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Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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C'est Renée qui a trahi

D'après le témoignage de
LANFRANCHI Fortuné ;
né le 23 janvier 1923 ;
déporté à Dachau ; block 19 ;
matricule 74199 ;
sous-lieutenant des Forces françaises combattantes ;
chevalier dans l'Ordre de la Légion d'honneur ; officier ; croix de guerre 39-45 avec palmes ;
croix de combattant volontaire de la Résistance ; croix du combattant avec barrette 39-45 ;
médaille de la résistance ; médaille commémorative guerre 39-45 avec barrette ;
médaille de la déportation ; certificat du maréchal Mont-gomery pour services rendus aux alliés,
diplôme d'honneur de la reconnaissance de la nation.

« A la débâcle, je ne voulais pas me laisser prendre par les Allemands. Je suis parti et ma famille aussi. Quand on est revenu en 40, c'était comme avant : les Allemands n'avaient rien fait ! »
Il coucha dans les fermes jusqu'à Nîmes, jusqu'à ce qu'il n'eût plus d'argent. Il fallait trouver des « petits boulots », mais ce n'était pas facile, surtout qu'ils étaient nombreux à chercher... Il attendit les évènements, soutenu par la ville de Nîmes qui fournit le coucher dans la maison de l'agriculture. Jusqu'à l'armistice. Il décida alors de rentrer. C'est à Valence qu'il ren-contra par hasard un de ses frères qui avait quitté Villeurbanne comme lui.
« Je ne savais pas qu'il était parti. Il y a eu un bombarde-ment lorsque j'étais à Valence. Je me suis réfugié sous un pont ; et mon frère avait choisi le même pont que moi. Quel heureux hasard. Nous avons donc fait la route ensemble jusqu'à Lyon. »
Fortuné travaillait à la mairie de Saint-Genis-Laval où il avait de nombreux copains. Un jour, l'un d'eux lui dit : « Si tu as besoin d'une fausse carte d'identité ou quelque chose comme cela, on peut te le faire. » Petit à petit, les contacts se nouaient et, plus tard, un autre camarade : « Si tu veux, je te fais engager dans le groupe Marco-Polo. » Mais pour cela il fallait s'engager en Angleterre et attendre de savoir si sa candidature était ac-ceptée. Une enquête devait déterminer si le candidat n'était pas un agent de l'ennemi qui voulait s'infiltrer. Alors qu'il attendait, un autre frère de Fortuné prit contact avec lui. Ce frère était dans un maquis du Lot-et-Garonne. Il lui dit : « Ici, tu ne fais qu'attendre. Tu ne vas pas rester comme cela ; je t'emmène au maquis ! » Et Fortuné suivit son frère là-bas, jusqu'à ce que sa sœur lui fît savoir qu'il devait revenir à Lyon pour intégrer le groupe Marco-Polo. C'était en 1943. Il retourna donc au bord du Rhône. Son groupe s'occupait de renseignements. Ce frère, prénommé Victor, resta dans le maquis à Arses, dans le Lot-et-Garonne. Il y fut tué par les Allemands... Ils étaient cinq frères dans la famille. Tous dans la résistance, sans se concerter... Le frère aîné rentra dans la résistance en 1942. « Il faisait des coups pour les cartes d'alimentation dans les Groupes francs. Il n'a jamais voulu que j'y rentre avec lui. Il s'est engagé dans l'armée française à la libération. » Joseph Lanfranchi combattit dans le maquis de Savoie où il fut arrêté en 1943 et déporté à Buchenwald jusqu'en 1945. Son jeune frère livrait des fleurs. Fortuné utilisa ces livraisons pour obtenir des renseignements. Lorsqu'il fut arrêté, ce frère est rentré dans le maquis de l'Ain où il a été grièvement blessé.
Fortuné s'acquitta de nombreuses missions de renseigne-ments dans la région lyonnaise. Jusqu'à la dernière qui consista, avec son groupe, à faire des enquêtes sur Joseph Darnand, le chef de la Milice française. Il fallait préparer un attentat. Une trahison conduisit à l'arrestation de Fortuné par Paul Touvier le 9 mai 1944.
