In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Barbie lui mit le canon du pistolet sur la nuque

D'après le témoignage de
DE FILIPPIS Jean ;
né le 8 avril 1908 ;
résistant dans les Groupes francs ;
déporté à Mauthausen ; matricule 60 306 ;
officier de la Légion d'honneur ;
médaille de la France libérée.

En 1939, lorsque la guerre est déclarée, Jean De Filippis a trente et un ans. Cheminot, il avait eu le privilège de ne pas avoir été mobilisé. Le privilège, si l'on veut, car il vécut ainsi le drame de l'arrestation des communistes et des responsables syndicaux, après l'interdiction du parti communiste français. Jean était alors responsable syndical de la section technique des cheminots à Vénissieux. Ses camarades Jean Pila et André Sentuc, recherchés et pourchassés après la mise dans l'illégalité du syndicat, lui ont demandé de « prendre la relève ». Il a donc accepté et, dans le même temps, adhéré au parti communiste clandestin. En septembre ou octobre 1939. Révoltés par le laisser faire des autorités vis-à-vis de l'offensive allemande (la drôle de guerre), avec ses amis cheminots Paupier et Besson et ses camarades communistes Diaz et Bonavent, ils créèrent, dès mai 1940 « les premiers groupes de trois » de la région lyon-naise. « Nous avons commencé à faire nos actes de sabota-ges », raconte-t-il.
« J'avais pris une drôle de responsabilité ! Bien que marié avec un enfant et la charge d'un orphelin (un neveu), j'avais commencé à faire de la résistance. » Mais, ils avaient peu de moyens. Ils utilisaient du sable pour saboter les boîtes d'essieux des wagons, ils coupaient les fils des signaux et, fin mai 1940, ils réalisèrent leur premier acte marquant de sabotage : faire dérailler une rame de wagons de charbon « pour les électrodes » sur l'embranchement « Coignet ». « Nous n'avions pas mal réussi ! C'était notre première action d'importance... » Jus-qu'à la fin de l'année 1940, ils continuèrent avec les moyens du bord en confectionnant les premiers tracts sur du carton recto-verso qu'ils distribuaient eux-mêmes dans les boîtes aux lettres à Saint-Priest. Alors, Bréchant le contacta et lui dit : « Nous formons les Groupes francs sous les ordres du colonel Ravanel. Tu devrais nous rejoindre avec ton groupe. » C'est ce qu'il fit dès le début de 1941. Avec ses camarades d'école : Jean Rol-land, Toto Gruget et Bébert Chifflot ils prirent part à toutes les actions. « A de nombreuses actions, car les Groupes francs étaient les plus actifs à l'époque ».
Ils étaient cinq équipes de cinq, les « équipes nationales, c'est-à-dire les équipes d'action directe ». Presque tous les jours, jusqu'en 1943, ils agissaient sur les voies ferrées, sur les transformateurs.

Le 18 octobre 1943, son camarade Besson, artificier du groupe, fut arrêté ! Lorsque la Milice et la Gestapo perquisi-tionnèrent chez lui, l'épouse de Jean De Filippis était présente dans l'appartement où elle buvait le café avec madame Besson et une amie, madame Bailly. Bien sûr, ni Jean De Filippis, ni son épouse ne connaissaient Touvier à l'époque. Mais cette dernière fit la description suivante du responsable : « Ses aco-lytes l'appelaient : “Chef Paul“ ; c'était un blond aux yeux bleus. » Ils avaient donc perquisitionné et volé tout ce qui leur plaisait avant de partir. Ce fut une alerte grave pour Jean qui décida immédiatement de quitter son appartement. Les Grou-pes francs n'attendirent que quatre jours l'opportunité de libérer leur camarade Besson. Ils attaquèrent le fourgon cellulaire qui le transportait boulevard des Hirondelles (aujourd'hui, boulevard des Tchécoslovaques). Furent ainsi libérés, Besson, Raymond Aubrac et douze autres résistants. Besson raconta comment il fut torturé et que le chef était un dénommé Paul, le « chef Paul »...
