In Libro Veritas

Voies de la déportation

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Une nouvelle définition du crime contre l'humanité



Interview de Maître Ugo Iannucci, avocat de la FNDIRP,
partie civile aux procès de Barbie et de Touvier.
Propos recueillis par Alain Pelosato.

[Question. Tu as été avocat de parties civiles aux procès de Barbie et Touvier
A quelle date tout cela a-t-il commencé ?


Réponse. En 1973. C'est la FNDIRP (Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes) qui fut le maître d'œuvre des plaintes que j'ai déposées en novembre 1973. Contre Touvier d'abord. A l'origine, il fallait trouver le moyen de réagir contre la grâce présidentielle accordée par monsieur Pompidou au chef du deuxième bureau de la Milice. Or les crimes de guerre étaient prescrits. Il ne restait comme fondement de la plainte que le crime contre l'humanité. C'est donc ce que nous avons choisi avec mon confrère Joë Nord-mann du barreau de Paris. Une bataille juridique d'une dizaine d'années a commencé puisque cette notion était entièrement nouvelle : les magistrats de Lyon comme ceux de Chambéry ne la connaissant guère, se sont déclarés incompétents. Les pour vois en cassation ont été régularisés et la cour de cassation, par divers arrêts, a d'abord défini la juridiction compétente : la cour d'assises. Puis, elle a commencé à définir le crime contre l'hu-manité comme un crime de droit commun commis dans des circonstances particulières. Alors que Touvier était en cavale ! Tout ceci a rebondi lorsque Klaus Barbie a été arrêté en Boli-vie et transféré en France. Le sort de ces deux hommes avait été lié pendant la guerre à Lyon, puisqu'ils exerçaient l'un et l'autre des responsabilités importantes dans la répression à la fois des résistants et des juifs. Leur sort les a encore une fois réunis, mais dans de toutes autres circonstances : ces deux hommes ont, malgré eux, contribué à faire avancer le droit puisqu'à travers, cette fois, le dossier Barbie, la cour de cassa-tion va définir plus précisément le crime contre l'humanité. Elle va étendre cette notion de crime contre l'humanité, non seulement pour les Juifs et les Tziganes, mais aussi, sous l'angle de la déportation, pour les résistants. Donc, à ce moment là, la cour de cassation va dire que le crime contre l'humanité est un crime de droit commun commis en application d'une politi-que étatique fondée sur une idéologie qui implique elle-même la négation de la personne humaine. Les éléments de cette dé-finition méritent d'être précisés. Un crime de droit commun peut être un meurtre, un pillage, des transferts de population, une séquestration etc... Le fait qu'il est commis en application d'une politique étatique donne sa dimension au crime contre l'humanité parce que l'Etat possède des moyens extraordinaires, contrairement à un criminel ordinaire. Et puis, il faut une idéologie qui implique la négation de la personne humaine. C'est le cas du nazisme, fait unique dans l'histoire mondiale : un Etat a mis tous les moyens à sa disposition (police, armée...) pour exterminer industriellement des « races » entières ou des oppo-sants politiques par millions. Cet arrêt de la cour de cassation rendu, le 20 décembre 1985 dans l'affaire Barbie, permet à la cour de considérer les résistants victimes de cette politique d'extermination comme des victimes de crimes contre l'huma-nité, et ceci en raison notamment du dernier convoi de déportés qui avait quitté Lyon le 11 août 1944 (il y avait six cents dépor-tés : trois cents juifs et trois cents résistants). Le débat reste ouvert, certains, notamment responsables de la communauté juive, disent : « Non ! le crime contre l'humanité doit être spé-cifique, limité au génocide des Juifs et des Tziganes ; » d'autres comme moi pensent que même si le crime contre les juifs est spécifique et atteint un degré extrême, puisqu'il suffit de naître pour être voué à la mort, on ne peut pas faire abstraction des millions d'autres personnes, notamment Russes, Slaves qui elles ont été exterminées parce qu'elles appartenaient à un peu-ple ou à une opposition politique. Touvier n'a donc été pour-suivi que comme complice d'une organisation criminelle, la Gestapo, elle-même faisant partie de l'Etat d'un pays de l'Axe. Jusqu'à l'affaire Touvier, tous les procès de crime contre l'hu-manité avaient été liés à cette notion de pays de l'Axe. Ce qui en réduisait la portée puisqu'on était sans cesse renvoyé en 1945 et qu'on ne visait que les crimes commis par l'Allemagne, l'Italie et le Japon...
Q. Donc, ton action, avec celle d'autres, a contribué à préciser cette notion de crime contre l'humanité. Précision qui me paraît extrêmement importante, historique même ?
