In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Sur la route de Barbie

D'après le témoignage de
GODET Julien ;
né le 23 octobre 1925 ;
déporté à Buchenwald : matricule 51661 et à Dora : block 132.

Le vrai prénom de Julien Godet est Alfred. Mais, comme le dit Charles Jeannin : « Nous l'appelons Julien, Juju, depuis fort longtemps ; nous l'avons toujours connu sous ce nom-là. »
Très jeune, il se forma une opinion antifasciste avec la guerre d'Espagne. « J'aborde la guerre avec l'idée de l’antifasciste en France et en Allemagne. »
En 1941, il allait à l'école boulevard des Hirondelles, école des métiers. Sa préoccupation, avec un copain, était de fabriquer des croix de Lorraine ou de rédiger des petits tracts qu'ils collaient dans le tram numéro un ou dans la « ficelle » qu'il prenait pour monter chez lui à Saint-Just. Ils écrivaient : « Vive de Gaulle ! » Ils étaient en « zone libre ». Il n'y avait pas d'Allemands, mais pour eux c'était la même chose. « Un passe-temps, une partie de rigolade ! On faisait cela en se camouflant. On essayait de ne pas se faire voir. Enfin... une fois ou deux on est parti en courant.
« Un jour, je suis tombé sur un vieil ami de la famille ! Je l'avais souvent entendu discuter de la guerre d'Espagne avec mon père en 37 et 38... Et, ce jour-là, il m'a surpris à coller ces “étiquettes“. Et donc, on en a parlé à la maison... L'année 41 s'est terminée ainsi... »
Une forme de résistance de la part d'adolescents bien conscients des problèmes de leur époque.
En octobre, à la rentrée scolaire de 1941, Julien ne voulut plus aller à l'école. Alors, son père lui dit : « Va falloir aller travailler ». Le jeune homme passa quelques semaines à cher-cher du boulot. Mais il était trop jeune.
Cet ami de la famille, en accord avec ses parents, l'em-mena dans le midi, à Marseille, chez un couple sans enfant. Après huit jours de séjour (il avait sa chambre), on lui expliqua son « travail » : accompagner des jeunes de la gare de Mar-seille où il les accueillerait jusqu'à Aubagne. Ils y prendraient le car pour se rendre à Signes dans le Var. Son travail d'accom-pagnateur s'arrêtait là ; il devrait reprendre le train pour rentrer à Marseille reprendre son « petit train-train ».
« C'est un travail », lui avait dit son hôte, « il faudra que tu fasses attention ; faudra en parler à personne ! Toi, tu les accompagnes et tu reviens. Tu ne t'occupes de rien d'autre. Ne t'inquiète pas, ils ne te repéreront pas car tu es encore jeune ».
« J'avais mis un pied quelque part, mais je ne savais pas où ! J'ai su que tous ces jeunes que j'accompagnais ont été pris en charge dans le Var et ont formé les premiers maquis des Alpes-de-Haute-Provence.
« Autrement, je ne faisais rien. Dans la journée, je traî-nais dans Marseille, je me baladais, je donnais la main à droite et à gauche...
Ces gens qu'il accompagnait étaient des réfugiés de la zone nord. En novembre 1942, les Allemands occupèrent la zone « libre ». Ce qui compliqua le travail d'accompagnateur de Julien.
« En février ou mars 43, je suis revenu à Lyon toujours accompagné par l'ami de la famille. Pourquoi on m'a ramené ? Je pense que j'avais fait le “passeur“ depuis suffisamment long-temps ou alors qu'il n'y avait plus de “réfugiés“ à accompa-gner. »
Au travail, à l'usine de meules du quartier Monplaisir à Lyon, il rencontra Raymond Burgala, d'origine espagnole. Ils voulaient partir en Espagne pour rejoindre la France libre à Londres. Ils réussirent à préparer leur départ, mais la veille, le père de Julien, s'étant rendu compte de leur projet, réunit les deux jeunes hommes avec Alex, l'ami de la famille. Ce dernier leur dit : « Non, non ! Ce n'est pas ce qu'il faut faire. Patientez et on vous mettra en rapport avec des gens qui vous donneront l'occasion de faire ici ce que vous ne pourriez pas faire à Londres. « Un ou deux mois plus tard, lorsque le cousin François Godet arriva à la maison, ils décidèrent qu'Alex emmènerait Julien dans le Pays de Gex. (Ce cousin sera fusillé plus tard : début 44)
Là, il rencontra Louis Deville, dit « Loulou », de quelques années plus âgé que lui, qui le mit en rapport avec « Jo ». Celui-ci demanda à Loulou et Julien de faire la liaison avec une ferme située à proximité des Rousses. Julien connaissait bien la région, son père en étant originaire.
« On partait tous les deux ; je me demandais ce qu'on al-lait faire parce qu'il fallait passer par les chemins forestiers, ne pas se faire voir quand on traversait la route nationale où des patrouilles allemandes passaient sans arrêt. On traversait la forêt et on allait dans cette ferme où Loulou avait des contacts avec le fermier. On mangeait, on buvait et on revenait, soit la même nuit, soit la nuit suivante.
« Je me rendais compte que je faisais quelque chose de clandestin. Je servais de couverture au copain. Mon cousin Fanfan m'avait prévenu : “Tu sais, c'est un travail clandestin ; il faudra faire attention, n'en parler à personne“. J'étais donc pré-paré à ne pas dire où on allait. Mais je ne savais pas ce qu'on y faisait. Je ne l'ai jamais su. »
En mars, avril 1943, à son arrivée en pays de Gex, il y avait bien une Kommandatur, mais les Allemands n'étaient pas trop virulents, peu nombreux, à peine une dizaine et peu d'actes de résistance. Mais, quand les Allemands réquisitionnèrent tous les animaux des fermes pour nourrir leurs soldats du front, la résistance arrêta le train qui les transportait, ouvrit les portes du wagon et lâcha les animaux... Par contre, juste sous le col de la Faucille, les grands hôtels étaient occupés par les Allemands qui venaient s'y reposer de leurs fatigues du front de l'est. Pour couvrir ses activités clandestines, Julien travailla d'abord chez un charretier qui évacuait les sapins abattus de la forêt et, ensuite, dans une scierie. Et la vie se déroula ainsi tout l'hiver 43-44.