Jusqu'à ce moment, Jean De Filippis travaillait à la SNCF tout en menant clandestinement ses activités de résistance. Mais, dès l'arrestation de son ami, il rentra complètement dans la clandestinité pour devenir « permanent ». Mais cela ne dura pas longtemps, hélas, car il fut arrêté à son tour trois mois plus tard : le 16 janvier 1944.
« Nous étions tout le temps cachés, car on ne pouvait plus rentrer à la maison. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... J'ai été arrêté rue Bugeaud par Touvier ; la Milice et la Gestapo. »
Comment la Milice fut-elle amenée à « lever » Jean De Filippis ? La veille, ils avaient arrêté un dénommé Elfe qui demeurait à la Croix-Rousse. Cet homme imprudent portait sur lui un carnet dans lequel étaient inscrits les noms du groupe que Jean devait contacter et le nom du chef : « Luc ». Et Luc, c'était Jean De Filippis !
« J'avais rendez-vous avec Elfe un lundi. Lui avait été ar-rêté la veille, un dimanche. Le lundi matin, donc, je me pré-sente au bistrot de la rue Bugeaud dans lequel nous devions nous rencontrer. Nous avions le projet d'attaquer une voiture de la Gestapo qui convoyait un camion citerne d'essence pour le faucher. J'étais pas bien en avance au rendez-vous. J'avais même couru pour être le moins en retard possible. Arrivé au bistrot, essoufflé, j'ouvre la porte et me trouve nez à nez avec des individus en armes. »
Il a un haut le cœur , mais il garde tout son sang froid.
« Mais messieurs, pour qui me prenez-vous ? Je rentre boire un café. Vous recevez les gens d'une drôle de façon ! »
Leur réponse ? Jean ne s'en souvient plus. Ils le fouillèrent et prirent ses papiers. Par bonheur, il avait retrouvé, quelques temps auparavant, ses vrais papiers qu'il portait sur lui. Imaginez qu'il eût ceux de « Luc »!!!
En effet, quelques semaines plus tôt, lors d'une réunion chez le père de Chifflot qui tenait un bistrot à Parilly, une dis-cussion avait eu lieu avec Dumas, un responsable des FTP (Francs tireurs et partisans) qui avait pour tâche de contacter tous les gars des différentes usines de la région lyonnaise. Comme il quittait ces fonctions, il fallait le remplacer.
« Ils avaient prévu, pour cela, un de mes camarades, un nommé Diaz. Mais celui-ci avait un pied bot ; beaucoup trop repérable pour aller se planter devant les usines pour contacter les gars. Je dis alors :
— Non, je ne suis pas d'accord ! J'ai déjà fait ce travail, je sais comment cela se passe ! Il faut en choisir un autre...
— Bon ! Puisque tu sais faire ce travail, tu n'as qu'à le prendre !
— Cela ou autre chose, ça m'est égal.
Et je suis donc parti pour cette nouvelle mission. Mais pour cela il fallait reprendre ma carte SNCF qui me permettait de circuler plus facilement, surtout la nuit. »
Une chance donc pour Jean d'avoir cette carte sur lui au moment de son arrestation. La Milice, conduite par Touvier, attendit encore une heure dans le bistrot, arrêtant tous les clients qui entraient.
« C'était bien Touvier, il était lui-même sur le tas et je n'avais pas besoin de lui demander ses pièces d'identité parce que je savais à qui j'avais à faire d'après la description que m'avait faite aussi bien ma femme que Besson. Après, ils nous ont emmenés à la Santé, avenue Berthelot. »
Au premier étage, c'est là que Jean De Filippis « fit la connaissance » de Barbie, avec la dizaine d'autres prisonniers « emmenottés ». .. Jean ne connaissait que les résistants avec qui il avait eu rendez-vous. Les autres lui étaient inconnus. Ils furent alignés contre un mur dans le bureau du bourreau. Le pauvre Elfe arrêté la veille avait été « passé à la baignoire, ta-bassé ; et puis ce gars, comme il n'avait plus qu'un poumon, il a pas résisté, il s'est mis à table ». Il avait été placé derrière une porte vitrée et on lui demandait pour chacun des prisonniers : « Qui c'est celui-là ? « et il répondait selon le cas : « Connais pas ! » ou « Untel ! »... Et « quand c'est arrivé à moi, il a répondu “c'est Luc !“ et la porte s'ouvre immédiatement, le gars rentre et dit :
— Le voilà le fameux Luc, on pouvait bien l'attendre, c'est lui !