« Notre mission de renseignements sur le chef de la Mi-lice française consistait à connaître tous ses déplacements, re-trouver un rythme dans son emploi du temps pour savoir à coup sûr quand il viendrait à Lyon, pour l'attaquer... J'avais découvert qu'il avait une maîtresse à Lyon et il venait la voir de temps en temps. Mais il ne prévenait pas quand c'était le cas. J'ai donc enquêté pendant deux mois là-dessus. Je me suis même rendu dans le Jura, son pays natal. Une grande enquête qui fut sur le point d'aboutir quand le groupe fut dénoncé, arrê-té. »
Il faisait ce travail sous une fausse identité, celle de Jac-ques Duvillard parfois et d'André Bourgeois d'autres fois. Il avait cette dernière identité lorsqu'il fut arrêté.
« Nous avions été arrêtés un par un. Je ne connaissais pas les autres — pour des raisons de sécurité nous ne nous connais-sions pas tous. A la prison Montluc, j'ai retrouvé le chef aux lavabos. J'avais été tabassé par Barbie et je marchais difficile-ment. Mon chef avait été encore plus maltraité que moi. Il ne pouvait plus marcher. Il fallait le porter. Pourtant, c'est lui qui m'a éclairé sur la trahison de notre réseau... »
Fortuné travaillait avec une fille qui lui transmettait les ordres sans qu'il sût qui était le chef.
« J'ai su après qu'il s'appelait Paul Lages. Il était de Dé-cines. Il n'est jamais revenu. Le secrétaire du bureau,
Paul Libertas, n'est jamais revenu non plus... »
Cette fille s'appelait Renée. Elle trouva une bonne com-bine pour se faire de l'argent. Elle dit au chef que Duvillard (Fortuné...) avait besoin de cinquante mille francs pour acheter les services de l'employé de maison de la maîtresse de Dar-nand ! Lorsque Lages lui eut donné l'argent, elle dénonça tout le groupe et disparut avec le magot... Une véritable fortune. Voilà ce que soupçonnèrent les résistants arrêtés et torturés par Barbie. « Quelqu'un avait vendu le réseau pour effacer tout soupçon. »
Le « bureau » du réseau se trouvait au troisième étage du 76, rue de la République. Les parents de la jeune fille qui tra-vaillait avec nous habitaient au premier. Ce 9 mai 1944, Fortu-né accompagné de Georges Dizerens, un ami Suisse ignorant ses activités secrètes, arrive au pied de l'immeuble. « Attends moi ici, je n'en ai que pour quelques minutes », lui dit-il. Fortuné monte au premier chez les parents de la jeune fille :
— Renée est-elle là ?
— Non... Elle est montée là-haut...
— Bon ! Je n'ai pas le temps car un copain m'attend en bas. Je repasserai.
— Non. Non. Non. Je vais envoyer le gamin la chercher.
— Bon.
Fortuné savait ce que « là-haut » voulait dire. La dame envoya donc son petit fils chercher Renée en haut. Fortuné discutait, assis, tournant le dos à la porte d'entrée, alors qu'elle travaillait à son évier... Soudain, il entendit crier derrière lui : « Haut les mains ! »
« C'était Touvier. Enfin, je l'ai reconnu d'après les photos, bien des années après qu'il fut arrêté... »
Bourgeois a donc bien été arrêté par des Français. « Il y en avait quatre, dont des jeunes qui avaient dix-huit ans à peine ! On m'a fait monter au troisième. Il y avait le secrétaire, Gilbertas et Renée que je connaissais. Les miliciens attendaient que les autres du réseau arrivent pour les faire “tomber“. Ils étaient bien renseignés puisqu'ils avaient nos noms... »
Les résistants sont restés ainsi deux heures, à prendre quelques coups, à obéir aux ordres : « Lève les bras ! Pose les ! Mets les pas sur la tête ! ». Les tortionnaires ont perquisitionné et trouvé les armes stockées là entre deux missions. Ces armes servaient de défense.
« Ensuite, Touvier nous a emmenés rue Berthelot à la Gestapo en laissant quelques jeunes à l'affût là-haut.