« Moi, j'aurais voulu entrer dans la résistance pour me battre. Je bouillais. Je me rendais compte que je faisais quelque chose, mais je ne savais pas exactement quoi. Je savais que ça servait, sinon mon cousin ne m'aurait jamais emmené là. Je l'attendais toujours, ce cousin, parce qu'il m'avait dit qu'il re-viendrait après m'avoir amené à Gex. Et je ne l'ai jamais revu. Cela a été fini...
« Il m'avait dit : “Tu t'inquiètes pas, tu restes là deux ou trois mois et puis après je reviens... Ensuite on verra...“ Je me demandais si cela servait à quelque chose ce que je faisais. Je servais de couverture aux copains, savoir s'il y avait quelqu'un. Je l'avertissais quand on pouvait traverser la route. Une partie de cache-cache avec les patrouilles allemandes. »
L'arrestation survint le 7 avril 1944. Au même moment, son copain Loulou Deville, celui à qui il servait de couverture, fut aussi arrêté, à quelques kilomètres de distance : Julien à Gex et Loulou à Cessy. Ils le surent plus tard quand ils se re-trouvèrent à Compiègne.
« Donc, le 7 avril 44, sur la route de Barbie, puisque le 6 il était à Yzieux, le 7 à Gex et le 8 à Nantua ; le 7 à sept heures du matin, j'étais encore dans ma chambre quand la Milice m'a arrêté. Il y avait un déploiement de forces allemandes considé-rable. Des bruits de bottes partout, des patrouilles qui circu-laient alors que la veille au soir, on avait été tout à fait tran-quille.
« Quatre Allemands attendaient en bas, pendant que les deux flics de la Milice, en civil, montaient chez moi.
Lorsqu'il fut arrêté, la femme chez qui il logeait, bien que ne sachant pas ce qu'il faisait mais connaissant son amitié pour Loulou, envoya le petit « gone » de la ferme voisine : « Va vite dire à Loulou Deville qu'on vient d'arrêter Pierrot » (Julien s'appelait comme cela à ce moment là). Quand le gamin arriva à la ferme, les Allemands en repartaient déjà avec Loulou : trop tard.
« On a donc frappé à ma porte, j'ai ouvert. Il y avait deux miliciens français qui m'ont demandé de m'habiller et de les suivre.
— Pour aller où ? Pourquoi ? Pour quoi faire ?
— Suivez-nous ! Suivez-nous !
« Puis, à l'école de Gex, petit interrogatoire pas musclé pour demander :
— Qui travaille avec toi, quel est ton chef ?
— Je fais partie de rien du tout !
Bon, j'ai nié. Cela n'a pas trop duré et, trois heures après, on nous chargeait dans les camions qui se dirigèrent vers Bel-legarde.
Ils furent regroupés à plusieurs dans l'école. Mais Julien n'aperçut aucune connaissance de Gex. Au milieu de la nuit, ils furent « rechargés » dans des camions et emmenés à la Santé à Lyon. (Le siège de la Gestapo)
Dans la cour, quelques coups et tabassages, puis enfermés dans les caves. Le lendemain dans la matinée, « recamion » et direction le fort Montluc, cellule 51.
« J'ai été accueilli par les internés qui étaient là depuis pas mal de temps, dont un instituteur des Pyrénées qui était là depuis cent vingt-sept jours, et Jo la matraque qu'on appelait ainsi parce qu'il n'avait plus sa main gauche... Tous s'étonnaient qu'un jeune comme moi soit là, j'avais dix-huit ans : “Qu'est ce que tu fais là ? Pourquoi ils t'ont arrêté ?...“
« Deux jours plus tard on est venu me chercher avec un autre et quelqu'un d'une autre cellule ; retour à la Santé et interrogatoire musclé : “Qu'est ce que tu faisais dans la résistance ? Quel était ton chef ? Quel était ton rôle ? Avec qui vous alliez , Où est-ce que vous alliez ? Qu'est-ce que vous faisiez ?...“
« Et ainsi de suite, toutes les questions et pan ! pan ! pan ! coups de poings, coups de matraques, coups de manche à balai. Des Allemands nous interrogeaient, dont deux parlaient bien le français avec leur accent. Cela durait une demi-heure à trois quarts d'heure avec beaucoup, beaucoup de coups. Des yeux au beurre noir, la tête qui saignait. Le manche à balai m'a coupé un peu. Je tombais souvent par terre, alors ils me donnaient des coups de pieds...
« J'ai eu deux interrogatoires comme cela et on m'a ra-mené à Montluc après quelques heures dans les caves.
Après deux jours à Montluc, deuxième et dernier interro-gatoire musclé à « la Santé ».
« C'était bien plus dur la deuxième fois parce qu'après seulement deux jours, certaines plaies étaient encore ouvertes et quand on retape dessus ça fait mal. Il y a eu des tortures bien plus graves, c'est sûr..
Puis direction Compiègne.

Quelles étaient les pensées de Julien pendant son incar-cération et, surtout, pendant les tortures ? « Malgré les mena-ces, je ne pensais pas à la mort. Même si une fois ou deux ils m'avaient dit : “On va te faire descendre, on va te faire fusil-ler !”...
« Bon, sur le coup ça glace ! Mais je ne pensais pas que j'allais y passer. J'ai plutôt pensé à la vengeance qu'à la crainte de mourir.
Et Charles Jeannin confirme : « Il y a toujours cet espoir qui est là. Et la haine. Cette haine, tout le monde l'a ressentie. A chaque fois qu'on prenait un coup de trique ou un gnon on pensait : “Toi j'aurai ta peau !“. Parce qu'on savait... On savait rien du tout, mais on espérait qu'il y aurait une libération, qu'on arriverait enfin à les juger à notre tour, à leur rendre œil pour œil, dent pour dent ! Dans les camps c'était pareil ! C'est une part de ce qui nous a sauvé : on s'est jamais vu partir, on s'est jamais vu mourir ! Pourtant, il y a eu des moments où on était à un fil mais, toujours, cet espoir nous animait... »
Mais revenons aux sentiments de Julien : « Le vrai sen-timent qui m'animait c'est que je ne pensais qu'à foutre les Al-lemands dehors. Dans les camps, on pensait qu'à s'en sortir pour les bousiller. C'est cela qui nous donnait le moral. »

Nous voici donc à Compiègne. Julien retrouva là le co-pain qui avait été arrêté avec lui : Louis Deville (Loulou).
