La main de l'aviateur américain s'avança vers une manette
D'après les témoignages deRobert Charles Gourmelon ;
né le 22 juillet 1923 ;
FTP à Douarnenez (Finistère) ;
et de
Georgette Gourmelon née Gueguen, le 15 janvier 1925 ;
sur
GUEGUEN Louis, Désiré, dit « Piti » ;
né le 19 février 1902 ;
milita au « Front national » à Carhaix (Finistère) dès les débuts de l'occupation ;
déporté à Buchenwald ;
mort à Buchenwald en septembre 1943.
Georgette Gueguen a épousé Robert, Charles Gourmelon après la guerre. Pendant celle-ci, ils ne se connaissaient pas. Le père de Georgette fut résistant ; dénoncé et arrêté il mourut à Buchenwald en septembre 1943. Robert fut résistant dès que l'occasion se présenta. Il participa aux combats de la libération de la Bretagne. Ils sont Bretons tous les deux. Ils vivent actuel-lement à Givors.
En 1939 Robert était étudiant à l'Ecole Primaire Supé-rieure (EPS), disons, presque l'équivalent du collège. Il passa son Brevet (BEPS : Brevet d'Enseignement Primaire Supé-rieur). Georgette vivait à Carhaix. A l'âge de quatorze ans, elle avait commencé à travailler à l'atelier de son père qui était tail-leur. Son père avait été mobilisé au Moulin-Blanc à Brest. Ils étaient trois enfants. Sa mère dut fermer le commerce. Et, comme ils ne touchaient pas d'allocation militaire, (« mon père était marqué à l'encre rouge comme communiste ») Georgette faisait des pantalons pour les autres tailleurs. Son père était surveillé au Moulin-Blanc (une poudrerie militaire)...
Robert-Charles prit conscience de la guerre à la débâcle en mai 1940. « On a vu arriver à Douarnenez, en juin 40, les débris de l'armée alliée, les débris de l'armée française, les dé-bris de l'armée anglaise. En camions, en voitures ; les rues qui menaient au port étaient pleines de matériels abandonnés par les troupes. Plusieurs soldats cherchaient à s'embarquer pour l'Angleterre. Je me rappelle avoir vu trois soldats polonais mas-sacrés par la foule en furie pensant qu'elle avait affaire à des Allemands... Massacrés sur le port et foutus à la flotte !... Et en même temps, sur les quais, il y avait plusieurs bateaux de pêche prêts à partir. Comme beaucoup de jeunes de mon âge, je me trouvais sur le quai avec des pensionnaires du collège. Plusieurs ont embarqué pour aller en Angleterre. Moi, je suis retourné chez moi prendre deux couvertures pour foutre le camp. Mais mon père, ancien combattant de la guerre de 14-18 m'a dit : “Les boches ne m'ont jamais fait peur ! C'est pas maintenant qu'ils vont me faire peur : tu ne partiras pas. Tu resteras là. “ Bon... Sans couverture, je ne suis pas parti. Je suis retourné sur le quai dire aux autres : “Moi, je ne pars pas. Je reste là.“ En juin 1940, on a vu les Allemands arriver. C'était l'occupa-tion.
« Lors de la débâcle, des soldats en déroute des armées française et anglaise avaient caché des armes et des munitions dans les bois environnants. Des élèves de l'école où j'étais les avaient trouvées. Ce sont d'ailleurs ces jeunes qui ont été parmi les premiers à rejoindre les groupes FTP de Douarnenez, deux ans après. Des jeunes de seize ans à l'époque ! Comme ils n'étaient pas spécialistes en armurerie, ils fraisaient des balles de revolver pour les mettre au bon calibre au risque de se faire sauter l'arme à la figure. Ils allaient faire péter des obus dans les bateaux échoués sur les plages. Pour les essayer, ils mon-taient sur le pont du bateau et laissaient tomber l'obus dans la cale pour le voir exploser. C'était des obus de mortier, pas des gros obus, mais dangereux quand même ! Un jour, l'un d'eux est revenu le doigt emmailloté : la balle avait été mal fraisée et le revolver lui avait pété dans la main. Heureusement qu'il s'était mis derrière un tronc d'arbre dont il avait fait le tour avec son bras pour mettre sa main tenant le revolver de l'autre côté. Il avait mis le tronc entre le revolver et lui. Il n'y avait que sa main qui avait couru le risque... L'un d'entre eux a commandé, plus tard, un bataillon FTP. Puis, il s'est engagé et a fait la guerre d'Indochine. A la suite de cela, il a été rapatrié et intégré dans le fameux bataillon de Versailles où on mettait tous les suspects. ..