« Il m'a directement emmené dans le bureau de Barbie. Au premier étage, Touvier entre carrément comme cela dans le bureau de Barbie, sans se faire annoncer ! Il m'a laissé là et est reparti tout de suite. Pour moi, il est retourné rue de la “Ré“ superviser la fin des arrestations puisque tout le monde a été arrêté.
« Et donc, j'ai été interrogé par Barbie. De son bureau, on est passé dans une pièce, une grande pièce. Elle était cou-verte de sang sur les murs. C'était tout éclaboussé de sang. Il avait une cravache à la main. Il parlait le français couramment, avec un léger accent.
« Puis, il m'a demandé des renseignements que je ne lui ai pas donnés. Parce que certains, je ne les connaissais pas et d'autres que je connaissais, je ne voulais pas lui donner. J'ai fait l'ignorant. Comme j'avais été arrêté dans l'appartement, j'ai affirmé que je ne connaissais pas le groupe. Mais comme ils avaient tous les renseignements... »
Fortuné fut interrogé trois fois à coups de cravache par Barbie. Brûlé à la jambe aussi, mais il ne sait plus comment parce qu'il était « tombé dans les pommes ».
« Je n'ai jamais donné le réseau. La preuve : il y avait aussi des gens de Saint-Genis-Laval qui travaillaient pour moi, et bien, ils n'ont jamais été arrêtés. Comme ce n'était pas les mêmes bureaux, Barbie ne l'a jamais su ! Après la torture, il nous enfermait dans les caves du bâtiment. J'y retrouvais d'au-tres résistants. Des gens tout amochés comme moi. Le soir, nous étions transférés à Montluc. »
Ensuite, Fortuné resta dans sa cellule à Montluc avec d'autres inconnus. C'est là qu'il retrouva son camarade, son chef qui lui fit part de ses soupçons... Il est mort en déportation. Ils sont tous morts en déportation. Fortuné est le seul à être reve-nu... De Montluc, ils furent emmenés à la gare de Perrache en camion et transférés à Compiègne, attachés deux par deux avec des menottes dans des wagons de troisième classe. Nous étions fin mai 1944.

Le 10 ou 12 juin, quelques jours après le débarquement, un convoi de deux mille déportés s'ébranla de Compiègne. Di-rection : Dachau, non loin de Münich. Fortuné faisait partie du voyage...
« On a été bourré par les SS à coups de crosses dans les wagons à bestiaux. Le voyage a duré trois jours et trois nuits avec des chaleurs terribles. Encore ! nous, on a eu de la chance, parce qu'on a eu de la pluie en route. Cela a sauvé pas mal de gens, mais ça n'a pas empêché qu'on ait eu quelques morts dans nos wagons. »
« Il y avait André Verchuren — l'accordéoniste — dans un train de la mort que j'ai vu arriver lorsque j'étais à Dachau ! Nous, on s'est battu dans les wagons, parce qu'il y en a qui vou-laient prendre les fenêtres — il y avait deux petites fenêtres — qui voulaient l'air pour eux tout seuls. Comme on était assez costaud, on s'est organisé pour donner de l'air à ceux qui tom-baient dans les pommes. Qu'est ce que vous voulez, dans les wagons, il n'y avait pas que des résistants ; il y avait de tout. Des gens raflés dans les villages, qu'on ne connaissait pas. On ne pouvait pas avoir confiance.
« On est arrivé le matin à la gare de Dachau ; on nous a fait mettre en rang et puis, direction le camp qui était à trois ou quatre kilomètres. La marche à pieds était très pénible après ce voyage éprouvant. On aidait les malades. Moi, j'avais un jeune avec moi, tout gosse, à peine seize ans. Il était de Sète. Quand je l'ai descendu du wagon je ne l'ai même pas reconnu telle-ment il avait décollé. En trois jours il avait fondu ! Sur la route menant au camp de Dachau, les civils allemands nous bombar-daient à coups de cailloux. »
Le séjour à Dachau commença par la quarantaine où il se trouva avec « toutes sortes de gens, des résistants, des non ré-sistants, des députés... »
Ensuite, ils étaient répartis entre différents kommandos. Lui, s'est retrouvé à Allach, à quelques kilomètres de Dachau. Ils y allaient à pieds. « A Dachau on n'avait pas encore tout vu. On se faisait matraquer pour un rien. Ils avaient droit de vie ou de mort sur nous. La nourriture ? N'en parlons pas ! Il n'y en avait pas ! On avait une soupe et cent cinquante grammes de pain... »
Puis, Münich fut bombardée par « mille avions améri-cains ». La ville a été complètement détruite, rasée. Certaines bombes tombèrent même sur Allach ! Les déportés furent donc emmenés pour déblayer les décombres. Après avoir « déblayé les morts » dus aux bombardements de Münich, deux à trois cents déportés furent emmenés dans un nouveau kommando. Ils voyagèrent attachés dans des wagons de voyageurs. Ils ont roulé toute la nuit et, au petit matin, se sont retrouvés à Sainte-Marie-aux-Mines (baptisé Markirsch par les Allemands) dans le Haut-Rhin, département annexé par le Reich.