« A Compiègne c'est la liberté ! On avait de la place, une grande cour où marcher, circuler. Et encore, moi je ne suis resté que peu de temps en cellule. Mais l'instituteur qui y était resté cent vingt-sept jours, il ne savait plus où donner de la tête tellement il avait de la place. Enfin, c'était quand même un camp. Un camp de préparation pour partir en Allemagne.
« Avec Loulou, nous avons eu de longues discussions pour faire des recoupements, on s'est posé des tas de questions : « Tel jour que faisiez-vous, A quel moment,... Où vous al-liez... » Après des rapprochements, on a conclu qu'on avait été vendu par un Français.
Après une dizaine de jours, ils furent embarqués dans le convoi pour Buchenwald ; dans les derniers jours de mai 1944. « Un beau jour, on t'appelle, on te fait mettre en colonne, on te donne une demi boule de pain et la moitié d'un saucisson infect. On te fouille et on te fait embarquer dans un wagon à bestiaux. Par cent ! A cent dans un wagon à bestiaux avec une tinette, c'est la surprise ! Après une très longue attente agrémentée de menaces constantes des nazis par haut-parleur, c'est le départ.
« Avant de partir, certains avaient préparé des messages sur des bouts de papier. Ils les jetaient dans les gares. Moi, je n'y avais pas pensé... D'autres essayaient de contacter des che-minots lors des arrêts. Mais c'était très difficile... Lorsque le train s'arrêtait, les soldats allemands descendaient et patrouil-laient sans arrêt.
Le train s'arrêtait dans des endroits déserts, jamais le long d'un quai dans une gare de voyageurs. Seuls des cheminots pouvaient venir à proximité. La soif poussait les prisonniers à essayer de demander de l'eau. Mais les passants ne pouvaient pas approcher des wagons, les soldats leur criant : « Raus (de-hors), schnell (vite) ! ». Quatre jours d'enfer. Douze personnes moururent dans le wagon de Julien, plus dans certains wagons, par la soif et par étouffement.
« Dans le mien on avait organisé la solidarité, un système de rotation pour permettre à chacun de se tenir un moment sous la petite lucarne pour pouvoir respirer. Dès le deuxième jour, les boules de pain et les saucissons étaient par terre, piéti-nés ! Plus personne n'avait faim, tout le monde avait soif !
Quatre jours sans boire, avec le droit de respirer chacun son tour, une fois sur cent !
« On suçait notre plaque d'immatriculation qu'on avait fait rafraîchir par la fenêtre...
Julien, un costaud de quatre-vingts kilos, était resté cons-cient tout le long du voyage.
Enfin ( !) le convoi arriva à Buchenwald. L'accueil était à la mesure du voyage : les coups, les hurlements des nazis, les aboiements des chiens, l'obligation de courir et la soif, une hor-rible soif qui avait déjà tué de nombreux déportés. Les morts furent transportés à l'entrée du camp. Et les vivants aussi. Les portes s'ouvrirent. Les déportés entrèrent, les morts jetés par cinq à droite de l'entrée.
« Et alors, vas-y que je te compte. Et les morts et les vi-vants : ein, zwei, drei... Plus le temps passait, plus on avait soif, plus on était épuisé. On tenait ceux qui ne pouvaient plus tenir debout. Et puis, fini, ils nous ont lâchés et nous ont dirigés sur une espèce de petite place à droite de l'entrée. Les anciens du camp nous attendaient avec des baquets d'eau ! Ce fut alors la ruée pour aller se désaltérer... Il y avait bien moins de baquets que d'êtres humains assoiffés. Pour pouvoir boire j'ai enlevé ma chaussure et à travers les gens, j'ai pu prendre un peu d'eau. Puis chacun a pu boire à volonté.
Dès la descente du train, ils changèrent de gardiens. Les SS « ordinaires » sont désormais remplacés par les « SS Toten-kopf », les SS « tête de mort », les gardiens du camp ; des SS spécialement formés à cette ignoble tâche.
« Ils avaient droit de vie et de mort sur les déportés. Ils tuaient sans aucune formalité à remplir ; comme cela, en tirant un coup de feu ou à coups de matraque. Sans aucune justifica-tion, pour un oui ou pour un non.
Les SS les remirent en colonnes par cinq, les firent entrer dans un grand bâtiment où ils se déshabillèrent complètement (tous les objets qu'ils avaient sur eux étaient triés par des déportés) et passèrent dans une salle à côté où des « coiffeurs » leur rasèrent le crâne ainsi que toutes les parties du corps comportant le moindre poil. Cette cérémonie du rasage sera répétée tout au long de leur vie concentrationnaire. On leur disait que c'était pour l'hygiène... Mais alors pourquoi les SS n'avaient-ils pas également le crâne rasé ?
« Il était très difficile de s'évader quand on était complè-tement épilé. Très repérables dans la nature.
« Pour mieux atteindre cet objectif, ils en étaient arrivés d'ailleurs à pratiquer ce qu'ils appelaient la « Lösenstrasse », l'autoroute. Une raie à l'inverse des mohicans ; une raie au milieu du crâne qui nous faisait repérer à des kilomètres à la ronde.
Une autre petite pièce dans laquelle ils se trempèrent dans un bac de grésil. « Même la tête, car si tu ne mettais pas la tête, un SS te l'enfonçait ».
Ensuite la douche sous le filet de laquelle le temps n'était pas suffisant pour se rincer vraiment et distribution de galo-ches, pantalons et veste rayés.
Numéro d'immatriculation 51661.
Il observa un déporté allemand qui portait le triangle rouge. Un prisonnier politique...
La première chose à savoir par cœur est son numéro d'immatriculation. En allemand ! Mais pas cinquante et un mille six cent soixante et un en allemand non ! Ni cinq, un, six, six, un ! Il fallait dire ein und fünfzig / sechs / ein und sechzig, soit 51/6/61 ! A partir de ce moment-là le déporté n'est plus rien ; seulement un numéro.
Le camp était bien plein. Pour la quarantaine (en réalité une quinzaine de jours) Julien inaugura les toiles de tente. Ils allèrent quarante-cinq fois chercher des pierres, subirent une piqûre tous les deux ou trois jours...
« Ils nous piquaient contre tout. Moi j'ai eu neuf piqûres en quatorze jours. Cela nous fatiguait, nous rendait malades. On ne savait pas vraiment pourquoi ils nous piquaient. Ils di-saient : “Epidémie ! épidémie !“ C'est tout ce qu'ils savaient dire.