« J'ai continué une année scolaire préparant des concours (PTT, Contributions directes etc...) et l'entrée à l'école prépara-toire des Arts et Métiers. En mai 41, j'ai commencé à travailler. Mon père n'avait que sa paie et ne pouvait plus payer mes étu-des... Je suis entré à la mairie où je suis tombé dans un nid de collaborateurs... L'un d'eux était membre du PPF (Parti popu-laire français, parti de Doriot).
« Comme le commissariat de police était dans les locaux de la mairie, il nous arrivait de temps en temps d'aller faucher les cachets pour faire des fausses cartes d'identité. » Il faisait donc déjà de la résistance.
« Oui ! Mais ce n'était pas de la résistance organisée. Je me rappelle l'avoir fait pour un résistant qui n'était pas FTP. Je n'ai été contacté par la résistance que fin 43. Une collègue qui était un peu plus âgée que mois m'a posé la question.
« A partir de ce moment-là, ça devenait plus sérieux, car il fallait faire très attention... J'avais beaucoup de copains pra-tiquant le foot et la musique (comme mon père). J'avais posé la question :
— Qu'est-ce que je fais vis à vis de mes copains ? Je leur parle ?
— Non ! Tu connaîtras un troisième (qui est devenu commissaire aux effectifs dans la compagnie FTP) et c'est tout.
« Alors, pour les clandestins, on a continué à faire des faux papiers, des fausses cartes d'identité, des faux “Ausweiss“ parce qu'il fallait des laissez-passer spéciaux pour circuler dans toute la zone côtière. Ils étaient délivrés sous la responsabilité du maire.
« On m'avait dit : “Tu n'iras pas directement au maquis, puisqu'ici tu peux nous rendre des services plus importants. Et comme le maquis n'a pas d'armes... il faut attendre que les pa-rachutages aient lieu. “
« Je devais rejoindre le maquis de Scaer (où nous avons travaillé avec Georgette quelque vingt ans plus tard...). En fait, je n'y suis jamais allé. Je suis resté en ville. On m'a utilisé pour divers coups de main. Pour récupérer du sucre, par exemple, pour le ravitaillement du maquis. Un soir, on est allé piquer une ou deux tonnes de sucre camouflé dans une cave. Ce fut la première fois que j'ai eu contact avec les autres membres du groupe. J'étais d'ailleurs très étonné de voir les gars qui étaient là ! On se connaissait entre gars du même âge, mais aucun ne se doutait qu'on faisait partie, les uns et les autres, d'un groupe FTP...
« Les collaborateurs distribuaient des tracts, la nuit, sous les portes des immeubles. On passait après eux et on récupérait le maximum de ces tracts... Un jour, j'en ai trouvé un, sous une porte, signé de la “Légion française en France“.
« Qu'est-ce que c'est que cela ?“ Me suis-je demandé. Je pense plutôt que c'est un tract Gaulliste, car il appelait à la mobilisation contre l'occupant. Robert vécut une histoire de lettre anonyme, comme il y en eut, hélas, beaucoup, pendant la guerre, certaines gens utilisant facilement ce moyen pour régler des comptes ou se débarrasser de rivaux gênants...
« Le commissariat de police était donc dans les locaux de la mairie. On allait souvent y fourrer notre nez pour subtiliser les cachets. Un jour, étant dans le commissariat, un des inspecteurs de police me dit :
— Viens ici toi ! Dis donc ! Ecris-moi quelque chose là.
— Oui.
« Et j'écris une phrase (je ne me souviens plus de laquelle...) Il prend le papier sur lequel j'avais écrit, sort une lettre de son tiroir et compare les deux écritures quelques instants.