Le tunnel ferroviaire qui allait de Saint-Dié à Sainte-Marie-aux-Mines avait été désaffecté. Désormais les Alle-mands l'utilisaient comme hangar à l'abri des bombardements. Les déportés du kommando y fabriquaient des carters d'avion. Au début, ils couchaient dans une ancienne imprimerie à quel-ques kilomètres de là parcourus à pieds au petit matin, car ils travaillaient la nuit, de six heures du soir à six heures du matin. Le week-end était utilisé pour construire leur camp à la sortie du tunnel, sous les coups de trique des kapos. Ceux-ci étaient presque tous de nationalité allemande. Quelques-uns étaient Polonais. Les rares Français n'étaient pas « véreux ». Fortuné a même eu un Alsacien comme kapo. Pas méchant, à tel point que les déportés l'ont laissé tranquille à la libération alors qu'ils tuèrent tous les autres...
« Surtout ceux qui ont été nos tortionnaires jusqu'au bout, jusqu'à la dernière minute ! Surtout les Russes ont été sans pitié pour eux... »
La construction du camp terminée, ils apprirent que les Américains avançaient. Dans la nuit, les prisonniers furent em-barqués de nouveau pour Dachau ! L'armée américaine était aux portes de Saint-Dié.
« De là, on nous a envoyés dans un autre camp à la fron-tière autrichienne. Je ne me rappelle plus de son nom. On y a passé l'hiver ; on a reconstruit un autre camp. »
Les déportés fabriquaient encore des carters d'avion. For-tuné travaillait sur un tour automatique. Un jour, il rata une pièce. Sans le faire exprès. Parce qu'il « ne savait pas faire. Et bien ! cela me coûta vingt-cinq coups de nerfs de bœuf sur le cul. Voilà ! Une dérouillée par le civil qui dirigeait les machi-nes. Le dimanche, au rapport, certains prenaient cinquante ou cent coups de nerf de bœuf sur le derrière. Moi j'en ai pris vingt-cinq deux fois. C'est déjà pas mal. Résister ? On a les fesses fendues. Puis, on vous laisse comme ça et vous devez vous soigner tout seul. Moi j'ai eu mal aux miches pendant deux mois... »
Dans les kommandos se côtoyaient différentes nationali-tés : des Français bien sûr, beaucoup de Russes, mais aussi des Italiens, des Yougoslaves et quelques Belges. Ils étaient quatre cents par baraque et placés, par nationalité, à huit ou neuf par table. « On était huit Français à manger notre soupe ensemble. Pour se comprendre entre nationalités différentes, on utilisait la langue allemande qu'on avait plus ou moins apprise. Mais à la longue, je comprenais un peu le russe et l'italien. Mais la lan-gue qui primait était l'allemand.
« Je n'ai pas connu d'organisation de solidarité dans le camp. Pas du tout. Mais je ne suis pas resté à Dachau. J'ai été emmené dans les petits kommandos. Le plus longtemps que je suis resté, c'est trois ou quatre mois. J'ai tout le temps voyagé. De Dachau, je suis allé à Allach, puis à Sainte-Marie-aux-Mines, puis de nouveau à Allach et enfin à la frontière autri-chienne. J'étais toujours avec les mêmes prisonniers.