Bien sûr, c'était déjà dur : des coups de schlague quand ils n'allaient pas assez vite. Surtout après le convoi de la mort. Mais ils ne se doutaient pas de ce qui les attendait. ..
Les SS et les kapos donnaient la schlague (schlag en al-lemand signifie « coup ») avec une matraque en caoutchouc ou un morceau de gros câble électrique. Les officiers utilisaient une petite cravache. Plus tard, à Dora, ce serait le grand nerf de bœuf de deux centimètres de diamètre. « Quand ils tapaient, cela faisait mal. Ce n'était pas une petite vorgine comme ça, ça laissait des traces. » (Vorgine : végétation des bords du Rhône composée de pousses de saules et de peupliers).
« Ou alors ce qu'ils appelaient le “Gumischlagen“ : un gros câble électrique, des fils électriques à l'intérieur d'un gros caoutchouc, le tout de cinq centimètres de diamètre et de soixante-dix à quatre-vingts centimètres de long !
« Ils tapaient avec cela ; rien que le poids du “Gumi“ faisait deux kilos ! »
Avaient-ils conscience de la nature du lieu de détention où ils se trouvaient ?
« Vu ce qui se passait autour de nous, on se doutait bien qu'on n'était pas dans un simple camp de prisonniers.
Lorsqu'ils allaient chercher des pierres dans la carrière ils traversaient le petit camp des handicapés. « Des gars qui avaient les jambes coupées, des vieux.... » Puis dans le camp principal, sur la place d'appel, ils étaient pris en main par les SS qui les emmenaient à la carrière. C'est là qu'ils prirent vrai-ment conscience de la nature des lieux. « Les chiens au derrière, la schlague et les hurlements des SS qui nous faisaient courir : “Raus ! Raus ! Schnell ! Schnell !“
Mais, Julien Godet le répète souvent, s'il en est revenu, c'est qu'il a toujours eu de la chance, beaucoup de chance. Cette chance lui permit d'avoir trois semaines de répit....
« Au bout de ces quatorze à quinze jours de piqûres, à faire des transports de pierres, nous nous rendions compte qu'avec seulement une gamelle de soupe et un bout de pain, on n'allait pas tenir longtemps ! D'ailleurs, au bout de cinq à six jours de quarantaine, nous avions commencé à avoir des con-tacts avec les anciens du camp qui venaient nous parler au tra-vers des grillages. Ils nous firent prendre connaissance de notre sombre avenir.
« Cette fois, nous voilà donc réunis sur la place d'appel. Les SS nous prennent en main et nous comptent. Ils ne trouvent jamais le bon chiffre et recommencent. C'est à croire que les Allemands ne savent pas compter !...
« Quand le compte finit par être bon, les chiens et les SS nous ont poussés dans des wagons pour partir en kommando. C'était un peu plus confortable que pour le voyage d'arrivée : nous n'étions que cinquante à soixante par wagon en fonction des listes que les SS tenaient en main.
« On est parti... Les anciens nous avaient dit qu'ils pen-saient que nous allions à Dora. « Après trois à quatre heures de train, nous arrivons dans une petite gare. La moitié d'entre nous est embarquée dans des camions, nous roulons dix à quinze kilomètres pour arriver dans un petit camp qui s'appelle Veeda. C'est là que je vais avoir trois semaines de vacances. Pas un seul SS dans le camp ! Nous étions gardés par des soldats de la Luftwaffe (l'armée de l'air allemande). Seul le commandant du camp était un SS. Ce-la, je l'ignorais alors ; c'est Tony Stihle, un interprète qui était dans le même convoi que moi qui me l'a dit plus tard. Et, fait unique, le commandant du camp nous fait un discours d'accueil traduit par l'interprète ! Il nous explique que nous allons tra-vailler, que tout irait bien si personne n'essayait de s'évader etc...
Le lendemain matin, à l'appel, les soldats organisèrent les kommandos. On demanda des bûcherons. Julien leva la main... Pendant près de quinze jours, il partit chaque matin avec ses compagnons, encadrés par quatre militaires de la Luftwaffe, le kapo et le Vorarbeiter (contremaître) tzigane. Car il y avait de nombreux Tziganes dans ce camp.
« Une douzaine, avec leur guitare ! T'as qu'à voir la dureté du camp !
Dans la forêt, les prisonniers élaguaient les pins abattus par d'autres. Des bûcherons civils allemands coupaient les bois en morceaux. Les quatre soldats ne restaient même pas avec eux, ils passaient la journée dans la cabane... Les déportés auraient pu s'évader, mais ils étaient en tenue rayée... A la fin de la semaine, on leur demanda s'ils savaient faire les foins. Julien a été élevé à la campagne. Alors... Il se proposa et ils allèrent faire les foins, gardés par le kapo et deux ou trois soldats. Des prisonniers de guerre entrèrent en contact avec eux. Et les dé-portés, voulant profiter de ce temps de « liberté » leur deman-dèrent comment se procurer des vêtements civils pour pouvoir s'évader. Mais, hélas, ils n'en eurent pas le temps.
Les conditions de détention étaient très douces. A tel point que le 14 juillet, le commandant du camp qui avait fait ses études à Paris, demanda aux prisonniers de chanter « La Madelon » ! Ce qu'ils s'empressèrent de faire avec grand plai-sir.
Mais quel était l'état d'esprit des civils allemands, no-tamment les paysans chez qui ils travaillaient ?
« Pour eux, on était des gangsters ! Les Allemands leur avaient présenté les prisonniers comme des bandits de grand chemin. On leur expliquait, aidés par les prisonniers de guerre qui faisaient interprètes, que nous étions des partisans.
Vers le 16 juillet, réveillés brutalement à quatre heures du matin — « aufstehen ! raus ! schnell ! » : les voilà de nou-veau dans le bain, un nazi du pays ayant dû dénoncer les trop bonnes conditions de détention — les déportés furent pris en main par la Gestapo et par les SS avec leurs chiens. Tous les attributs de la terreur nazie. Trop tard pour s'évader... Montés dans des camions, ils furent transférés à Dora.
« Là, on s'est vite rendu compte où on mettait les pieds. A partir du moment où on est descendu des camions, ce fut le harcèlement perpétuel ! Nous sommes entrés dans le camp en colonne, harcelés de coups.