R. Effectivement, grâce à notre action, et c'est une grande satisfaction pour un juriste comme moi, ces deux pro-cès, l'un qui concernait un nazi allemand, l'autre qui concernait un vychiste, un milicien français, ont attiré l'attention du législateur
Ainsi, depuis le premier mars 1994, le crime contre l'humanité figure comme incrimination dans le nouveau code pénal français. Et donc, on n'a plus obligation de faire référence à ces notions réservées à la dernière guerre. Cela fait partie de ce qu'on appelle le droit positif. C'est une des conséquences de l'action commune d'associations de résistants, de déportés et de certains juristes.
Q. Un autre aspect me paraît important, c'est celui de la mémoire. La mémoire de personnes ayant subi des atrocités ne peut pas être exempte de haine. Par contre, la justice exige une parfaite objectivité des témoignages. C'est parfois difficile à vivre pour ces témoins ?
R. Cette difficulté, nous l'avons trouvée lors du procès Barbie. Les femmes qui ont témoigné ont été exemplaires, authentiques, elles n'avaient pas ce côté « ancien combattant » qu'ont parfois les hommes. Des femmes comme Simone Lagrange ont témoigné alors qu'au moment des faits elle n'avait que quatorze ans. Certains ont cru devoir mettre en doute la précision et la qualité du témoignage uniquement en raison de la jeunesse de ces témoins à l'époque. Or, ils ont vécu des évè-nements qui, quelque soit l'âge, marquent de manière indélé-bile la mémoire. Et pour le cas de madame Lagrange, non seu-lement elle a été arrêtée et déportée, mais, le hasard malheu-reux a voulu qu'au moment où l'armée allemande s'effondrait et que les SS évacuaient de force les déportés des camps, la colonne dans laquelle elle se trouvait rencontra celle de son père. Il y a eu un cri, des retrouvailles, et cela a suffi pour qu'un SS abatte son père sous ses yeux ! Donc comment veux-tu qu'avec des évènements d'une telle intensité cela puisse s'effacer de la mémoire ? Et donc là, effectivement, la justice est un peu trop sévère. On l'a vu notamment dans l'affaire Touvier avec les magistrats qui avaient rendu ce scandaleux arrêt de non-lieu général, qui heureusement a été ensuite cassé. Il y avait eu des critiques très sévères contre certains témoignages de ce genre lors qu'il s'agit de faits exceptionnels et qui marquent. La justice est également au service de la mémoire... Effectivement, ces procès, que ce soit le procès Barbie ou le procès Touvier, étaient importants parce qu'ils furent l'occasion de faire comprendre ce qu'a été le nazisme, la Milice etc... à la nouvelle génération. Au cours du procès Barbie (moins à Versailles pour Touvier) des milliers d'élèves, notamment dans la catégorie entre les douze et seize ans, ont demandé à leur enseignant d'assister au procès. Il a fallu refuser des milliers de demandes. Tous ces jeunes qui y ont assisté — j'en ai rencontrés beaucoup — ont découvert quelque chose que leurs grands-parents ou parents ne leur avaient pas transmis. Donc ces procès sont utiles. Mais il ne faut pas leur accorder non plus une importance démesurée. C'est dans le combat de tous les jours, notamment dans l'ensei-gnement, dans le combat des idées qu'il faut montrer les dan-gers du totalitarisme. Lors d'une rencontre, l'an dernier, avec des élèves du lycée Jean Moulin à l'occasion de l'anniversaire de sa mort, je leur ai demandé de réfléchir à cette chose tout à fait simple : comment devient-on un Barbie, comment devient-on un Touvier ? Comment, aussi dans un autre régime, peut-on devenir l'équivalent des Barbie et des Touvier ? Parce que, je l'ai toujours dit, des massacres, malheureusement, il y en a eu même dans des pays dont l'idéal était d'affranchir l'individu. Je pense au Goulag, je pense aux Khmers rouges... Cela, c'est ma tragédie personnelle : comment un tel idéal a pu être abîmé par ces massacres ? Donc, le problème suivant se pose à toute la jeunesse de n'importe quel pays : à un certain moment, il faut savoir dire non ! Dire non à l'ordre criminel qui peut venir d'un officier, dire non à la raison d'Etat, dire non à la raison de parti. Cela se prépare. Il faut donc qu'à l'école, dans les associations, on apprenne aux jeunes à réfléchir Tout n'est pas possible. C'est ce que j'avais dit au cours du procès Barbie : « Il faut ins-taurer la primauté de la conscience sur l'obéissance ». Sinon, et je l'ai vu en Algérie, des jeunes se sont abîmés à jamais uni-quement parce que pendant un temps, ils ont eu le pouvoir Grâce à leur fusil, ils ont eu le droit de vie ou de mort sur des gens. Ils ont peut-être éprouvé un certain plaisir à exercer ce pouvoir, mais après ils ont été moralement abîmés toute la vie. Ma chance c'est qu'à l'époque, grâce à mon idéal, j'ai pu résister à cela. Grâce à mon âge (j'avais vingt-cinq ans), à ma culture aussi. J'ai pu savoir dire non. Ce n'est pas toujours facile s'il n'y a pas une préparation. Mon cheminement familial, ma vie mili-tante cela m'a armé. Mais ceux qui ne sont pas armés souvent capitulent. Revenons au cas de Barbie. Quand Hitler prend le pouvoir, il a dix-huit ans, il est étudiant en droit et il projette de devenir avocat ou ecclésiastique. Or il bascule : soudainement, il devient un homme du SD, il devient un SS...