Charles Jeannin parle de l'organisation du camp à Da-chau par block (une baraque). « Dachau était un camp de tran-sit en quelque sorte. On n'y restait pas longtemps, les SS distri-buaient la main d'œuvre dans toute la Bavière. Ce n'était pas un camp d'extermination. Dans les kommandos la vie était terri-ble : il y avait un très dur travail à effectuer sous les matraques des kapos qui étaient bien choisis, notamment dans les droits communs, parce qu'ils appliquaient les ordres donnés comme des brutes. Alors c'était les coups ; les coups de matraque à longueur de journée pour faire avancer le travail. »
Et Fortuné poursuit. « Les kapos avaient un avantage en quelque sorte, c'est d'être prisonniers pour certains depuis 1933 ! Alors, ils avaient tous les droits sur nous. Ils étaient fa-vorisés en ayant une chambre à l'entrée du block, avec ce qu'on peut appeler le confort : ils avaient leur lit, mangeaient comme ils voulaient. A part qu'ils n'avaient pas de liberté, ils n'avaient pas une vie de prisonnier comme nous. Et puis... Quand il y avait un petit jeune qui leur plaisait, puisqu'il n'y avait pas de femme, et bien ils le gavaient de nourriture et puis le prenaient avec eux... Cela se passait comme cela. Je l'ai vu de mes pro-pres yeux. Les kapos avaient droit de vie et de mort : ils pou-vaient vous tuer sur place !
« Le SS pouvait vous tuer, le kapo pareil ; et le SS disait alors : “Bravo !“
« J'ai passé l'hiver dans les kommandos ; toujours à tra-vailler en usine ; et puis toujours sans manger...
« Il y avait un kapo arménien. Paraît même qu'il était de Décines. Une vraie peau de vache ! Alors, il nous faisait lever et mettre au garde à vous à coups de matraques et ensuite, il y avait l'appel. Tous les soirs il y avait l'appel ! Le matin et le soir. J'étais au block 19 avec Georges Briquet et Vincent Badie, au garde à vous comme les autres. Et un beau jour, on nous a comptés et on nous a désignés : “Toi, toi et toi“ et, hop ! em-barqués. On est parti à Sainte-Marie-aux-Mines. Alors quelle aubaine de se retrouver en France ! Si j'avais su, on aurait peut-être pu se sauver par les bois, parce qu'on a traversé les Vosges. Mais on ne savait pas où on était. Si on s'évadait lorsqu'on était en Allemagne, on se faisait reprendre tout de suite habillé en rayé et le crâne rasé. L'évadé repris était toujours pendu.
« A part les pierres qu'ils nous ont lancées lors de l'arri-vée de notre train de la mort, je n'ai eu aucun contact avec les civils allemands. Sauf à la libération, quand nous avons voyagé pour rentrer chez nous. Mais là, ils étaient vaincus, donc ils se faisaient tout petits... Autrement, j'ai connu des civils alle-mands dans les kommandos ; ils étaient plus vaches que les soldats. Ils ne m'ont jamais fait de cadeaux. Même les civils qui n'avaient pas à nous tabasser, le faisaient quand même, bien que ça ne leur rapporte rien du tout. Sauf le civil respon-sable des machines.
Charles Jeannin ajoute :
— La propagande contre les déportés était si bien faite que même avec les prisonniers de guerre français, il a fallu des semaines avant qu'ils nous adressent la parole. Les nazis nous ont fait passer pour des criminels qui auraient tué père et mère.
— On était des terroristes pour eux ; des gens sans foi ni loi. Voyez comment on parle des terroristes maintenant...
— On n'était pas des terroristes...