Appel sur la place, comptage et ils étaient répartis dans des blocks. Là où ils dormaient et mangeaient. Là où ils avaient leur châlit. Julien était dans le block 132 enfermant deux cent vingt déportés. Ils étaient deux par châlit, une armature en bois de quatre-vingts centimètres de large, en alternance : deux le jour, ceux qui travaillaient la nuit, et deux la nuit, ceux qui travaillaient le jour. Ils se mettaient souvent tête-bêche pour avoir un peu plus de place. N'oublions pas que Julien avait dix-neuf ans seulement.
« Non, je n'ai jamais pensé que j'allais mourir. Je pensais toujours que j'allais m'en sortir, sauf une fois où j'ai eu la dy-senterie qui a duré quatre jours. J'ai cru y passer là ! Peur ? J'ai eu peur de la maladie.
« On pouvait se faire tuer tous les jours. Seule la chance pouvait nous l'éviter... Donc cela ne pouvait être un souci per-manent si l'on voulait survivre justement.
« N'importe quel détenu pouvait se faire tuer pour un oui ou pour un non : parce qu'il avait fait un geste de travers, il avait oublié d'enlever sa casquette ou parce que ce jour là, le SS ou le chef des kapos était mal tourné ou s'était fait engueu-ler. Le kapo tuait, tuait parfois sans savoir pourquoi. Dans ce domaine, les kapos avaient les mêmes droits que les SS. Jamais un de ceux-ci ne demandait à un kapo de justifier son acte de mort.
« La mort était là, partout, sans arrêt présente. Le matin, la nuit, quand on te réveillait, cela représentait un ou deux morts à chaque fois. A part les morts violentes et brutales, on pouvait également difficilement échapper à la mort lente. Dans un camp comme Dora, ils avaient besoin de nous comme main-d'œuvre.
Alors, ils nous faisaient travailler un maximum pour un minimum de nourriture. C'était le camp de la mort lente.
« Contrairement à Buchenwald, où l'organisation interne du camp était assurée par des prisonniers politiques, à Dora, c'était des droits communs. Il y avait juste un politique, mon chef de block devenu fou depuis onze ans qu'il était dans les camps. On l'appelait Folette... Kapos, chefs de block, Vorarbei-ter, tous des droits communs, de toutes nationalités, les Polo-nais étant les plus nombreux. Le chef des kapos était un assassin qui avait tué sa femme et ses enfants. Tu vois un peu. Tous ces gens faisaient les quatre volontés des SS pour se faire bien voir. A cause de ces droits communs, on en a beaucoup plus bavé à Dora.
Les détenus étaient tous des résistants et politiques. La plupart étaient Français. Certains étaient là depuis la création du camp, en 1943. Quand Julien arriva, en juillet 1944, le camp était tout monté. Il n'y avait pas de juifs. Ces derniers sont arrivés début 1945 quand les SS ont fait évacuer les camps de l'est libérés par l'armée soviétique.
« L'hiver fut très dur, surtout qu'on n'avait rien à manger. Une fois par jour, la louche de soupe et une tranche de pain dont l'épaisseur variait d'un et demi à trois centimètres. Le matin, un bol d'eau bouillie. Il fallait la boire parce qu'à Dora, toute eau bue sans être bouillie te donnait la dysenterie.
« Oui, il y a eu de la résistance à Dora, des sabotages, puisque des fusées se cassaient la gueule au bout de la rampe de lancement. D'ailleurs, il y a eu des pendaisons.
« A Dora, on construisait les V1 et les V2. A notre arri-vée, je suis séparé de mes copains Bruno et Petit-Jean. Plus tard, nous aurons appris à nous organiser pour rester ensemble et sur la même ligne. Moi je suis affecté au tunnel. D'autres vont construire des routes et des voies de chemin de fer. Je fais du transport toute la journée. Si j'étais resté à ce kommando, je serais mort. On nous faisait transporter les réservoirs de V1 et V2 en courant à travers le tunnel, décharger les wagons, revenir le plus vite possible sous la schlague, sans arrêt, SCHNELL ! SCHNELL ! Les V2, qui mesuraient six mètres de long et un mètre cinquante de diamètre, on les transportait à quatre déportés en courant. ..
Un copain peintre réussit à sortir Julien de cet enfer. Son kapo, un faux-monnayeur qui aimait les Français, car il avait fait cinq années de Légion étrangère, accepta de le prendre dans son kommando de peinture. Ils avaient fini par y être cinq Français.
« Je n'ai jamais reçu de coups de sa part, sauf une fois, car le SS lui avait commandé de me donner vingt-cinq coups sur les fesses. Il avait été obligé de le faire devant le SS. A part cela, une gifle de temps en temps quand il était en colère.
Une chance extraordinaire de tomber sur ce kapo qui aimait les Français... Cette chance l'a toujours suivi et lui a permis de « zigzaguer à travers la mort ».
Julien eut pour tâche de laquer les pièces métalliques. Il les trempait dans un bain de peinture ocre à l'acétone et il les pendait sur un fil qui avançait doucement pour égoutter. Après un parcours de deux à trois mètres, les pièces étaient sèches. Ce fut son travail jusqu'en automne. Mais, au fait, comment faisait-il pour mesurer le temps passé ?
« Oh ! On avait quand même des nouvelles. On avait ap-pris le débarquement. Des internés affectés à des travaux sur des lieux où il y avait la radio, faisant des dépannages chez les SS, ou à l'intérieur du tunnel, finissaient par recevoir des informations de la part des civils qui y travaillaient, involontairement ou non. Avec des pièces volées dans les ateliers, des prisonniers construisaient clandestinement des radios à l'intérieur du camp.
Charles Jeannin explique comment, les mois passant, les soldats allemands étaient de plus en plus envoyés au front et leurs gardiens étaient de plus en plus vieux, mobilisés pour les besoins de la guerre déjà perdue, mais encore mortelle pour beaucoup. Ces vieux soldats laissaient parfois traîner un jour-nal. En extrapolant la propagande nazie, les déportés finis-saient toujours par apprendre des nouvelles du front. Les Alle-mands reculaient partout !
Alors, meilleures conditions pour Julien, mais très dures quand même. Voyons la journée type du déporté à Dora.
Levés à quatre heures du matin (en hiver, il gèle à pierre fendre). Ils boivent l'eau chaude. Ils sont comptés et recomptés à la sortie du block. Le Stubedienst (le serveur, le préposé à servir la soupe, un détenu affecté à ces fonctions) les emmène sur la place d'appel, chacun se présente à son kommando et en attendant six heures, l'heure du travail, ils sont de nouveau comptés et recomptés ; une fois, deux fois, trois fois.... A cinq heures trente ils quittent le camp et sont de nouveau comptés à la sortie ; ils marchent deux cents mètres et sont recomptés à l'entrée du tunnel. Ensuite, la journée se déroule en essayant de passer entre les coups des SS. « Pas toujours évident ! » Ils avaient droit à une demi-heure de pause. C'était la pause « casse-croûte ».
