In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Ils avaient été tabassés vilain !

D'après le témoignage de :
GASTON Eugène ;
né le 18/1/1916 ;
membre du Secours-National à Givors pendant la guerre ; de l'Entraide Française après la libération, puis de la Croix-Rouge.




Eugène Gaston était membre du Secours-National à la fin de la guerre à Givors. Non pas que ses idées politiques fussent voisines de celles du régime de Pétain. Non ! Tout simplement « pour soulager les victimes de la guerre ». C'est ainsi que, membre de la Croix-Rouge après la libération, il obtint le « diplôme de reconnaissance » de cet organisme. Mais Eugène Gaston n'est pas Givordin d'origine. Il est Lorrain. Qu'est ce qui l'a donc amené à Givors, au bord du Rhône ?
A la déclaration de guerre, il fut mobilisé sur la ligne Maginot. Comme nous le savons, sa guerre, comme celle de tous ses camarades, consista à attendre l'ennemi qui ne se présenta jamais là où ils l'attendaient....
A la frontière du Luxembourg et de l'Allemagne, à l'ar-mistice, ils étaient mille sept cents soldats français qui « attendaient » dans dix-sept kilomètres de galeries. Après la défaite, le 4 juillet 1940, la garnison du Hackenberg fut faite prisonnière et l'essentiel de l'effectif de l'ouvrage partit en cap-tivité. Une quarantaine restèrent comme « spécialistes ». Parmi eux : Eugène Gaston qui était diéséliste. Il fallait assurer l'alimentation électrique par les groupes électrogènes lors des pan-nes de la ligne aérienne.
Les gardes allemands étaient nombreux. Notamment, un soldat allemand suivait les prisonniers par groupe de quatre ou cinq à l'intérieur de la ligne Maginot.
« Il a fallu acclimater l'Allemand pour qu'on puisse s'ab-senter sans qu'il s'inquiète. A un moment donné, on lui a dit : “Toi : schlafen (dormir), nous : arbeiten (travailler)“. A midi on le réveillait : “Essen“ (manger) et on a fait cela pendant huit jours. Entre temps, on a reçu des colis de notre famille avec tout ce qu'il fallait pour faire la route. Comme ils ouvraient les paquets pour se saisir des denrées périssables, on s'était organi-sé pour récupérer le maximum. On avait jeté les clés des sor-ties de secours mais en ayant pris la précaution, avec des ruses de “Sioux“, d'en avoir fait des doubles. Les Allemands les crurent perdues. Il nous fallait deux heures d'avance avant que les Allemands ne signalent notre évasion... Sinon les contrôles des ponts pour le passage de la Moselle seraient renforcés. Ce jour-là on est parti à dix heures. A l'insu du garde extérieur. J'étais en bleu de travail. On n'était pas loin de chez moi et, ayant fait du scoutisme, je connaissais tous les bois. » Finalement, après quelques péripéties, Eugène parvint chez lui à Briey où sa mère fut fort agréablement étonnée et inquiète de le voir. Il s'habilla en civil, prit le train à Briey jusqu'à Nancy où il réussit à se faire établir des faux papiers par madame Door, une fervente patriote. Un nouveau train l'emmena jusqu'à Besançon où Mar-cel Pernet, braconnier mais « passeur » d'hommes dont la tête était mise à prix, le fit franchir la ligne de démarcation jusqu'en « zone libre ». Il se fit démobiliser au camp de La Valbonne et s'installa à Givors. Il voulait se rendre à Clermont-Ferrand et finalement resta Givordin. « J'ai travaillé à Fives et après je suis passé au Secours-National qui était sous la haute autorité du maréchal Pétain ! A la libération, tous ses membres ont été remerciés sauf moi ! Je n'avais rien d'un pétainiste... Puis, je suis passé à l'Entraide Française. La vocation du Secours-National c'était de soulager les victimes de la guerre... »
Le 25 mai 1944, Givors ayant été bombardée par les al-liés, le téléphone était coupé. Il fallait prévenir le Secours-National de Lyon. Eugène prit un vélo pour aller à la poste de Vernaison. Manque de chance, il arriva à midi : l'établissement était fermé. On refusa de lui ouvrir. Il protesta et dut parlementer fermement avec le receveur en lui expliquant l'ampleur du bombardement de Givors et Grigny ! Il put téléphoner et Lyon envoya du secours. « Nous, parallèlement, on essayait d'ouvrir un centre chez les sœurs sur les quais. On a vite abandonné parce que tous les convois allemands de la retraite se réfu-giaient sous les arbres pour être à l'abri de l'aviation... A Grigny, les bombardements alliés avaient laissé le triage de Badan dans un chaos indescriptible ! Des boggies de wagon avaient sauté jusqu'à la mairie de Grigny ! Le lendemain, 26 mai, eut lieu le bombardement de Lyon. Je reçois cette note : "L'ampleur du sinistre à Lyon ne nous permet pas de laisser la roulante à Grigny. Nous la ferons reprendre à vingt heures précises avec toute l'équipe. Nous laissons les vivres à monsieur Gaston qui nous en donnera décharge. Qu'il