— On n'était pas contre la population. Moi je n'ai fait que des enquêtes sur les miliciens. Même pas sur les Allemands, sur les miliciens, ces Français qui trahissaient leur pays. Ils faisaient plus de mal que les Allemands finalement. »
Comment survécurent-ils tous ces mois sans espoir ? Il n'en avait aucun. Tous les jours, « on pouvait tomber », alors, le lendemain ne pouvait être que le jour « où on tomberait » certainement... « L'espoir n'est venu qu'un mois avant la libéra-tion ! Pourtant, en 1944, je savais que la France n'était pas toute seule. Mais la question était de savoir si les alliés arrive-raient à temps. Si l'internement avait duré quelques mois de plus, on serait tous morts. D'ailleurs, il y a des camps où ils ont massacré tous les prisonniers juste avant la libération. »
Lorsqu'il fut arrêté, il avait l'espoir d'être rapidement li-béré. « Je pensais : “Ils ne vont pas nous embarquer, on va être libéré à Compiègne.“ Mais ils ont fait leur boulot comme si de rien n'était. Ils nous ont embarqués. Puisqu'il y a eu des con-vois, des trains de la mort qui sont arrivés encore à Dachau après moi. Pendant que les Allemands résistaient à l'avance alliée, ils déportaient massivement à l'arrière... » Le dernier convoi partit le 2 juillet 1944... Il faut bien se rappeler que For-tuné était en kommando en France au mois d'octobre 1944 ! Les Allemands ne s'avouaient pas vaincus. Les déportés fabri-quaient encore des carters d'avion à Sainte-Marie-aux-Mines alors que le débarquement avait eu lieu quelques mois aupara-vant.
— On nous a ramenés en Allemagne à la dernière mi-nute ! Rappelle Fortuné.
— Oui, les alliés étaient plus au nord dans les Ardennes, remarque Charles. »
Fortuné a même failli être libéré par les résistants fran-çais qui avaient attaqué le tunnel dans lequel travaillaient les déportés...
« Un matin, les Allemands nous ont bloqués à l'entrée du tunnel. L'équipe de nuit était restée à l'intérieur. Un SS a mis une mitrailleuse en batterie et ils nous ont tous fait asseoir. On s'est dit : “Ils vont tous nous massacrer ici“. Et puis non. On a compris plus tard que les maquisards avaient attaqué le tunnel de l'autre côté, à Saint-Dié. La bataille a duré toute la journée. Ils avaient tué pas mal d'Allemands là-bas. Ils ont tout fait ren-trer après : les vaches, les machines. On a donc mangé de la viande.
Pourquoi l'espoir naquit soudain un mois avant cette libé-ration qu'ils n'attendaient plus ?
« On s'en est rendu compte parce que soudain, les SS (qui étaient tous des jeunes) ont été remplacés par de vieux soldats de la Wehrmacht. Ils avaient un fusil, n'étaient pas virulents et nous parlaient bien ! Et puis, comme on dit, le “téléphone arabe“ marchait même dans les camps. Les Allemands finis-saient toujours par donner quelques informations aux déportés. Particulièrement les Russes étaient bien organisés. Je l'ai su parce qu'un mois avant la libération du camp, j'ai assisté à une réunion. On ne savait pas comment elle se passerait cette libé-ration ; on se demandait si les Allemands n'allaient pas nous massacrer lorsque les Américains ou les Français arriveraient. Alors, avec les Russes, on s'était organisé. On faisait des gardes de nuit. On ne dormait plus. On a fabriqué des armes à l'usine, des couteaux par exemple avec n' importe quoi, avec tout ce qu'on pouvait trouver.
« On attendait le jour où on serait libéré. On s'était dit que si les Allemands voulaient nous embarquer, on refuserait parce qu'ils n'étaient plus qu'une vingtaine de soldats et nous, quatre ou cinq cents déportés. On a dit : “Tant pis, s'il y en a qui passent à la casserole, ça ne fait rien, au moins on ne se laissera pas faire. C'est comme cela qu'on s'est rendu compte que ça allait mal pour eux. Les soldats nous disaient : “Oh là là ! C'est kaput ! Allemagne kaput ! Deutschland fini !“ On s'est dit : “Ca y est ! Les Américains ne sont pas loin, on va être libérés ! »
Et enfin, ce magnifique jour arriva.
C'était à la mi avril et, soudain, ceux qui faisaient le guet ne virent plus d'Allemands... Plus personne ! Ils se trouvèrent brusquement libres comme l'air. Alors, ils descendirent au vil-lage sans penser que des SS pouvaient encore traîner par là et exercer l'agressivité des vaincus sur eux. « On aurait pu se faire massacrer pour un rien. La preuve qu'il y avait encore des militaires, c'est que j'ai vu des officiers, même des généraux qui se rendaient avec des drapeaux blancs. Et puis ça a duré comme cela pendant huit à dix jours : la grande pagaille ! On a tué le directeur de l'usine, on a tué les quatre kapos, on a tué tout le monde sauf le kapo français, l'Al-sacien...