— C'est toi qui as écrit cela !
— Ah ? Qu'est-ce que c'est ?
— C'est une lettre anonyme.
« Je ne me rappelle plus de quoi elle parlait d'ailleurs.
— J'en étais sûr que c'était toi ! Et la preuve est là !
« Je me suis senti pâlir en pensant : “Il va me faire des histoires pour une connerie !“ Ce n'était pas moi qui avais écrit cette lettre, bien sûr. Mais comme j'étais dans la résistance... Je me suis demandé : “Si je me fais coincer comment je vais réagir ? “ J'ai eu la trouille vraiment.
Un jour, les autorités d'occupation réquisitionnèrent les postes TSF. Le frère de Georgette, malin, avait pris la précau-tion d'en avoir deux. Il en avait rendu un et l'autre restait caché chez eux... Robert, lui, travaillait à la mairie de Douarnenez, et, comble d'ironie, c'est lui qu'on désigna pour aller réceptionner les postes dans la salle de classe où les gens les avaient appor-tés. « Il y avait des postes qui n'étaient pas en état de marche, disloqués... Mais quelques jours après, les postes en état de marche avaient été dérobés ! Un groupe les avait récupérés. J'ai aussi eu la trouille cette fois : “D'ici à ce que je me fasse coin-cer dans cette histoire !“ Les Allemands n'ont pas attaché grande importance à cette affaire. Ils sont venus voir une fois... »
Les premières actions armées importantes ont eu lieu lors de l'insurrection de la libération en août 1944. Cette fois les résistants avaient des armes. Ces combats ont duré un mois et demi. Robert y a activement participé.
« D'abord les combats de la libération de Douarnenez qui ont duré quatre jours. Du quatre au sept août. Combats au cours desquels je n'ai pas eu d'attitude particulièrement héroï-que, si ce n'est de faire comme les autres : le coup de feu sur des gens qu'on ne voyait pas d'ailleurs. Partir en patrouille la nuit. Rencontre nez à nez avec une patrouille allemande : coups de feux et pas de victimes. Le 7 août, la ville a été libé-rée et la compagnie FTP a été officiellement constituée au grand jour en même temps que tout le bataillon FFI de Douar-nenez qui comprenait quatre compagnies, soit huit cents à mille hommes.
« Nous avions bien sûr l'appui des soldats américains qui nous avait été annoncés dès les combats de la libération de Douarnenez. Mais en fait, ils n'étaient pas là parce que la libération de Douarnenez a été acquise sur un coup de bluff d'un copain FTP ! Il s'est présenté au commandant de la garnison allemande comme émissaire des Américains en lui disant : “Les Américains sont à Quimper (donc à vingt kilomètres d'ici). Si vous ne vous rendez pas immédiatement, demain matin ils sont là et attaquent la Kommandatur, et vous n'en réchapperez pas !“ Les Allemands l'ont gardé en otage. Ils l'ont mis dans une cave. Dans la nuit, ils ont fait sauter leur dépôt de munitions et ils sont partis en direction de Brest pour fuir. Le gars est resté dans la cave... On l'a retrouvé là au petit matin. Il avait un sacré courage ! Les combats avaient fait huit victimes parmi les FFI.
« Les Américains étaient seulement à quatre-vingts ou cent kilomètres. Ils nous ont rejoints vers le 15 août, avec les FFI. Ils ont attaqué le Menez-Hom, la “montagne“ de Bretagne. Avec de l'infanterie, de l'artillerie, de l'aviation. Ils ont même bombardé par erreur un village à dix kilomètres de là, tuant des soldats américains et des FFI. Les Allemands étant toujours là, nous avons participé aux combats de la libération de la pres-qu'île de Crozon et de la base aéronavale de Lanveoc-Poulnic (avec l'appui des Américains), du port d'Audierne. La fin des combats survint à la mi-septembre.