« Cette demi-heure se passait en gueuleton ! C'est-à-dire qu'on s'imaginait un repas...
Et évidemment, quand l'imagination permet tout, il est facile de se faire les plus somptueux repas qu'on connaisse.
La journée finie, il faut ressortir. S'il y a eu des morts dans le kommando il faut les emmener. Ils sont recomptés à la sortie du tunnel.
Dans le kommando peinture « il n'y a pas trop de déchets contrairement au kommando transport où j'avais commencé ; là il y a eu un déchet terrible ! En hiver, dans mon kommando, on avait quand même un ou deux morts tous les deux ou trois jours...
Ils sont recomptés à l'entrée du camp, recomptés sur la place d'appel où ils arrivent à dix-huit heures trente. Quand tout se passe bien, c'est fini à vingt heures. Mais s'il y a une erreur, ils passent des heures debout. Au bout de deux ou trois heures les plus faibles tombent.
« L'hiver, ils tombaient comme des mouches. Sans pou-voir les aider ostensiblement. Alors, on essayait de se les coin-cer entre deux pour qu'ils ne tombent pas. Mais on était aussi fatigué, on peut pas tenir comme cela des heures. Alors, fina-lement, le copain tombe par terre et on ne peut rien faire pour lui. Et le SS ou le kapo arrive et lui tape dessus : « Auf ! auf ! » Si le gars n'a pas de force pour se relever, il est mort !
« Chaque jour, quand on quitte la place d'appel, on y laisse beaucoup de morts. Tous les jours...

« Cela faisait partie de l'extermination », dit Charles Jeannin. « On s'est rendu compte que lorsqu'il faisait froid, lorsqu'il pleuvait, alors, il y avait des appels continuels, parce que là, les copains tombaient, là, on ne supportait pas le froid, on restait sous la pluie pendant des heures. »
« Oui ! Reprend Julien. Il faut se rappeler que nous sommes en hiver 1944. Nous remarquions que lorsque les Al-lemands devenaient plus durs, c'est qu'ils avaient subi une dé-faite quelque part. On sentait qu'il s'était passé quelque chose parce qu'ils étaient agressifs, ils te cherchaient. Même si t'étais comme ça au garde-à-vous, le bonnet enlevé, ils voulaient te tuer là, ils te cherchaient. T'aurais fait un petit mouvement, ils te bousillaient sur place. C'était là qu'on se disait : « Plus ils sont en colère, plus ça va bien pour nous ! »
« Les civils nazis du camp n'ont pas cru à la défaite jus-qu'au bout, car ils ont espéré en la bombe atomique, surtout à Dora, à cause de von Braun, l'inventeur des V1 et V2.
Charles Jeannin rappelle que c'est von Braun qui a aidé les Américains à terminer la construction de leurs bombes ato-miques qu'ils ont lâchées sur Hiroshima et Nagasaki. Les Alle-mands essayaient également leur avion à réaction à l'aérodrome militaire de Münich.
Mais revenons à la vie quotidienne du camp. Julien nous parle de la désinfection.
« Tous les trente ou quarante jours, on nous désinfectait. Plus pour nous humilier que pour notre santé, car notre pail-lasse, elle, restait infestée de poux.

Un jour, le kapo de Julien lui fit une proposition qui allait lui ouvrir la possibilité d'exercer une solidarité active avec les autres déportés : accompagné d'un ingénieur, il lui demanda s'il saurait faire le peintre en lettres. Toujours la chance !
Le peintre en lettres polonais était mort. Julien l'avait su par ailleurs. Bien sûr que Julien allait être peintre en lettres !
« Tu te rends compte d'une planque pour moi ? J'étais assis, on ne me courait plus après avec une matraque... Une fois seulement je me suis pris quelques coups. C'est que, mal organisé, je me suis trouvé à rien faire... Le SS passe et me dit : “Kein Arbeit ?“ (pas de travail ? ) et je dis non. Allez, vingt-cinq coups sur le cul parce que je n'avais pas de travail ! Bon ! Après, je me suis mieux organisé, j'avais toujours du travail. Quand j'avais fini un panneau, je l'effaçais et recommençais sans arrêt. Mon travail consistait à faire des tableaux pour les machines avec les jours de la semaine, le nombre de pièces qui devaient être faites. Je fis cela jusqu'en avril 1945. En plus, j'allais peindre sur les bureaux des “Meisters“ (maîtres), des civils : “Rauchen verboten“, défense de fumer, défense d'entrer etc. Je refaisais les lettres quand elles s'effaçaient.
Le grand intérêt de ce travail, en dehors du fait non né-gligeable qu'il n'était pas tuant (au sens propre du terme) pour lui, était qu'il permettait à Julien d'avoir un lassez-passer, un permis permanent de circuler partout ! Il avait donc été contacté par les responsables de la solidarité et les médecins (détenus) qui organisaient la distribution de cette solidarité.
« Ils étaient trois dans le block ; ils se concertaient. Ils di-saient : “Untel commence à être un peu déficient, il faudrait peut-être lui donner une ration de soupe ou une tranche de pain en plus dans la semaine“. Moi, j'étais chargé de contacter les toubibs détenus (ils étaient pas au Revier eux ! ) et leur dire de contacter tel numéro (c'est l'habitude, le numéro en question est un déporté...) de tel block. A deux, les toubibs lui rendaient une petite visite morale et l'auscultaient. Ils ne prenaient pas la décision de le faire tout de suite. Cela demandait parfois plu-sieurs jours. Et quelques fois ils décidaient de ne rien faire, car le gars était considéré comme foutu ! Cela c'était terrible ! “Il est foutu, ce serait du gaspillage...“ C'est dur à supporter. Très dur.
« Quand la décision est prise, quand, par exemple, on dit qu'untel a besoin d'un litre de soupe, ce litre on le récupère dans plusieurs gamelles, entre ceux qui veulent bien, parce que tout le monde ne veut pas, bien sûr... Et le gars soutenu, cela lui fait du bien physiquement mais surtout moralement. Et j'ai vu des gars soutenus comme cela dire après deux trois jours : “Non merci, à moi maintenant de donner...“ Lorsqu'ils com-prenaient qu'on s'occupait d'eux, ils voulaient entrer dans la chaîne. Moi, chaque semaine, j'avais ma demi-tranche de pain qui partait à la solidarité.
