In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Le soldat allemand réclama une tasse de café

D'après le témoignage d'Umile Cerbai, la sœur de
CERBAI Giovanni dit « Gianetto » ;
né le 10/9/1912 ;
membre des Brigades internationales en Espagne, résis-tant antifasciste italien ; déporté sur l'île de Ventottene ;
mort sous la torture en Italie en décembre 1944 ;
médaille d'or de la valeur militaire (la plus haute distinc-tion italienne) ;
et de
CERBAI Virgilio ;
né le 14/4/1908 ;
résistant en Moselle ; déporté à Metz, Schirmeck, Natz-willer, Dachau, Mauthausen ;
matricule 97829 ;
mort à Mauthausen le 25/4/45.

Il est bien difficile de raviver de douloureux souvenirs. Surtout chez des personnes que l'on aime. Ma mère a bien vou-lu rouvrir ses plaies pour témoigner de l'immense sacrifice ré-alisé par sa famille dans la lutte antifasciste. Elle y a perdu ses deux frères ; les deux seuls qu'elle avait. Et ses parents, expli-que-t-elle, n'ont jamais réussi à survivre à ces cruelles dispari-tions.
Lorsque, début novembre 1946, les membres de la fa-mille Cerbai reçurent une lettre du Délégué général de la Croix-Rouge italienne à Paris lui annonçant la mort du fils Virgilio au camp de concentration de Mauthausen, ils eurent encore l'espoir : la date de naissance du jeune homme n'était pas la bonne ! « Etant donné que la date de naissance est autre que celle communiquée par vous, nous souhaitons que la triste nouvelle que nous vous communiquons ne concerne pas votre cher parent. » Ecrivit le Délégué Général, Docteur Giuseppe Nitti....
Ils eurent confirmation « de la triste nouvelle » début avril 1947 ! Virgilio Cerbai est bien mort le 25 avril 1944 à Mauthausen. Il fut déclaré « disparu ». Déporté à Metz, Schir-meck, Natzwiller, Dachau et Mauthausen : un an, presque jour pour jour dans l'enfer des camps et la mort à la libération.... Rappelons que c'est en novembre 1944, pour échapper à l'avance alliée, que les SS évacuèrent le camp alsacien du Stru-thof (dont Schirmeck et Natzwiller faisaient partie) pour trans-férer les internés à Dachau ! De là Virgilio fut emmené à Mau-thausen...
Témoignage de sa sœur, Umile Cerbai.
« Nous sommes venus en France en 1928. Mon père était poursuivi par les fascistes en Italie. Ils lui faisaient boire de l'huile de ricin. A chaque fois qu'il sortait du travail il était poursuivi. Il en pouvait plus et a pris une coupe de bois en Corse. Cela pendant quelques mois. Ensuite, il a trouvé du tra-vail pour rester en Corse et a fait venir sa famille. Puis, en 1937, on est venu sur le continent pour chercher du travail en Lorraine dans les mines.
« Mon frère Jean a commencé à militer en Corse. Il s'est engagé dans les Brigades internationales d'Espagne en 1936. On ne l'a plus jamais revu depuis. Il avait vingt-quatre ans.
« J'étais apprentie couturière et ce jour-là, on cousait lorsque le frère d'une ouvrière est venu et m'a dit :
— Tu sais, ton frère est sur le bateau, il part pour l'Espa-gne !
— Oh ? Tu crois ?
— Ecoute ! Va voir !
« J'avais peur, je n'avais que quinze ans...
« C'était vrai. Il y avait avec lui, le fils d'un cousin à mon père, Roland, qui allait être fusillé sur la place à Florence, sous la “République“ de Salo...
« Je suis rentrée chez moi et j'ai donc annoncé la nou-velle à mon père :
— Jean est parti en Espagne !
— Je prends l'avion pour aller le chercher à Marseille ! Et puis non, si je le récupère cette fois à Marseille, il recom-mencera plus tard...
« Il était tellement fanatique mon frère... Un jour, il est allé mettre le drapeau rouge sur le Consulat italien à Ajaccio !
« A la fin de la guerre d'Espagne, il fut prisonnier en France dans les Pyrénées Orientales puis dans l'Ain d'où il fut livré aux fascistes et emprisonné à Bologne où il resta quelques mois. Ma cousine Rosa allait lui prendre le linge pour le lui laver, lui apporter de l'argent, de la nourriture. Puis, il fut dé-porté à l'île de Ventottene. Après l'arrestation de Mussolini, il fut libéré avec tous les autres prisonniers politiques. Lorsque le dictateur revint au pouvoir, Giovanni se réfugia dans notre mai-son, dans la montagne à Camugnano. Bien sûr, les fascistes le cherchaient, mais tout le monde le cachait, tout le monde l'ado-rait...
Sur la vie et les sacrifices de « Gianetto », il est intéres-sant de prendre connaissance des extraits d'une conférence pro-noncée à Castiglione-dei-Pepoli, par le journaliste de « l'Unita », Dante Cruicchi, le 27 avril 1969. « La légende de Giovanni Cerbai dépasse les étroites limites de notre région pour rentrer, avec les pages glorieuses de la Résistance, dans le livre d'histoire du peuple italien.