« Un jour, nous avons été prévenus par des paysans qu'à Audierne les Allemands avaient une activité suspecte. Ils al-laient inspecter la côte à Lesven, une petite crique sur la côte sud de la baie de Douarnenez. Il ne faisait aucun doute qu'ils préparaient, non pas un débarquement, mais un “embarque-ment“. Ils voulaient manifestement quitter les casemates dans lesquelles ils se trouvaient à Audierne pour embarquer vers Brest. A partir du 20 août, toutes les compagnies FFI furent en alerte et le 25 au soir on nous a prévenus qu'une colonne allemande sortait d'Audierne et se dirigeait vers Lesven (c'est là qu'on avait vu le plus d'inspections). A minuit on était sur les lieux, les Allemands étaient déjà là. Un navire de guerre est arrivé, une espèce de canonnière. On attendait que les Allemands embarquent pour leur tirer dessus. Moi, j'étais en réserve à l'arrière. Un moment un coup de feu partit... Un peu trop tôt. La fusillade, le combat a commencé... Avec tous les aléas que cela suppose : des avancées, des reculs... On se trouvait dans des champs et brusquement on nous disait d'avancer “jusqu'au talus là-bas“. Arrivés au talus, on se mettait en position. Quand on voulait sortir, on se faisait mitrailler ; à notre tour on répondait. On ne voyait personne d'ailleurs... Moi je n'ai pas vu un Allemand de près pendant tout le combat ! La nuit, bien sûr, mais même dans la journée. Par contre, plusieurs copains ont été tués, torturés même, massacrés, achevés à coups de baïonnettes. Vers midi, nous avons été relevés. En rentrant, nous avons été mitraillés par des avions américains. Trois avions qui se baladaient par là et qui se sont trompés de cible. On a eu six morts dans le groupe et plusieurs blessés, dont notre chef de compagnie ! C'est là, pour la première fois, que j'ai vu la mort de près. J'ai toujours cette vision de l'avia-teur avec son bonnet de cuir, de très grosses lunettes ; je l'ai vu très nettement, à même pas cinquante mètres d'altitude. J'eus alors le pressentiment qu'il allait tirer quand il fit un geste. Sa main s'est avancée vers une quelconque manette. Je crois avoir dit aux copains : “Il va tirer !“ Je me suis baissé à ce moment-là et plusieurs ont fait comme moi aussi et le gars qui était derrière moi a reçu une rafale de mitrailleuse en travers la poitrine. On s'est éparpillé et les Américains ont continué à mitrailler. Certains sont restés sous le camion. Ils y sont restés évidemment. Les avions poursuivaient des gars. Un rescapé m'a raconté qu'il courait dans un champ et les balles de mitrailleuses giclaient de chaque côté de lui... Il a plongé dans un abreuvoir. Il a eu de la chance. Un autre qui se trouvait en plein champ, avait retiré sa chemise bleue et l'agitait : les avions fonçaient dessus. Il se demande comment il n'a pas été touché. Moi j'étais dans le fossé et le seul sentiment que j'avais à ce moment-là, c'est que je trouvais con de mourir par un si beau jour de soleil. Je restais amorphe... Ensuite, il a fallu ramasser les cadavres, les blessés. C'était atroce ! »
Mais, les résistants étaient-ils en uniforme ?
« Oui. On avait des uniformes très voyants : on était tous en bleu de chauffe !
« La bataille de Lesven se termina par la défaite des Al-lemands qui ont eu des pertes importantes.
« Puis, vint la période “légale“, si je puis dire, où nous avons créé le 118ème régiment d'infanterie motorisé et blindé de l'armée française. Et on s'est retrouvé sur le front de la po-che de Lorient début novembre 1944 jusqu'au 8 mai 1945 lors de la reddition de la poche. On est resté là quelques mois. Nous avions l'appui d'une division américaine. Surtout l'artillerie parce qu'on voyait peu les fantassins. Ils étaient à l'arrière... C'était une activité de patrouille et d'artillerie. Tous les jours, il y avait des tirs d'artillerie. Les Américains tiraient pratiquement à heures fixes. Les Allemands sachant à quoi s'en tenir leur répondaient du tac au tac. De temps en temps il y avait des accrochages de patrouilles. Il y a eu très peu de morts dans ces actions militaires.