« Le directeur de l'usine était absent le dernier jour, il s'était rendu à Münich. Nous, on avait très faim. Les Améri-cains nous demandent d'aller chercher du charbon au village pour faire cuire la nourriture. Je descends avec quatre déportés, des Russes. Qui voit-on au village ? Le directeur. L'un des Rus-ses qui m'accompagnaient était le chef de l'organisation que nous avions mise en place juste avant la libération du camp. Il me dit : “Wer ist da ?“ (qui est là ?) et il me fit signe d'aller le chercher. Mais, le directeur se dirigea spontanément vers nous. Il croyait qu'avec la présence des Américains, on n'allait rien lui faire. Mais les déportés l'ont tué. Les Russes l'ont tué... »
« On aurait fait n'importe quoi, on n'avait peur de rien. On était si content d'être libre ! On était d'ailleurs inconscient, car les Américains nous avaient dit de nous méfier, qu'il y avait encore des SS hargneux dans les bois avec des mitrailleuses... Les Américains étaient très gentils avec nous. »
Puis, Fortuné emmena tout le kommando français avec lui ; ils montèrent dans un car, bien que les véhicules fussent rares, et ils partirent pour Münich. Dans la ville, les Améri-cains barraient tous les ponts qui avaient échappé aux bombar-dements et obligèrent les Français à laisser le car et à traverser la ville à pieds. « On ne savait pas où on allait, par qui on allait être pris en charge. Tout à coup des Américains nous disent : “Allez dans l'école là-bas, il y a des gens comme vous. »
Ils y allèrent. Il y traînèrent quelques jours sans savoir comment être rapatriés. Un jour, il rencontra des soldats fran-çais prisonniers de guerre qui rentraient chez eux. Il demanda :
— Il n'y a pas de Lyonnais parmi vous ?
— Si, moi je suis de Villeurbanne.
— Moi aussi, répond joyeusement Fortuné !
— Et bien qu'est ce que tu veux ?
— Informe ma famille... Je ne sais pas quand je rentrerai, mais dis-leur que je suis vivant.
« Comme ils n'avaient pas eu de nouvelles, ils ne savaient pas si j'étais mort...
« Et bien, ce brave gars était bien allé chez moi pour les prévenir. Trois semaines après, je suis rentré par train avec l'organisme qui s'occupait des rapatriés. Comment s'est passé le retour dans la famille ?
« Normalement. Sans éclat : “Et bien voilà, je suis vi-vant ! Je ne suis pas mort ! “ Et puis j'ai appris que mon frère Victor avait été tué. Que mon jeune frère était blessé, il lui manquait un bras. Que mon autre frère, Humbert, celui qui était à Buchenwald n'était pas encore rentré. Alors je ne savais pas s'il était mort ou vivant... Et puis, il est rentré cinq ou six jours après moi. Le 25 ou le 28 mai...
Le groupe de résistants auquel appartenait Fortuné le prit en charge à son arrivée. Une vingtaine d'anciens des Groupes francs passèrent une convalescence dans une grande maison de Châtillon-d'Azergues. « Il y avait une cuisinière et on a été dor-loté les six mois pendant lesquels on s'est retapé. »
Mais Fortuné n'a pas pour autant arrêté ses activités après sa convalescence. « J'ai fait la police encore pendant trois mois. Avec les gars du val d'Azergues ont allait chercher les miliciens pour les remettre à la police. On les tuait pas. C'est pourtant pas l'envie qui nous manquait, mais la peur de la pri-son nous retenait... Après, Yves Farges est venu et nous dit qu'il fallait arrêter, parce qu'on finirait par y retourner. Alors, on s'est arrêté... Bien sûr, pour nous cela a été dur de se remettre dans la vie courante. »
Y avait-il une motivation politique chez Fortuné lorsqu'il entra dans la résistance et a-t-il évolué après ?