— Mais messieurs, vous faites erreur, je ne suis pas Luc, vous avez ma carte d'identité entre les mains, vous voyez bien que je suis un honnête fonctionnaire cheminot. Qu'est ce que c'est que cette histoire ? Je ne suis pas Luc.
« Ils demandent alors à un autre gars qui répond :
— Oui ! Oui, c'est lui !
— Menteur ! Fumier ! Salaud !
« Je savais ce qui m'attendait si je reconnaissais être Luc avec l'histoire du fourgon cellulaire. Alors, j'ai nié, je l'ai insulté... »
« A ce moment, ils font entrer Elfe.
« Ils lui demandent :
— C'est bien Luc n'est-ce pas ? « Alors, il me regarde, il me fixe et dit : “Messieurs, vous m'excuserez, mais il lui ressemble comme deux gouttes d'eau. C'est peut-être son frère, c'est son jumeau mais Luc est plus grand.“
« Alors, moi j'ai dit :
— Vous voyez bien...
« Et l'autre à Elfe :
— Comment ? Tu nous avais dit que c'était lui et mainte-nant tu te rétractes ?
— Non mais, je vous dis, je ne sais pas, il lui ressemble...
« Alors, ils ont commencé à le tabasser et moi je criais :
— Vous voyez bien que c'est une bande de terroristes. Pour sauver leur fameux camarade Luc, ils prétendent que c'est moi.
« Ils cravachent l'autre gars qui avait dit que c'était moi :
— Oui, oui, oui, c'est lui !
« Ils cravachent également ce pauvre Elfe qui tombe dans les pommes...

Enfin, les prisonniers furent descendus dans la cave. En-suite, Jean De Filippis subit trente-huit interrogatoires dont trente-deux jours de tortures.
« Ils m'ont passé à la baignoire, à la “schlague“, des coups de poing, des coups de pieds. Ils me trempaient dans la baignoire jusqu'à l'asphyxie et à ce moment-là, ils me retiraient jusqu'à ce que je récupère, puis ils recommençaient. C'était bestial. Les miliciens étaient avant tout des crapules, des voleurs, des droits communs, des bandits. Ils n'étaient pas autre chose. Cela n'avait pas de nom : ils se conduisaient comme des bêtes. Leur plaisir, c'était de faire du mal et malheureusement, sous la torture, certains n'ont pas résisté et ont été obligés de dénoncer des gars. »
Mais cela ne fut pas le cas de Jean, car il ne voulut ja-mais avouer être Luc. C'est ce qui l'a sauvé. S'il avait été arrêté avec sa carte d'identité de « Luc » cela aurait été beaucoup plus difficile... Malgré sa petite taille Jean était très résistant... Il n'a jamais nié connaître Besson car c'était son voisin, ils habitaient dans la même allée. Mais il a toujours affirmé qu'il ignorait ses activités. Les tortionnaires auraient voulu le faire avouer impli-citement qu'il avait participé à la libération de Besson.
Tous les soirs, il était ramené à Montluc et tous les ma-tins, on venait le chercher pour le conduire en salle des tortures à l'école de santé, avenue Berthelot.