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Georgette, elle, n'était pas dans la résistance. Pas vrai-ment, disons...
« Mon père étant agent de liaison entre les différentes ramifications des réseaux, il y avait des résistants hébergés chez nous. Cela dès 1941. Ce que j'ai eu à faire, c'était de cou-dre des poches revolver secrètes dans les pantalons. J'étais bien au courant de ses activités. Avant la guerre, mon père était res-ponsable du parti communiste à Carhaix, petite ville de sept mille habitants à l'époque. Le centre du réseau ferré breton.
« Il a été arrêté le 11 juillet 1943 au cinéma... Il était avec Pierre Solu, arrêté aussi, mais relâché ensuite. Mon père a été dénoncé par Gildas Jaffrenou, membre du mouvement auto-nomiste breton qui avait plongé dans la collaboration et s'était transformé en un parti national breton. J'étais au cinéma lors-qu'il fut arrêté.
« Cela s'est passé après l'entracte pendant laquelle mon père est allé boire un verre au café d'en face. Là, la dame du café lui dit :“Piti, ne rentrez pas chez vous, il paraît que les Allemands y sont allés vous chercher !...“
« Mais, mon père (qu'est-ce qui lui a pris ? ) est revenu au cinéma pour donner les clés à ma mère ! Il aurait mieux fait de les donner à la patronne du café qui les lui aurait remises...
« Il ne s'était jamais fait faire de fausse carte d'identité. Par contre, il en avait fait faire une pour mon cousin qui s'était caché chez nous, ne voulant pas partir au STO. Et quand les Allemands sont intervenus dans la salle de cinéma par un grand coup de sifflet, j'ai cru que c'était pour mon cousin. Et c'est mon père qui est parti. Son visage a brusquement changé. Il était défiguré. Quand tu vois une personne changer comme cela ! On projetait un film de Fernandel, “Le Spountz“. On n'a jamais vu la fin.
« Il a été enfermé dans l'école et il a demandé des chaus-sures et un pardessus (en plein mois de juillet ! ce qui montre qu'il savait ce qui l'attendait...). Ils l'ont fait monter dans un camion où se trouvaient déjà des otages arrêtés, parce que ce jour-là, un soldat allemand avait été tué. De la prison, mon père nous faisait passer clandestinement des lettres écrites au crayon. Je les ai trouvées après, bien plus tard quand ma mère est décédée. J'ai essayé de les recopier, mais je n'ai pas pu con-tinuer, je me suis arrêtée. A cause de l'émotion...
« Cela reviendra... Peut-être que j'arriverai à les recopier toutes.
« On travaillait à l'atelier avec mon frère. Cet atelier avait été réquisitionné par les Allemands. On travaillait côte à côte. On a eu de la chance avec eux. Le jeune tailleur allemand avait vingt-trois ans ; il s'appelait Willy. Plusieurs fois, je l'ai surpris pleurant sur l'établi parce qu'il avait tellement peur de partir faire la guerre en Russie. Il avait des visites, dont un Luxem-bourgeois et un tout jeune soldat de seize ans et d'autres. Nous, on ne s'occupait pas d'eux... Un jour mon père nous a écrit de sauver un soldat allemand. Il n'y avait que cela qui pouvait le libérer. Mon frère Paulo était un très bon nageur. J'ai dit à ma mère : “Il faut qu'on s'arrange avec le Luxembourgeois“, qui était lui-même surveillé et qui parlait très bien le français (comme tous les Luxembourgeois. ..).
“Faut qu'on lui demande ! On verra bien ce que ça donne-ra.“ On l'a fait un jour qu'il est venu dans l'atelier. Le Luxem-bourgeois en a parlé au jeune Allemand et a dit à ma mère : “Vous savez, je risque aussi ma vie dans cette histoire !“ Alors, bon ! ça c'est fait ! Ils ont donné rendez-vous à mon frère, sur la plage du Moulin-du-Roi, au bord de la rivière qui coulait à deux kilomètres du centre-ville. Le jeune soldat de seize ans, qui se fichait de tout, a fait semblant de se noyer. Mon frère a plongé... Mais une autre dame, qui avait son mari prisonnier de guerre, a aussi plongé en voyant un soldat allemand se noyer ! Mais Paulo est arrivé avant. Mon frère a été convoqué à la Kommandatur avec ma mère. Puis, ils s'y rendaient tous les jours pour demander des nouvelles. Et là on lui disait à ma mère : “Mais madame, ne vous inquiétez pas ! Un jour vous entendrez frapper à la porte. Toc ! Toc ! Et ça sera votre mari ! “ Ils se fichaient vraiment de nous.
