitude des soldats variait. A certains, on servait de punching-ball et d'autres, en partant, laissaient tomber une cigarette discrètement... Donc, dans l'armée italienne il y avait des fascistes et aussi des antifascistes...
A part cela, ils n'avaient pas d'autre contact dans ces cel-lules à l'ancienne avec une tinette dans un coin. Ils restèrent dans cette prison deux mois, sans pouvoir jamais se laver. Et, un par un, ils étaient emmenés pour les interrogatoires...
« Ils n'étaient pas vraiment très forts pour les interroga-toires. Avec mon frère, on passait la journée à se dire : “S'ils te posent telle question, tu réponds ceci, telle autre question, cela...“ On préparait nos réponses à l'avance et ils n'ont même pas tenu compte de cela. »
Néanmoins, les interrogatoires étaient violents puisque Gaston y a laissé quelques dents, un camarade de Paris, un œil et « d'autres copains y ont laissé pas mal de choses ». A coups de poings, de cravache et de nerfs de bœuf.
« Moi, j'y suis passé trois fois une demi-heure. J'ai raconté que je m'occupais de la cuisine. Mais ils voulaient savoir d'où venaient les armes. Personne ne pouvait le dire exacte-ment puisqu'on était allé les chercher dans le village en des-sous. Elles étaient dans des sacs à patates et avaient été apportées par le ravitaillement comme d'habitude.
« Cela se passait dans un bureau, en haut, dans la caserne. Cinq ou six militaires étaient présents dont des gradés. J'étais debout contre le mur, la tête à quelques centimètres. A chaque coup que je recevais une gifle, ma tête tapait en arrière et c'est surtout le mur qui me faisait mal.
Un matin, ils furent embarqués dans un camion, menottes aux mains, pour être transférés dans les Alpes-Maritimes afin d'y être jugés. Enchaînés par vingt dans des camions bâchés. Le voyage dura une journée. Ils passèrent par le Mont-Cenis, par l'Italie. Ils s'arrêtèrent plusieurs fois ; entendirent crier en italien car le jour de leur transfert, « c'était un peu la révolution en Italie, la chute de Mussolini se préparait. Malheureusement, nous nous sommes retrouvés de nouveau en France à Breil, dans les Alpes-Maritimes. Là, le 5 juillet 1943, nous sommes passés au tribunal. Nous sommes restés quatre ou cinq jours à Breil, où nous avions droit à la vraie ration du soldat. Bien meilleur que le régime que nous avions subi jusque-là. Au tri-bunal, il y avait un avocat d'office. Mais comme on ne compre-nait rien de ce qu'il racontait, nous avons été condamnés à la réclusion pour « participation à bande armée ayant pour but des actes de guerre contre les troupes de l'Axe ». Nous avions vraiment peur d'être mis entre les mains des Allemands.
Enchaînés dans un train, ils furent déportés à Cueno en Italie. Là, ils se trouvèrent avec de nombreux maquisards fran-çais arrêtés à Grenoble, Annecy, dans le Vercors, les Alpes-de-Haute-Provence, de Nice. Henri était toujours avec son frère Gaston.
La cellule mesurait cinq mètres sur cinq, voûtée avec une ouverture masquée qui ne permettait de voir que le ciel. Ils étaient quatorze enfermés là. Ils sortaient de temps en temps dans la cour « soi-disant pour prendre l'air ».
« Les journées étaient très longues. Le matin, les gardiens entraient toujours pour nous compter. Mais on ne risquait pas de s'évader de cette prison moyenâgeuse dont les barreaux étaient plus gros que le bras et la porte mesurait quinze centi-mètres d'épaisseur et... doublée d'une autre avec des barreaux aussi gros. On avait droit à une soupe par jour qui nous était passée par un orifice qui faisait juste le passage de la gamelle. La nuit, on couvrait tout le sol de nos paillasses. La journée, on les empilait et on restait debout à tourner en rond.
« On parlait de l'avenir, de l'issue de la guerre. On parlait surtout de nourriture parce que les kilos commençaient à dispa-raître. On imaginait les menus qu'on aurait élaborés en sortant.
« Finalement, le moral restait bon parce qu'on était des jeunes, pas mariés. C'était moins dur que ceux qui avaient une famille avec des enfants.
Henri Lagay resta quarante-cinq jours à Cueno. Puis, un jour, ils furent transférés à Fossano, dans une centrale beau-coup plus moderne. Ils voyagèrent en train, menottés et reliés par une longue chaîne. Un prêtre avait été arrêté en Savoie. Il était enchaîné avec eux. Les gens posaient des questions aux geôliers. Ceux-ci répondaient que les prisonniers étaient des bandits. Il était donc surprenant de voir un prêtre en soutane parmi des gangsters. Aussi le pauvre curé se faisait-il cracher dessus...