« Le plus terrible, par exemple, quand on vous trempe dans la baignoire les premières fois, vous vous débattez parce que vous vous asphyxiez. Mai après, j'avais pris l'habitude : dès qu'ils me trempaient, j'ouvrais la bouche et j'avalais le maxi-mum pour repartir vite dans le coma. C'est bien simple, j'étais une vraie loque ! Pedro, arrêté lui aussi le 18 octobre, ne m'a pas reconnu lorsque je l'ai rencontré dans la cour après un “interrogatoire“. J'avais un ventre énorme, la mâchoire cassée, plus de dents... Je n'avais qu'une seule chose en tête : survivre ! Ne pas être fusillé ! Et puis un jour ce fut mon dernier interrogatoire. »
« Vers huit heures du soir, on vient me chercher en cellule pour me faire descendre chez Barbie. Nous étions en février donc. J'avais été torturé aussi bien par Barbie que par Touvier. Barbie était là et il me dit :
— Ecoute ! On a assez perdu de temps avec toi. Tu vas me dire où est ta femme et ton gosse ; on ira la chercher et tu partiras en Italie, en Espagne, en Allemagne ou en Suisse. Où tu voudras. Tu vas nous donner les dépôts d'armes dans les garages, les noms des responsables des Groupes francs, où on peut les trouver. Pour chaque dépôt que tu nous donnes, chaque gars que tu nous fais arrêter, on te donnera cent mille francs. Tu seras libre. Tu es trop jeune pour mourir !
— Ecoutez, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je ne connais pas ces gens-là. »
Barbie parlait correctement le français. Il sortit son re-volver, posa l'extrémité du canon sur la nuque de Jean et dit :
— Je t'ai fait une proposition et je t'ai dit qu'on a assez perdu de temps avec toi. Je compte jusqu'à dix et si, à dix, tu n'as pas parlé, je te mets une balle dans la tête.
— Si c'est que cela, mettez-moi la tout de suite car je ne peux pas vous en dire d'avantage.
— Enfin, réfléchis...
Et Barbie se mit à compter :
— Un ! Pense à ton père ! Deux ! Pense à ta mère ! Trois ! Pense à ta femme ! Quatre ! Pense à ton gosse....
A neuf, le prisonnier n'avait toujours rien dit. Son tor-tionnaire le frappa violemment sur le crâne d'un coup de crosse... La victime, extrêmement affaiblie par plus d'un mois de privations et tortures s'évanouit, la tête en sang et croyant y avoir reçu une balle.
On le ramène dans sa cellule où il revient à lui. On lui demande :
— Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
— Il m'a mis une balle dans la tête !
Comme il était plein de sang, les compagnons de cellule l'ont cru. Ce n'est que le matin, au petit jour, quand Jean se réveilla qu'ils lui dirent :
— Mais non ! T'as le crâne fendu, mais t'as pas de trou dans la tête !
— Mais pourtant, il m'avait dit : “Si à dix t'as pas parlé je te mets une balle dans la tête...“

Après Montluc où il était resté trois mois, la mâchoire cassée, sans pouvoir manger, « dans un état second », Jean De Filippis fut transféré à Compiègne.
« Lorsque je me suis retrouvé à l'air libre à Compiègne, alors là j'ai eu faim ! » Jusque-là, il ne pouvait pas savoir ce que c'était que la faim car, « on ne pense pas à manger quand on est entre les mains de Barbie et Touvier ». Pour assouvir cette faim tout était bon : l'herbe qui poussait le long de la ba-lustrade qui les séparait des Anglais, les détritus, pelures de légumes. Quand ils ont reçu le colis, il a mangé le sien, sa part de nourriture au réfectoire et celle de son voisin qui, lui, ne put pas la manger après avoir englouti son colis.. Il resta une di-zaine de jours à Compiègne, puis il « partit » pour Mauthausen.
Bien que les SS eurent obligé les prisonniers à se présen-ter nus pour qu'ils n'emmènent rien, Jean réussit à cacher dans son anus un petit tube d'aspirine contenant un petit morceau de papier. Sur ce papier qu'il destinait à son ami Béranger, il avait écrit : « On part en Allemagne, j'ai rien perdu là-bas. A bien-tôt ! » Lorsque le train s'arrêta à Metz, au travers de l'interstice de la porte, il vit un cheminot tout près et l'interpella :
— Ici un cheminot de Vénissieux. Est-ce que je peux te lancer quelque chose ?
— Attends ! Je reviens !