« Mon père a finalement été transféré à Compiègne et, le 2 ou 3 septembre, il a été transporté à Buchenwald dans les wagons à bestiaux. Ils ont fait les neuf kilomètres à pieds de la gare au camp. Il serait mort le 20 septembre 1943... D'une con-gestion pulmonaire selon certains qui l'ont vu passer sur un brancard en direction du Revier (“infirmerie“ du camp...) Le 11 janvier 1944, alors que nous ignorions tout du sort de mon père, nous avons reçu la visite du maire accompagné d'un gen-darme... Quand on les a vus, je me suis douté tout de suite... Ils nous ont annoncé qu'il avait été tué (soi-disant) par un bombar-dement anglo-américain ! Tous les copains de mon père sont venus à la maison pour remonter le moral de ma mère, lui di-sant que c'était un mensonge, que Piti n'avait pas pu mourir comme cela. Et cela lui a redonné l'espoir. Mon frère qui avait seize ans voulait à tout prix entrer dans la résistance. Les co-pains de la résistance lui ont dit : “Non ! Il faut que tu restes avec ta mère, ton frère (le plus jeune qui avait treize ans) et ta sœur.“ Georgette se souvient très bien de l'époque de la libéra-tion, le débarquement, le combat militaire des résistants.
« Le 8 juin 1944, les Allemands ont pendu huit jeunes gens à Carhaix. Ce furent les FFI qui libérèrent Carhaix. Pas les Américains... qui sont passés ensuite.
« Plus tard, Carhaix a failli être un Oradour-sur-Glane ! Les Allemands avaient séparé les femmes et les hommes et avaient rassemblé ces derniers sur la place du “Champ-de-Bataille“ (le nom de la place).
« On a dormi toute la nuit dehors sous un pommier. Les fermes aux alentours brûlaient. Et on a vu arriver un officier allemand qui fut providentiel, car il empêcha le massacre. Le lendemain, il n'y avait plus un Allemand dans la ville dans la-quelle entrèrent triomphalement les FFI. Robert souligne que les soldats allemands qui voulaient perpétrer ce massacre cons-tituaient les restes de la division « Das Reich » qui était passée à Oradour.
Dans les années soixante, une amie d'enfance de Georgette se trouva en vacances avec une personne qui avait connu son père à Buchenwald. C'est à ce moment-là seulement qu'ils surent comment il était mort.
« Ce gars, le maire honoraire de L'Haye-les-Roses, ap-prenant qu'elle était de Carhaix, lui dit :
— Ah ? Vous êtes de Carhaix ? J'étais avec un camarade de Carhaix à Buchenwald... Un dénommé Gueguen...
— Oh ! Alors ! C'est le papa de mon amie d'enfance !
« Il s'est donc mis en contact avec ma mère. Nous avons alors appris que mon père était mort d'une congestion pulmo-naire... à l'infirmerie. Alors que les autres lui avaient déconseil-lé d'aller à l'infirmerie. Puis, ils l'avaient vu en sortir sur un brancard en direction des fours crématoires. A l'infirmerie, ils ne sauvaient pas les gens, mais les achevaient d'une piqûre.
« A la libération, on attendait encore le retour de mon père. On allait à la gare, servir les prisonniers qui rentraient. On avait encore espoir... On n'avait pas cru les informations, fausses d'ailleurs, des autorités allemandes. Fausses partielle-ment, hélas ! On ignorait encore les conditions de vie effroya-bles des camps de la mort...
« Bien plus tard encore, quand il y avait un film sur la guerre, j'allais le voir, bien sûr, mais je faisais de terribles cau-chemars après !