Ils se sentirent beaucoup mieux à Fossano car on les ha-billa. Du jour de leur arrestation, le 28 mai 1943, jusqu'au 11 septembre, ils portaient toujours les mêmes vêtements ! Là ils furent lavés, tondus et habillés en « bagnards, la même tenue que les déportés en Allemagne, à part la couleur, nous c'était du marron rayé et blanc. »
Ils rencontrèrent d'autres Français et le moral remonta encore un peu. Pendant ces dix-huit mois de détention, des liens se sont noués entre les quarante prisonniers de la « chambrée ». Grâce à la dizaine d'antifascistes italiens arrêtés en France, aux responsables importants du parti communiste italien clandestin, dont le professeur Cerini qui fut ministre par la suite et Nicoleto, futur maire de Brescia, des relations se créèrent avec les partisans de l'extérieur qui purent ainsi les libérer. Beaucoup de ces gens savaient parler français. Dans cette centrale il y avait deux cents résistants yougoslaves, quel-ques Tchèques et Grecs, même des Anglais arrêtés en Italie « suite à des faits de guerre. Malgré nos opinions politiques certainement différentes, ce qui faisait notre force et notre moral c'est qu'il n'y avait qu'un seul parti : le parti antifasciste. »
Le 5 juillet 1944, les partisans italiens attaquèrent la pri-son, profitant d'une absence de relève après le départ des soldats allemands sur le front du sud. Les prisonniers libérés furent conduits en camion dans des fermes pour se refaire une santé.
« On est resté environ trois semaines. Vraiment, on peut dire qu'on est tombé chez des antifascistes qui nous ont nourris et dorlotés. On leur doit beaucoup. A la sortie de prison, le plus grand d'entre nous pesait trente-cinq à quarante kilos. Dès que nous avons été capables de nous déplacer, nous avons formé un maquis français en zone occupée, fait unique dans l'histoire de la résistance française. Les Italiens appelaient cela un détachement au sein d'une brigade garibaldienne déjà formée dans cette région de l'Italie. »

Au printemps 1944, le Comité clandestin de libération de la centrale de Fossano avait été démantelé par la répression nazie. Les principaux responsables furent éparpillés aux quatre coins des restes de l'Italie fasciste. Les nazis préparaient la dé-portation en Allemagne des autres prisonniers. Cela ne fut pas possible, car, on l'a vu, la résistance italienne les délivra. Cette spectaculaire évasion dont profita notre ami Henri ne laissa pas indifférente la Wehrmacht. Le 14 juillet, une colonne compo-sée de quatorze camions, deux chars et deux automitrailleuses attaqua le maquis de Dogliani et Barollo que les Français avaient rejoint. En même temps, deux avions bombardèrent la région de tracts mettant en garde la population contre les « banditi » évadés du pénitencier. Mais les Allemands avaient surestimé leurs forces. Les partisans attaquèrent l'expédition, incendièrent trois camions par des tirs de mortier, obligeant ainsi les nazis à faire demi-tour. Les Français se regroupèrent finalement dans un détachement sous les ordres de Samuel Simon et Claude Lévy. Quelques autres rejoignirent une forma-tion dirigée par un ancien officier de l'armée italienne, le major Mauri. Ces partisans harcelaient les unités italiennes fascistes. Après un autre accrochage violent avec une colonne germano-italienne, malgré de lourdes pertes chez les nazis et fascistes, les Français furent obligés de décrocher et se réfugièrent à Spi-nardi, puis à Valdiba. Les adversaires prirent alors la décision de prendre au sérieux la force des partisans italo-français. La division SS d'Italiens repris de justice « Muti » fut chargée de l'opération de destruction du maquis. Une attaque surprise près de Montforte-d'Alba obligea les partisans à se retirer... Ces actions occasionnèrent des pertes cruelles aux maquisards. Mais, malgré des situations souvent difficiles, un grand dé-nuement, des déplacements continuels, les Français maintien-nent leur pression de guerilla contre les forces fascistes et nazies.
Le 10 février 1945, les partisans des Langhe apprirent la mort de « Loulou », légendaire Villeurbannais que la popula-tion locale avait appelé « le libérateur de Dogliani ». Cet homme se postait seul au bord des routes, vêtu en officier nazi. Il attaquait les voitures italiennes ou allemandes isolées, tuait leurs occupants et ramenait le matériel de guerre au maquis... Hélas, un camarade, une sentinelle de « Justice et liberté », trompé par son déguisement, tua Loulou Chabas.
Les combats durèrent jusqu'au bout de la guerre, les par-tisans français infligeant de lourdes pertes à l'ennemi, mais payant également leur tribut à la lutte de libération avec de nombreux tués dans leurs rangs.

Ils combattirent jusqu'au 8 mai 1945 et ne furent rapatriés qu'au début juin. Henri Lagay était à Turin pour sa libéra-tion. L'armée française était stoppée à quarante kilomètres et il fallut attendre l'arrivée des Américains, dix jours plus tard, pour libérer les jeunes soldats de l'armée française de leur mis-sion. Ils obtinrent ainsi des permissions qu'ils vinrent passer à Turin où ils rencontrèrent les partisans français des brigades garibaldiennes. A leur retour en France, les militaires permis-sionnaires purent ainsi transmettre des nouvelles des partisans français aux familles. Les parents d'Henri n'avaient plus de nouvelles des deux frères depuis juin 1943.