Il partit et revint quelques instants plus tard en chucho-tant : « Laisse tomber ! » Jean laissa tomber le tube et vit le cheminot mettre le pied dessus et le ramasser ensuite en faisant semblant d'arranger le bas de son pantalon. Le message parvint bien à Béranger à la gare de Vénissieux. Mais ce dernier en conclut que Jean s'était évadé !
« Le 8 avril, quand on est arrivé à la gare, il y avait pas mal de gars qui étaient morts asphyxiés dans les wagons. Le camp était sur un piton. Il a fallu marcher en colonne, de la gare au camp. Les SS allaient et venaient le long de la colonne. De chaque côté de la route qui monte à la forteresse, des gens regardaient ; des gosses, des femmes et des hommes. Je me rappelle toujours, c'est resté gravé dans ma mémoire, un couple de vieux dont la femme se mit à pleurer. Nous étions drôle-ment accoutrés, minables à voir, car on nous avait donné une botte, un soulier, une veste... On était très sale, après quatre jours enfermés dans les wagons. La vieille s'est mise à pleurer. Un SS accourt et la frappe violemment. Elle s'effondre et le vieux se baissait pour la ramasser quand on est passé devant eux... Le SS donne alors un coup de savate au vieux ! Cela m'a marqué de voir la réaction de ces gens dont l'homme devait avoir fait la guerre de 14-18 alors que des jeunes nous insul-taient, nous lançaient des cailloux. »
Jean n'eut jamais la possibilité de passer la porte du camp sur ses jambes. Cette fois-là, un violent coup de crosse dans les reins le précipita à l'intérieur. La fois suivante, il en sortit en camion, conduit à Lintz en kommando.
« Je n'ai jamais eu le privilège de franchir cette porte comme il faut. Il aurait fallu, peut-être, qu'un jour je me décide à y retourner. Mais je n'ai jamais voulu et il me semble que cela sera trop tard. »
Arrivés à Mauthausen, ils furent mis « en quarantaine ». Quelques jours (trois semaines ?) d'isolement. Jean tomba ma-lade. Il avait la pleurésie.
« Je ne pouvais plus souffler : quelqu'un descend pour les prévenir. Un médecin tchèque parlait bien le français :
— Comment sais-tu que tu as une pleurésie ?
— C'est un médecin nègre là-haut qui me l'a dit. Je ne veux pas crever ici ; j'ai une femme et un gosse. Il faut me donner quelque chose.
— Mais, mon pauvre vieux, je suis comme toi ici, moi ! Mais je vais essayer de faire quelque chose. Tu vois ce pylône en bois là-bas ?
— Oui.
— Attends moi là, je vais essayer de te trouver des ca-chets. Mais attention ! Lorsque tu me verras venir, je te les donnerai et tu les avaleras en vitesse. Surtout ne te fais pas voir. Faut pas se faire prendre !
« J'ai attendu, je trouvais le temps long, puis il passe vers moi, il ouvre la main qui contenait plusieurs cachets. Je les ai pris et ai tout avalé. Un copain m'a enroulé dans deux couver-tures que j'ai mouillées comme avec de l'eau tellement j'ai transpiré. C'est ce qui m'a sauvé. De retour de déportation, le professeur Savy m'a fait passer une radio à Grange-Blanche. Et il m'a dit :
— Mais qu'est ce qui vous est donc arrivé ?
— J'ai fait une pleurésie.
— Mais... Qu'est-ce que vous avez fait ? Qu'est-ce qu'on vous a donné ?
— Un de vos collègues, un Tchèque, m'a donné une poi-gnée de cachets d'aspirine. J'ai tout avalé.
Et le toubib d'expliquer à ses carabins :
— S'il avait été un cheval, il en serait crevé. Tout a cica-trisé ! »
A peine remis de sa pleurésie, il descendit à la carrière pendant quelques dizaines de jours et partit à Lintz en kom-mando. Nous avons parlé de cette affreuse carrière et ses cent quatre-vingt six marches que les déportés devaient escalader portant de lourdes pierres. Jean assista un jour à un spectacle horrible montrant le sadisme des SS : « Ils attrapent deux juifs qui étaient juste montés et les obligent à se battre jusqu'à la mort de l'un d'entre eux ! Ils ont refusé, se sont pris par la main et se sont jetés dans le vide de la carrière !... »
La dignité ?