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Georgette nous a expliqué que l'arrestation de son père était survenue par dénonciation. Il est particulièrement intéres-sant de connaître un peu des éléments de la vie de collabora-teur de certains personnages de Carhaix.
Georges Le Luel, par exemple, ayant habité longtemps au-dessus de chez la famille Gueguen, savait que le père était communiste. On l'appelait « le dingue ». Il cueillait champi-gnons et cresson et faisait le porte-à-porte pour les vendre. Au début, il était sculpteur. Il gagnait pas mal sa vie en vendant des statues — comme « Le Chouan » par exemple... Et quand les Allemands sont venus, il les traitait de «doubles vaches, de sales boches ».
« C'était un type très intelligent dit Georgette, mais il lui manquait quelques cases. Il nous vendait des champignons et ma mère aidait sa famille.
« Il racontait qu'il était issu d'une famille de riches indus-triels qui avaient eu des revers de fortune et qu'il avait reçu une instruction classique. La nécessité avait fait de lui un “trimar-deur“. Un jour, il vola un vélo. Il se fit prendre et écopa six mois de prison. Pour échapper à la peine, il s'engagea dans la LVF (Légion des volontaires français).
« Une affaire, pour la femme et les enfants de Le Luel qui passeront à la caisse du percepteur » écrit Taldir-Jaffrenou dans « La Province » du 6 mai 1950. Tous les éléments « biographiques » de cet individu sont extraits de cet article dont la deuxième partie a été publiée le 13 mai. Taldir poursuivait : « Une année se passe. En août 1942, on aperçoit dans la rue un magnifique “Gefreiter“ (caporal) en tenue Feldgrau. » Le journaliste publia un article sur la vie de Le Luel. Il parut en première page sur deux colonnes du journal Ouest-Eclair. Bien que très objectif, il fit beaucoup de bruit... Chacun savait dé-sormais à quoi s'en tenir sur cet individu ! Un dimanche, Le Luel se promenait en uniforme allemand avec sa femme et son fils, ils furent malmenés par trois hommes. Le Luel porta plainte à la Kommandatur, ses agresseurs arrêtés et emprison-nés. Et ensuite, cet individu intervint pour les faire relâcher ! Le Luel se vantait auprès de tous qu'il revenait du front russe et qu'il y avait mené des actions héroïques. Il passa donc de la LVF à la Gestapo. Chargé de détecter des maquis dans le cen-tre de la France, il réussit à démanteler tout un réseau de résis-tance. Arrivé en Bretagne, il échappa de justesse à un attentat à Guingamp où un inconnu lui tira dessus. Il faisait de fréquentes visites à Carhaix, habillé en civil, exhibant un gros revolver en déclarant qu'il brûlerait la cervelle à quiconque l'apostropherait.
Les Allemands étaient harcelés par le maquis de Plevin, leurs convois souvent attaqués. Le Luel fut donc chargé d'infiltrer le maquis. Il se rendit à Plevin à pieds pour rendre visite au recteur, à qui il raconta qu'il en voulait aux Allemands de l'avoir obligé à les servir et qu'il voulait aider le maquis pour se réhabiliter. Le recteur resta sceptique et conseilla à Le Luel de s'adresser à quelqu'un d'autre... A peine sorti de chez le recteur, il fut enlevé par un groupe de maquisards ! Il comparut devant une cour martiale de campagne, fut condamné à mort et exécuté d'une balle dans la nuque. On enterra son corps dans une ardoisière abandonnée. La femme de Le Luel (qui couchait avec les Allemands lorsqu'ils habitaient au-dessus de la famille Gueguen...), un peu simple d'esprit, est venue à la rencontre de son mari... A Plevin, personne ne savait rien, ou du moins elle n'obtint aucun renseignement de toutes les personnes qu'elle interrogea. Sur le chemin du retour, au pont de Gouariva qui enjambe le canal de Nantes à Brest, deux hommes l'étranglè-rent et la jetèrent à l'eau ! Le fils, un gamin de dix ans, est resté à l'école libre jusqu'à la fin des classes.