« Giovanni émigra en Corse avec sa famille où il adhéra immédiatement à la Jeunesse et au Parti communiste.(...) En Espagne, dans les Brigades internationales, il fut immédiate-ment envoyé au feu avec le bataillon Garibaldi qui se transfor-ma par la suite en Brigade. Il a pris part à de très nombreux combats avec le grade de sergent. Blessé à la mi-juin 1937 sur le front d'Huesca, il y retourna, à peine guéri de ses blessures.
« Rapatrié en France après la défaite de la République, Gianetto fut interné dans différents camps de concentration et remis aux autorités fascistes italiennes qui le condamnèrent à quatre années de relégation politique sur l'île de Ventottene.
« Libéré le 22 août 1943 grâce à la pression populaire, il rejoignit sa région où il contribua activement à la réorganisa-tion de son parti et, après le 8 septembre, les premiers noyaux de partisans.
« Début novembre 1944, Gianetto, vice-commandant de la 62ème Brigade de Partisans Garibaldi, descendit de la mon-tagne avec ses hommes pour libérer la ville de Bologne des nazis-fascistes.
« Au moment de l'arrêt de l'offensive alliée sur la ligne Gothique, il se trouvait dans les ruines de l'Ospedale Maggiore d'où partirent les combats épiques de Portalame, le 7 novembre 1944. La 7ème G.A.P. assiégée dans un cercle de fer et de feu par les forces allemandes et fascistes supérieures en nombre, mit à rude épreuve l'expérience militaire de Gianetto et démon-tra, une fois encore, son mépris du danger.(...) Avec ses hom-mes, ils ouvrirent une brèche dans de furieux combats au corps à corps. Gianetto, comme l'indique la motivation de la médaille d'or, continua seul avec un héroïsme légendaire, à faire feu (...) permettant ainsi le repli ordonné des partisans survivants.(...)
« Moins d'un mois plus tard, le 4 décembre 1944, Gianet-to fut arrêté et incarcéré dans la prison de S. Giovanni-in-Monte. Ses bourreaux savaient qu'ils avaient entre les mains un chef des partisans. Il fut soumis aux tortures les plus inhumaines. Gianetto défendit ses hommes par le silence. Cinq jours plus tard, il fut exécuté et aujourd'hui encore, il est impossible de savoir où sa dépouille a été ensevelie. »
Voilà donc l'histoire de Gianetto Cerbai. Quel fut le des-tin de Virgilio, son frère, tel que sa sœur Umile le raconte au-jourd'hui ?
« Comme nous habitions près de la ligne Maginot, nous avions été évacués à Autun. On n'aurait jamais dû retourner en Lorraine qui fut annexée à l'Allemagne en 40. En France on se serait peut-être mieux débrouillé qu'en Allemagne.
« Au moment de l'arrestation de mon frère, nous habi-tions donc en Lorraine, à Algrange. Mon père était maçon à la mine et mon frère Virgilio mineur de fond.
« Mon frère Virgilio était résistant. Il faisait du rensei-gnement. Il passait le courrier. On avait toujours des nouvelles de partout...
« On avait reçu l'ordre de trouver une “couverture“. On s'était donc caché, en quelque sorte, derrière une activité théâ-trale dans un centre culturel fasciste italien... Je me mis donc à jouer du théâtre avec mon frère. Et cela m'a beaucoup plu de jouer du théâtre !... La veille du premier de l'an, on faisait des gâteaux et on se réunissait. Si les Allemands étaient venus, on leur aurait dit qu'on fêtait la nouvelle année. Pierrot nous faisait des cours d'esperanto comme couverture à nos réunions.
« Ce n'était pas facile, on en a subi les conséquences, car on nous prenait pour des fascistes ! Une fois, après la libéra-tion, dans un café, quelqu'un m'a insultée parce qu'il croyait que j'étais fasciste : “Sale fasciste ! Tu es encore là ! Qu'est ce que tu fais !“ Un ami a pris ces gens à part et leur a expliqué...
« Cette “couverture“ n'a pas sauvé la vie des résistants italiens, car tous ont été arrêtés. Pas un seul n'a survécu ! Le premier qui fut arrêté s'appelait Pierrot. A-t-il “donné“ tous les autres sous la torture ? Personne ne l'a jamais su vraiment... Mon cousin Fabbri est bien mort sous la torture par les SS à Metz ! (Le 13 mars 1944 ; « odieusement torturé pendant vingt jours, il décéda sans avoir dit un seul mot » a déclaré le journa-liste Dante Cruicchi...) Quelqu'un a dû parler pour qu'ils arrê-tent tout le monde.
« J'étais au courant de leurs activités. Mon frère me disait tout ; il me donnait les journaux clandestins à lire. Ils don-naient des informations et en transmettaient. Il était membre du parti communiste clandestin en relation avec le parti français. On recevait même l'Humanité clandestine ; c'était un petit tract ronéotypé...
« Virgilio et mon cousin ont été les derniers à être arrê-tés. Mon cousin a également été déporté à Mauthausen. Toute ma famille, tous nos amis ont été arrêtés, torturés, déportés...