Les déportés ne l'avaient jamais perdue, malgré l'horreur quotidienne.
« Quand je suis parti en kommando à Lintz, j'étais tout content de laisser cette maudite carrière. C'était les copains du parti qui avaient réussi à me faire mettre dans ce kommando. J'étais heureux parce que je partais avec un chef de block qui parlait le français. Malheureusement, ma tête ne lui revenait pas ! C'était un Espagnol qui s'appelait Tonio. Autant qu'il y avait de tabourets dans la piaule, autant il me les a cassés sur la tête. Parce que j'ai jamais voulu apprendre à dire mon numéro de matricule en allemand. C'est un camarade Espagnol qui m'a sauvé. Les Espagnols, à la fin, ils étaient un peu les rois, même les chefs de block en avaient peur. Alors, ce camarade Espa-gnol avait dit à Tonio : “Si tu laisses pas Philippe tranquille (ils m'appelaient Philippe là-bas...), tu reverras jamais ta mère...“ Ce chef de block avait jeté son dévolu sur un jeune de Saint-Priest arrêté au maquis. Pas mal de jeunes se soumettaient. Celui-là, je connaissais ses parents, alors je lui avais dit de ne pas se soumettre ! C'est pourquoi le chef de block avait une dent contre moi...

« J'ai fini à Lintz où j'ai été libéré. Dans le camp, il y avait des choses qu'on ne peut pas expliquer, c'est pas possible parce que c'est pas pensable. Au « Revier » (infirmerie), il y avait des tas de cadavres, et dans ces tas, certains n'étaient même pas morts. Des bras qui bougeaient encore. On poursuivait un kapo particulièrement infâme. On l'avait cherché toute la nuit. Il s'était planqué dans l'espace entre le sol et le plancher des baraques. On le sort de là et on le poignarde... »
« Un type qui n'avait pas souffert de la faim : il pesait au moins cent kilos !
« Le voilà couché les tripes à l'air. En plus, un Russe lui écrase le crâne avec un gourdin... C'était le matin du 4 mai 1945. Juste à ce moment-là, arrive la commission des Américains. Ils ont filmé le tas de cadavres mais ont exigé d'écarter le gros porc qu'on venait de massacrer.
« Sur l'image, ils ne voulaient pas mélanger bourreau et victimes !
« Cela, ce sont des visions qui vous restent... Cela ne peut pas s'expliquer.

De l'autre côté du Danube, il y avait une forêt. Avant la libération, les déportés la regardaient en se disant qu'ils au-raient bien aimé y aller. Voilà que le 4 mai 1945, vers six heu-res du matin, les SS les font mettre en rang et ils traversent le Danube en empruntant un pont. Ils entendaient au loin les ex-plosions des bombes et des tirs de mitrailleuse des combats. Ils furent amenés dans ce bois devant une grotte. L'intention des nazis était de cacher là les déportés. Mais ceux-ci décidèrent de ne pas se laisser faire.
« On s'est assis et on a obstrué l'entrée. Car nous étions organisés pour la solidarité avec les camarades du parti com-muniste. Il restait peu de SS. Mais ils étaient virulents. Ce qui n'était pas le cas du commandant et son Stubedienst (un dépor-té choisi pour faire le serviteur) qui s'appelait Cuenet. Alors que les SS nous gueulaient après : “Schnell ! Schnell !“, nous nous sommes levés et nous avons donc entouré ces derniers : le commandant a donné son revolver à Cuenet, nous avons saisi les armes et on s'est rendu maître de la situation. Les avions russes bombardaient la caserne des SS. Nous avons passé la journée dans le bois et vers vingt heures, comme il n'y avait plus d'avions, nous sommes rentrés au camp.