voie avec les cantines SNCF et ville pour remplacer la roulante. On n'a rien trouvé au point de vue cantine. Un gars qui travaillait chez Prénat au titre du service obligatoire (je crois) nous dit qu'ils avaient une rou-lante ! Il avait fallu démolir le baraquement qui avait été construit autour de l'objet convoité... et l'amener à l'hôpital de Montgelas en évitant les convois allemands qui venaient du sud... A l'hôpital, comme on n'avait rien pour débiter les quar-tiers de viande nécessaires au ravitaillement des sinistrés, on a utilisé les tables de pierre de la morgue avec la rigole pour laisser couler le sang ! Renée Peillon, résistante exécutée par les Allemands, a été relevée et amenée à Montgelas par une ambulance conduite par monsieur Fischer et le secouriste René Selle. Elle avait reçu vingt-sept coups de baïonnettes, je crois... Elle est décédée des suites de ses blessures. Devant la retraite des Allemands (les convois étaient de plus en plus nom-breux...) il a fallu ouvrir deux autres centres, l'un à Chassagny, pour les personnes âgées et l'autre à Saint-Andéol pour les bé-bés et les mamans. C'est là que fut installée la roulante de chez Prénat. Eugène Gaston reçut une communication du Secours-National de Lyon : “Lundi 30 mai, à dix heures, vingt détenus politiques sortant prison Saint-Paul accompagnés par trois gendarmes arriveront pour travailler volontairement sur les lieux du bombardement pour enlever les bombes à retardement. Prière assurer nourriture ainsi que celle des gendarmes. Ce sont des volontaires : soignez-les bien...“ Signé Marie Pinchon. Ils sont arrivés pour désamorcer les bombes et à midi, ils les ont parqués à côté de l'église de Grigny. Là, je me suis aperçu qu'ils avaient tous des chemises déchirées, des plaies et des ecchymoses. Ils avaient été tabassés ! Alors, les assistantes sociales du Secours-National de Givors : mesdemoiselles Aroud et Jac-quemont ont commencé à les soigner, les désinfecter, chercher des vêtements... Sans rien écrire, nous essayions de prendre les noms, prénoms et adresses des détenus. On voulait essayer de prévenir leurs familles... Mais un Allemand s'approcha et dit : “Vous croyez pas qu'on n'a pas vu le manège que vous menez ?“ Je nous croyais bien pris ! Heureusement, il n'avait pas remarqué qu'on essayait de prendre leurs noms, mais qu'on soignait et habillait les détenus.
— Vous savez qui sont ces gens ? Ajouta-t-il.
— Ce sont des Français !
— Non ! Ce sont des terroristes qui assassinent lâchement des soldats allemands !
— Ecoutez ! On ne s'entendra jamais...
— Pourquoi ? Vous n'avez qu'un chef à suivre ! Vous savez qui ?
— Non ?
— Le Maréchal Pétain !
— On ne s'entendra jamais...
— Pourquoi ?
— Parce que je suis Français et vous êtes Allemand.
« On ne pouvait pas bien leur parler aux prisonniers. On les soignait discrètement pendant qu'ils mangeaient... On a soigné et habillé le maximum. On a vu qu'ils avaient été tabassés vilain ! C'est plus tard que la Milice a tué Lhéritier, vous savez, le bureau de tabac. Des miliciens sont venus pour demander du tabac. Le gars leur a répondu : “Si c'est pour le Maquis d'accord ! Mais si c'est pour la Milice !“ Ils l'ont fusillé un quart d'heure après !
« Quelques temps plus tard, sur la route de campagne entre Saint-Andéol et Givors, quatre maquisards me tombent des-sus :
— Eh ? Où vas-tu toi ?
— Je vais à l'hôpital de Montgelas !
— Ah bon ! Et tu remontes ensuite ?
— Oui
— Tu nous diras où sont les Allemands.
— Là, ils sont à Montgelas.
— Bon ! Vas-y et tu nous diras où ils sont quand tu re-viendras. « Leur lieutenant avait vu que j'avais ma ceinture de scout. Et lui aussi était un scout. Ils avaient une camionnette citroën sur laquelle était inscrit : “Tant de boches abattus“ !
« A Saint-Andéol, au château où nous étions installés, la directrice de la colonie de vacances Souchon-Neuvesel avait un frère milicien. Cet animal était venu se réfugier au château ! Nous, on ne le savait pas, on se disait juste : “Bonjour ! “, “bonsoir !“
« Et un jour, on voit arriver des maquisards FTP (commandés par le lieutenant Raymond ?), ils cernent le château... Alors, interrogatoire, sans ménagement, d'autant plus qu'ils étaient un peu “pompettes“, la mitraillette collée dans le dos :
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je suis au Secours-National...
— Pourquoi tu t'es replié ?
— Parce qu'ils bombardent Givors.
— On va étudier ta situation...
— C'est quand même navrant d'être prisonnier évadé et d'avoir une mitraillette française dans le dos...
— Pourquoi ? T'étais prisonnier toi ?
— Oui !
— Et bien, c'est un bon Français alors ! « Et ils m'ont li-béré !...
« Le lieutenant a visité les lieux, a vu les nourrissons et les gamins de la colonie qui dormaient et a dit : « C'est bien ! »...