Plus le temps passait, plus les déportés s'affaiblissaient, maigrissaient. Julien qui avait dix-neuf ans seulement, un grand gaillard lors de l'entrée au camp, ne pesait plus que trente-cinq kilos à la fin. La moindre affection, la moindre ma-ladie devenait rapidement fatale à ces corps affaiblis.
« A part la dysenterie que j'ai chopée, je n'ai jamais eu ni rhume en plein hiver avec seulement une chemise et une veste par moins quinze degré, ni un moindre phlegmon... Fin août, un mois et demi après mon arrivée à Dora, quand j'ai eu cette dysenterie, je n'ai pas mangé pendant trois jours, volontaire-ment. Et j'ai eu peur cette fois d'être cuit. Parce que c'était ca-tastrophique d'être malade. Tout mon pain et ma soupe alla à la solidarité. Et pour me soigner, je mangeais du charbon de bois. Comment je me le procurais ?
« Le camp était nettoyé par des cantonniers sous la direc-tion des kapos. Pour ne rien laisser traîner, ils faisaient des feux pour brûler les ordures. Alors, le soir quand je rentrais ou le matin quand je partais au boulot, j'essayais d'aller vers ces petits feux où je récupérais des morceaux de bois plus ou moins bien brûlés que j'ai mangés pendant trois jours. ..
Au travail dans le tunnel, les déportés ne pouvaient pas aller aux WC comme ils voulaient. Il fallait la contremarque. Et c'était Julien qui détenait cette contremarque que ses co-pains du kommando devaient lui demander pour aller faire leurs besoins. Elle joua un grand rôle dans la solidarité...
« Comme j'avais cette contremarque, je pouvais aller aux “toilettes“ comme je voulais. Mon rôle était donc d'y aller le plus souvent possible pour empêcher les gars de boire de l'eau, ce qui aurait été fatal. Surtout l'hiver, avec la fièvre, le détenu malade crevait de soif. S'il buvait, il chopait la dysenterie. Alors, il était foutu... Cet hiver 44-45 fut terrible. Terrible. C'était vraiment l'hécatombe. Il y a eu des milliers de morts. Des milliers... Des milliers... Il y en avait partout...
« Partout : au travail, parce que les Allemands, les SS étaient énervés, les kapos étaient énervés ; ils réclamaient tou-jours plus, c'était la ronde infernale. Des morts, des morts par épuisement parce que les gars qui étaient là depuis un an et demi ou deux ans étaient à bout, épuisés.
« Malgré tout, la plupart des déportés restaient lucides. Rares étaient ceux qui perdaient la raison. Ceux-là ne vivaient pas longtemps. Car un fou ne sait plus ce qu'il fait.
Or dans les camps, il fallait constamment respecter des règles strictes sous peine de mort...
« Un gars ayant perdu la raison se met à errer. Il n'est plus où il devrait être. Il tombe sur un SS qui lui demande où il va. Le prisonnier ne sait pas répondre... Il est mort ! A partir du moment où il ne se découvre plus et qu'il ne sait plus quoi ré-pondre, il est mort !
« On vivait sous une tension permanente. Les seuls mo-ments où je me reposais, c'était au travail.
« Dès la sortie du travail, c'était de nouveau l'enfer. On avait progressivement pris l'habitude de peu manger. On s'étei-gnait petit à petit ce qui explique qu'on avait pas de malaise de malnutrition, car on mangeait très peu mais régulièrement.

Le 1er avril 1945, soudain, les SS présentèrent un com-portement bizarre : l'air affolé, ils couraient dans tous les sens. Les civils nazis avaient la même attitude. Les déportés eurent l'impression d'une brusque désorganisation.
« Le chef de camp voulait le faire évacuer. Mais l'ingé-nieur en chef du tunnel voulait garder ses professionnels pour continuer le travail. Alors, l'un avait l'ordre d'évacuer et l'autre de continuer à travailler. Il y avait une bagarre entre le SS et le civil. Entre celui qui fournissait la main d'œuvre et celui qui s'en servait.
Force resta à la loi des plus forts : les SS. Ceux-ci com-mencèrent à évacuer le camp. Mais l'ingénieur, têtu, voulait garder ses spécialistes.
Et il les garda jusqu'à la fin. Le kapo de Julien avait joué au plus fin. Il aimait les Français et détestait les Polonais et les Russes. Il laissait faire évacuer ces derniers et garda avec lui les premiers. Comme spécialistes. Mais ce ne fut qu'un répit. Le 4 avril, le reste du camp fut évacué. Le kapo de Julien disparut. Sur la place d'ap-pel, il ne le vit déjà plus. Ce kapo avait déclaré qu'il attendait les Américains avec impatience. Les déportés, en tenue rayée, maigres et exsangues, épuisés montèrent dans les wagons. Même pour l'évacuation on les comptait dix fois, vingt fois. On les recomptait... C'est fou!! !
Mais en réalité, les premiers évacués s'étaient jetés dans les mains des Anglais. Des copains de Julien évacués furent chez eux le premier mai.
En attendant, les autres étaient dans le train. Les SS ne savaient plus où : cinquante kilomètres au nord, vingt kilomè-tres au sud, trente kilomètres à l'ouest, une fois en avant, une fois en arrière. Onze jours de balade affreuse. Sans manger.
« On est arrivé dans des gares ; on s'est fait bombarder ; on est reparti, on a été mitraillé. En onze jours, on a eu un peu d'eau, mais je n'ai mangé que deux pissenlits les fois où je suis descendu pour pisser.
J'ai fauché deux pissenlits. Même les vieux SS qui nous gardaient n'avaient pas grand-chose à manger...
« Ce fut l'hécatombe : plus de la moitié des prisonniers sont morts lors de ce voyage de onze jours. « Nous sommes arrivés à Ravensbrück, camp évacué dans lequel il ne restait que quelque tenues rayées. Là, nous avons reçu un colis de la Croix-Rouge. La seule chose que nous ayons reçue de la Croix-Rouge dans les camps. C'est la seule fois qu'on a su que la Croix-Rouge existait. Alors quel festin !