Dans une situation désormais inversée, les Allemands devenus prisonniers furent tenus en respect sur la place du camp par les déportés en armes. Les militaires américains arri-vés sur les lieux mirent les nouveaux prisonniers en rang pour les emmener. Or, parmi eux se trouvait un kapo, véritable brute qui avait tué un excellent ami de Jean, nommé Daubrogea ; à coups de schlague aux usines Hermann Göring. Lorsque cela était arrivé, Jean s'était juré de venger son ami. Lorsqu'il vit la colonne de prisonniers allemands partir avec les Américains, Jean jugea le moment arrivé. Auparavant, un ami, un gars de Villeurbanne nommé Vinez, avait sorti un énorme couteau de boucher des cuisines et l'avait donné à Jean.
« J'avais mis le couteau de cuisine sous ma veste. Je m'in-troduis dans les rangs des chleus, sors mon couteau et tue le kapo malgré ses supplications. Je me suis enfui et les Ricains l'ont emmené...
« Le camp était entouré d'un canal. Une passerelle l'en-jambait pour entrer. La clôture était électrifiée et les Améri-cains se tenaient dans les miradors : interdit de sortir. Le di-manche matin, les Ricains se mettent nus pour se baigner. Nous, pendant ce temps, on a coupé le courant et on s'est sauvé en empruntant un petit barrage au fond du camp. Sur la voie de chemin de fer, à proximité, nous avons utilisé un lorry pour nous en aller et rejoindre un camp de prisonniers où se trouvaient également des STO et des réfugiés allemands. On a mis les réfugiés dehors et on s'est installé là. On allait prendre de la nourriture dans les maisons abandonnées par l'exode. On attendait la commission qui devait venir pour nous rapatrier. Mais, après quelques jours, elle n'était toujours pas là. Le 24 mai une commission de la première Armée stationnée à Saint-Valentin se présente pour évacuer les STO ! Pendant les jours qu'on avait attendu, beaucoup de gars étaient morts parce qu'ils s'étaient goinfrés de nourriture... On dit au sous-officier et au sous-lieutenant que ce n'est pas aux STO à partir, mais à nous, les déportés. “J'y peux rien. Ce sont les ordres...“ On les a alors entourés, désarmés et on s'est fait emmener vers leurs supé-rieurs à Saint-Valentin. Finalement, les chefs conviennent qu'il faut nous rapatrier. Mais au lieu de nous mettre dans un avion, nous sommes transportés dans des camions, durant cinq cents kilomètres, puis en train jusqu'en France. Les STO eux, ont eu droit à l'avion...

« Après la libération, je pensais que les collaborateurs auraient été punis comme ils le méritaient. Cela n'a pas été le cas de tous. On s'est même aperçu, au fil des années, que cer-tains d'entre eux étaient au gouvernement et même ministres ! Je pense à Papon, je pense à Bousquet. En juin 1992, j'ai été convoqué par le juge Getty qui m'a dit : “Monsieur De Filippis, je vous apporte une bonne nouvelle !“
« Alors, je pensai que le procès de Touvier allait s'ouvrir à Lyon... “Non ! dit-il, je ne peux rien vous affirmer, mais l'ins-truction tire à sa fin... Non, mais la bonne nouvelle que je vous apporte, c'est que Touvier a passé des examens : il est en bonne santé. Nous craignions que la défense le fasse passer pour fou !“
« Quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre le 13 juillet qu'il avait été libéré ! C'est impensable ! C'est ignoble ! Moi qui suis passé entre les mains de Touvier et Barbie, je peux vous dire que ce dernier est un mouton à côté de Touvier.(*) On peut avoir des doutes sur l'innocence des pouvoirs publics dans cette affaire quand on se rappelle que François Mitterand a fait déposer une gerbe sur la tombe de Pétain le 11 novembre !... »



(*) Paul Touvier a finalement été condamné par la cour d'assises de Versailles à la réclusion criminelle à perpétuité en raison de sa culpabilité dans le massacre de juifs à Rillieux et la déportation de Jean De Filippis...

Chapitre suivant : Sur la route de Barbie