L'auteur de cet article de « La Province » sur Le Luel, ce Jaffrenou, était connu comme autonomiste breton... Barde, chansonnier, écrivain, docteur ès lettres bretonnes de l'Université de Rennes, François Jaffrenou, dit Taldir (cela veut dire « Front d'acier ») est connu comme l'auteur des paroles du « Bro Goz Ma Zadou » l'hymne national breton.
« Son fils Gildas avait vendu mon père avec l'aide de Le Luel », affirme Georgette. Comme collaborateur des Alle-mands, il fut condamné, à la libération, à cinq ans de prison, cinq ans d'interdiction de séjour, vingt-cinq mille francs d'amende et à la confiscation du quart de ses biens. Lors de son procès, le commissaire du gouvernement Violle déclara : « Il y a des accusés qui ont de la chance. Jaffrenou est un de ces heureux accusés. Les débats ont révélé qu'il aurait dû se présenter ici pour répondre du crime d'intelligence avec l'ennemi alors qu'il ne comparaît que sous l'inculpation d'acte susceptible de nuire à la défense nationale ». Cet homme, mort en 1956, fut enterré à Carhaix. Le fils du défunt, Gildas Jaffrenou, un autre collaborateur des Allemands, était présent aux obsèques. « Il a osé revenir la tête haute devant tous ces gens et braver les fa-milles de tous ceux qui sont morts dans les camps de la mort », écrit un journal de l'époque. Membre de la Gestapo il quitta Carhaix avec les Allemands peu avant la libération. Il fut condamné alors à cinq ans de travaux forcés, dix ans d'interdic-tion de séjour, la confiscation de tous ses biens et l'indignité nationale à vie. Un agent de la Gestapo, nommé Wayant, lors de son procès à la cour de justice de Rennes, avoua avoir don-né à la Feldgendarmerie de Carhaix une liste de seize noms de résistants. Mais un résistant, le chef de brigade Séveno, parvint à savoir, de Wayant lui-même, qu'une rafle se préparait et réussit à prévenir les personnes dont le nom figurait sur la liste. Cette liste, Wayant l'avait obtenue de Gildas Jaffrenou. Les perquisitions de la Feldgendarmerie se révélant infructueuses, Wayant fut arrêté et déporté à Dachau. Sa carrière de tortionnaire s'y poursuivit comme kapo particulièrement odieux. Cette liste date de mars 1944. Piti était déjà mort. Auparavant, d'autres listes ont donc pu être dressées et communiquées à la Feldgendarmerie...
Lorsque Le Luel fut jugé par la cour martiale du Maquis, il aurait déclaré que c'était Gildas qui avait vendu Piti. Si Gil-das a fui Carhaix avec les Allemands, n'est-ce pas parce qu'il savait que Le Luel avait parlé aux maquisards avant son exécu-tion ? Six années plus tard, son père, Taldir, rédigeait un article biographique sur la vie de Le Luel... Quand à Wayant, lors de l'instruction de son procès, il aurait déclaré aux gendarmes que la femme de Jaffrenou était présente lorsqu'il lui avait rendu visite à propos de cette liste... Or cette femme ne fut jamais inquiétée.
Voilà un enchevêtrement complexe de lâchetés de la part de plusieurs collaborateurs des nazis : Le Luel, Gildas et Tal-dir-Jaffrenou, Wayant... Mais aussi, un dénommé Chatelain qui reçut cette fameuse liste des mains de Gildas et la transmit à Wayant. Et Robert connaissait ce Chatelain pour l'avoir vu ve-nir souvent à la mairie de Douarnenez rendre visite à un collè-gue, membre du PPF. L'activité de tous ces gens a conduit nombre de résistants à la mort la plus affreuse. Nous avons vu (comble de l'ironie, comme parfois l'Histoire sait si bien le faire !) que l'agent de la Gestapo Wayant fut déporté à Dachau et y devint kapo. Notre prochain interviewé, Fortuné Lanfranchi, a lui aussi été déporté à Dachau. Mais pas pour les mêmes raisons et il n'a jamais été kapo, lui !
Chapitre suivant : C'est Renée qui a trahi