« J'ai toujours suivi le général de Gaulle. Je n'ai jamais changé d'idée. Sans faire de politique, je n'ai jamais fait de po-litique. A cette époque, au lieu de rentrer dans la Milice, il va-lait mieux faire de la résistance ou de ne rien faire du tout. Nous avons préféré faire de la résistance et défendre le pays où on vivait.
« La résistance a été faite par des gens différents, de gau-che et de droite. Il y avait beaucoup de communistes, les pre-miers ça a été les communistes. Ils ont commencé plus tôt parce que, comment dire... ils ont été recherchés les premiers. En 40, même en 39 on a commencé à les persécuter. Moi j'ai toujours vécu à Vénissieux. J'ai jamais été communiste, ni RPR, ni rien du tout... Que ce soit les communistes ou les gaul-listes, on a tous été la main dans la main dans la résistance. J'ai approuvé ce qu'avait fait le général de Gaulle. Un des premiers qui a appelé à la résistance... Qui n'a pas eu peur. J'estime que les gens qui ont fait de la résistance ont tous du mérite. S'ils se tirent dans les pattes maintenant, je ne sais pas pourquoi...
Voilà qui pourrait être la conclusion de ce témoignage. Marie-Hélène pose encore une question à Fortuné :
— Vous avez été arrêté par Touvier et torturé par Barbie. Vous vous êtes constitué partie civile dans le procès Barbie. Qu'avez-vous ressenti lors de ce procès ?
— Je suis passé juste après mon camarade Marius Blar-done. Il était encore plus virulent que moi, parce qu'il a dû souffrir plus que moi avec Barbie. De raconter cela m'a mis sur les.... j'étais tellement émotionné ! Et puis, je n'ai pas pu tout raconter, je suis passé presque le dernier. Et, comme certains racontaient des choses qui n'avaient pas lieu, qui n'avaient rien à voir avec le procès, j'ai écouté les conseils de mon avocat, maître Iannucci, qui m'avait dit de ne pas trop écouter mon émotion, de raconter juste ce qu'il faut. Alors l'émotion ajoutée à la prudence, j'ai juste raconté ce qu'il faut. Sans plus... J'ai vu Barbie d'ailleurs, je l'ai revu, je l'ai bien reconnu.
« Touvier, je n'en ai pas parlé, car je ne l'avais reconnu que lorsqu'ils l'ont arrêté. J'ai vu les photos de lui lorsqu'il était jeune et je me suis dit : “Tiens c'est lui !“ Il n'y en a pas deux comme cela sur Lyon. Je l'ai gravé dans la mémoire quand il m'a arrêté, mis le pistolet sur la tempe et puis je me suis re-tourné, il m'a fait monter et je suis resté longtemps avec lui...
« C'était un jeune blond de vingt-huit ans à l'époque. Moi j'en avais vingt, vingt et un. J'étais un gamin par rapport à lui. Donc ça m'est resté.
« Je me souviens très bien du visage de Barbie. Je l'ai re-connu dans le box des accusés. Je le revoyais tout le temps quand il m'a parlé, quand il m'a matraqué. Avec son air...
« Lorsque j'ai témoigné, il n'était pas présent. Il n'est ap-paru au procès que deux fois. Ils l'ont présenté pour que Blar-done le reconnaisse. Il lui a dit : “Oui, c'est toi ! Tu ne me re-connais pas,“ et Barbie répondait toujours ; “Nein ! Nein !“ Il disait toujours non. »
Marie-Hélène pose une dernière question :
— Que pensez-vous du non-lieu(*) qui a été prononcé à propos de Touvier, Vous attendiez-vous à autre chose de la part de la justice ?
— Je pensais vraiment qu'il allait passer en justice. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ! Je peux dire en tout cas que Touvier était bien ami avec Barbie pour rentrer comme cela dans son bureau quand il m'y a amené... N'importe qui ne pouvait pas entrer dans le bureau de Barbie comme cela.
— Témoignage concordant avec celui de Jean de Filippis alors que vous n'avez pas été arrêté avec lui...
— Mais non, je ne le connaissais pas Jean De Filippis ! »


(*) Mais la cour de cassation portera l'affaire Touvier en cour d'assises (voir l'interview de maître Iannucci).