« On s'était si bien organisé ! Si bien qu'on pensait bien passer au travers ! Mais ça n'a pas marché... On était heureux quand on se retrouvait ensemble ! ...
« Lorsque mon frère était à Metz, toutes les semaines j'amenais son linge à laver : il était plein de crottes de punaise ! Déjà à Metz-Queuleu ils ont beaucoup souffert : ils étaient de-bout comme des chevaux !
« Etant couturière, j'étais réquisitionnée dans une usine de réparation d'uniformes d'aviateurs. Je partais l'après-midi pour Metz. A mon retour, le patron — il était de la Gestapo — m'attendait chez mes parents pour me ramener au travail.
« Nous recevions des lettres de Virgilio. Mais ce n'était que des lettres types qui n'avaient aucune valeur. Peut-être que ce n'était même pas lui qui les écrivait...
« Le plus terrible c'était la carrière à Mauthausen... Ils montaient les blocs de pierre... Ceux qui sont revenus n'étaient pas restés à Mauthausen. Virgile n'a pas eu cette chance lui ! C'est comme mon frère Jean. Quand je me rappelle qu'il a été jeté dans une fosse commune, je me demande toujours s'il était encore vivant ou non. Quand je pense à cela et que je me réveille la nuit, je ne dors plus ! C'est trop dur à penser des choses comme cela. Ce n'est pas pour rien que mes parents sont morts. Il n'ont pas résisté à la peine qu'ils avaient de perdre deux fils en même temps.
« Mon père disait toujours : “Si seulement je voyais cette porte s'ouvrir et mes enfants me dire “Babo, come stai ?“ (Papa, comment ça va ?)
« Je n'en guérirai jamais de ça. ..
« Ils sont venus un matin. A neuf heures, on a entendu frapper à la porte. On a ouvert : deux hommes de la Gestapo et un Feldgendarme.
— Où est Virgile ?
— Il n'est pas là !
« Les deux hommes de la Gestapo sont partis à la mine chercher Virgile et ont laissé là le soldat. Celui-ci s'est assis et a demandé à ma mère s'il pouvait avoir du café. Bien sûr ! Ma mère lui a donné du café. Après avoir bu, il en a redemandé... Et on en a donné encore une fois...
« Je suis allée dans la chambre de mon frère et je lui ai dit :
— Il y a la Gestapo qui vient te chercher. Tu dois t'en al-ler ; filer par derrière !
— Mais non ! Si je file... Qu'est ce qu'ils vont vous faire ! Non, je reste !
— Mais ils vont t'arrêter ! Tu ne reviendras plus !
— Et où veux-tu que j'aille ?
« J'ai cherché à le convaincre de partir ! Mais il n'y a rien eu à faire... Dans la voiture de la Gestapo, j'avais vu qu'ils avaient déjà arrêté mon cousin Amérigo Fogacci.
« Moi je voulais absolument que mon frère parte... Mais je n'ai pas réussi à le convaincre. Il me disait : “Ils vont vous arrêter, vous, si je fuis !“
« La Gestapo était revenue entre temps de la mine. Ils se sont mis à crier : “Comment ça se fait ? On est allé à la mine : il n'est pas là !“
« Mon frère s'est alors présenté et ils l'ont emmené ! » Et Umile Cerbai fond en larmes... « Quand il est parti, j'ai couru après lui!! ! Je pleurais : “Tu reviendras ! Tu reviendras ! “
« Et il n'est pas revenu... Il n'est pas revenu... »
« Après la guerre, j'allais voir tous les survivants de Mau-thausen pour essayer d'avoir des nouvelles de mon frère. J'ai trouvé quelqu'un qui l'avait bien connu. Ils étaient toujours en-semble à Dachau et puis, ensuite à Mauthausen. Ce gars avait eu la fièvre typhoïde à Natzwiller et mon frère l'avait soigné, l'avait veillé la nuit. Il m'a dit : “Votre frère était trop bon ! Il cherchait toujours à rendre service, à enlever quelqu'un du pé-trin. Il a toujours cherché à aider les autres... A cause de cela... La dernière fois que je l'ai vu, il était tellement maigre. Et puis, je ne l'ai plus revu. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.“
« Ce rescapé n'était pas resté à Mauthausen. Il avait été envoyé dans un kommando.
« On a eu une vie de chien pour essayer de savoir quel-que chose... J'ai même essayé les voyantes... Pareil pour mon frère Jean. Un jour on reçoit un télégramme d'Italie nous disant que mon frère Jean est en Allemagne... La mère d'un compagnon de Jean, disparu avec lui, nous avait envoyé ce télégramme. Ce qu'on était heureux ! Mais c'était une fausse nouvelle !...
« Je me souviens que mon frère Jean, lorsqu'il fut libéré en 1943 m'avait écrit : “Mais comment ça se fait que tu es tou-jours jeune fille ? Tu ne t'es pas trouvé un amoureux,“
« Je lui avais répondu : “Tu sais, ici, pendant la guerre, on ne pense pas aux amoureux... »