« Et là, à Ravensbrück, on nous a fait continuer à creuser des tranchées que les prisonnières du camp avaient commen-cées. Quand on creusait au fond du trou sous la menace des mitraillettes des SS, nous entendions le canon gronder au loin. On savait qu'ils n'étaient pas loin. Faut voir comme on creusait...
« Celui du fond jetait une pelletée de terre au palier de dessus. Là, un autre déporté devait remonter encore cette pelletée. Mais dès que le SS tournait les yeux, ce dernier relançait la terre au fond... »
Malgré la fin toute proche de la « bête immonde », ses victimes allaient encore souffrir. Les SS constituèrent une co-lonne avec les cinq cents déportés survivants pour une évacuation à pieds. Ils marchèrent, marchèrent, encadrés par des SS ; la plupart vieux, mais il en restait des jeunes. Particulièrement l'un d'eux restait en arrière et dès qu'un prisonnier tombait, il l'exécutait. Ils marchèrent nuit et jour sans s'arrêter, sauf une heure la nuit...
« On ne progressait pas vite. Les routes étaient encombrées par l'exode des Allemands devant les Russes. Quand on arrivait, les SS faisaient évacuer la route pour nous faire passer en priorité. Avec mon copain de Paris, Jean Letouche, petit Jean on l'appelait, et Bruno, on n'en pouvait plus. On a décidé de se sauver. On s'arrêtait toujours où il y avait des silos de patates. On bossait et on bouffait des patates crues ou des herbes. »
Les déportés étaient toujours en tenue rayée. Cette fois, les trois copains se cachèrent et décidèrent de rester. La co-lonne repartit...
« Au lieu de continuer la route, on a pris un chemin de traverse. Nous nous sommes cachés dans un grand domaine. Nous nous sommes approchés et nous avons vu des prisonniers de guerre français, habillés en kaki qui circulaient dans la cour. Nous avons attendu qu'un petit groupe de trois soit à l'écart et nous leur avons crié en français. Ils nous ont fait signe de venir. Nous étions le 3 mai 1945...
« Nous sommes bien reçus, nourris. Nous dormons dans un dortoir installé dans une porcherie immense. Ils nous font un bon lit avec de la paille, des couvertures.
« Nous nous endormons, moi, allongé près de la porte, le visage dirigé vers l'entrée. Le matin, au petit jour, la porte s'ou-vre. Je vois des bottes, pantalons de cuir, une mitraillette, un blouson de cuir et... le calot avec... l'étoile rouge ! On a sauté en l'air ! De joie bien sûr. On n'a pas eu peur qu'il tire. Il devait en avoir vu d'autres le Russe. Et il voyait bien qu'on avait un air de cadavres. Alors, on lui a sauté dessus, il nous a emmenés vers son groupe. L'officier nous a demandé si on avait besoin de quelque chose. Il nous dit qu'on est libre ! Enfin, on réussit à le comprendre avec du polonais, un bout d'allemand, du russe... Les soldats ne pouvaient pas rester. Ils nous ont dit d'aller à la ville la plus proche : Parchim ; patelin que je n'ai pas retrouvé d'ailleurs. Les prisonniers de guerre s'y étaient rendus. Là, les autorités soviétiques leur dirent d'attendre, car la guerre faisait encore rage dans le coin. Et comme ils nous avaient oubliés, quelques uns d'entre eux revenus chercher des affaires nous avaient mis au courant. Nous, nous sommes restés, bichonnés par des Polonaises. Dans les caves, il y avait du vin, des conserves.... On a passé trois jours incroyables.
Puis, ils partirent au « patelin » que Julien nomme « Parchim » où ils restèrent une dizaine de jours, installés dans une cabane de jardin comme les y avaient autorisés les autori-tés soviétiques. « Si vous avez besoin de quelque chose, servez-vous dans les magasins », s'étaient-ils entendu dire. Le chan-gement de régime alimentaire ne fut pas fatal à nos trois héros, car ils prirent la précaution de manger peu et souvent. Puis les Russes leur firent traverser l'Elbe et les remirent aux Américains. Ils furent alors logés dans un camp de transit organisé par les internés eux-mêmes. Après deux jours, Julien s'en alla. Il embarqua avec les Anglais.
« Alors là les Anglais : chapeau pour la réception ! Je dirai rien sur les Américains sauf qu'ils nous tenaient enfermés dans ce camp et que les sentinelles écrasaient leur mégot sur le grillage devant nous alors qu'on avait tant envie de fumer une cigarette... Bref chez les Anglais : thé, douche, effets propres, cigarettes... Alors la seule vacherie qu'ils nous ont faite les Anglais....
Au lieu d'utiliser l'avion, ils les avaient fait monter dans des camions. Ils devaient aller à l'aéroport. Mais les camions passèrent à côté pour aller à la gare. Ils prirent le train qui traversait le nord de l'Allemagne, la Hollande et la Belgique. Alors qu'en avion le voyage n'aurait duré que deux heures, il leur fallut plusieurs jours pour arriver à Valenciennes...
C'est alors qu'il apprit le destin du chef de block fou « Folette ».
« Il a été atterrir à Bergen-Belsen avec les premiers éva-cués. Les détenus l'ont littéralement écrasé, piétiné. Quand je l'ai appris moi, j'ai été soulagé, très soulagé. J'ai poussé un sou-pir. Tu vois, j'aurais bouzillé un SS froidement, mais lui, qu'il ait été supprimé dans ces conditions, c'était l'explosion de tout ce qui avait été emmagasiné de haine à l'intérieur pour en avoir bavé avec Folette. Réaction normale dès le début de la libération. Faut que la haine sorte. Après quelques jours, ce n'est plus le cas.
A Valenciennes, Julien ne pesait encore que trente-huit kilos, après trois semaines de liberté.
« Arrivé à Lyon le 23 mai, lorsque je sortis du centre Lumière, je demandai à un gendarme où s'arrêtait le tram. Je ne savais pas que tous les ponts étaient démolis. Alors le gendarme a rit et m'a arrêté une voiture. J'ai retrouvé maman à son travail à l'Antiquaille et nous sommes rentrés chez nous. Je me suis couché le soir, relevé le lendemain matin et recouché l'après-midi. A ce moment-là je n'ai pas pu me relever avant quinze jours ! Et chaque jour qui passait je prenais un kilo...
« Quand on est rentré, personne ne nous croyait quand nous racontions l'enfer que nous avions vécu.
« SI BIEN QU'APRES, JE N'AI PLUS RIEN DIT ! »