Q. Mais juridiquement, si une personne obéit à un ordre dans le cadre de ses fonctions (militaire, fonctionnaire...), est-elle considérée comme coupable ?
R. Cela fait partie, à mon avis, de ce qui est supérieur à la règle écrite, à la loi, lorsque la loi ne permet pas ce refus. Mais généralement, même dans l'armée française, on a le droit de refuser dans certains cas extrêmes. Et puis, je pense par exemple à ce qui a été dit dans la constitution de 1793 : l'insurrection est un devoir lorsqu'il y a tyrannie. On doit obéir aux institutions sauf dans certains cas extrêmes, lorsque votre conscience ne vous le permet plus.
Q. Une des personnes dont je publie le témoignage dans ce livre a expliqué que tu lui avais demandé de rester, disons... sobre dans ses témoignages afin qu'il restât crédible, car cer-tains témoins avaient tendance à exagérer
R. Cela est valable pour tout témoignage humain. Que ce soit pour une affaire de droit commun — cela je le vis tous les jours en correctionnelle, par exemple — ou que ce soit pour des faits historiques. Il y a ce qu'on a vécu, ce qu'on a constaté, et puis ce qui, inconsciemment, au fil des années se rajoute, provenant des lectures, d'autres témoignages... Et parfois, la mémoire peut être défaillante. Nul ne peut se targuer d'avoir une mémoire intangible.
Q. Un résistant, ancien déporté, arrêté par un milicien, jeune homme blond aux yeux bleus, reconnaît Touvier sur une photo publiée plusieurs années plus tard. Ce témoignage est-il fiable ?
R. Généralement c'est parce que la photo de Touvier, jeune homme élégant, blond, frisé etc... a été publiée par cer-tains journaux, soit de la communauté juive, soit de la résistance, que certains témoins se sont souvenus. C'est un élément de comparaison, mais qui ne peut pas suffire à asseoir une con-damnation. Il faut quand même d'autres éléments. C'est arrivé que cette appréciation globale soit justifiée par d'autres faits. Sinon cela ne suffit pas, il faut évidemment autre chose.
Q. En tout cas, j'ai remarqué que ces personnes qui ont beaucoup souffert ressentent une haine plus importante pour Touvier que pour Barbie.
R. Je crois qu'ils ont un peu raison. Barbie, c'était l'homme de la Gestapo, mais c'était quand même l'occupant. Il était dans sa logique à la fois d'Allemand et d'hitlérien, tandis que Touvier était un Français qui travaillait au service de l'oc-cupant. Donc, en plus, c'est un traître. Non seulement, c'est un barbare, mais c'est un traître. Je comprends très bien le ressentiment des résistants. C'est vrai ! Je l'ai constaté très fréquemment.
Q. La stratégie de Touvier pour s'en sortir — parce qu'il s'en est bien sorti en fin de compte jusqu'aux années quatre-vingt-dix — a consisté à compromettre toutes les personnes qu'il rencontrait et même celles qui lui rendaient service en le cachant par exemple. Se sauver en salissant les autres, telle a été sa stratégie ?
R. Il ne faut pas oublier que Touvier, comme souvent les hommes du renseignement, n'était pas un médiocre ce qui ex-plique pourquoi il a progressé assez vite. Au début de la guerre, il était un petit agent des chemins de fer et puis, dans la Milice, il devient chef du deuxième bureau à Chambéry, puis chef du deuxième bureau à Lyon. Et cela en quelques mois. Donc, une ascension rapide qui lui permit d'avoir autorité sur dix dépar-tements. Ce qu'on oublie aussi lorsqu'on veut en faire une es-pèce de second rôle, c'est qu'il n'a eu de compte à rendre qu'à Vichy directement. Il avait des pouvoirs très étendus. Mais c'était un homme de fiches, justement, et un très bon manipulateur Ce sont ces dons qu'il a utilisés lors de sa cavale. Il a réussi, soit en profitant de la naïveté de certains ecclésiastiques, soit en utilisant son habileté, à compromettre des hommes aussi divers que par exemple monseigneur Ancel, qui était un homme proche de la gauche, que monseigneur Duquaire dont les idées étaient à l'opposé. Après avoir rendu visite à l'un, lorsqu'il rendait visite à l'autre, habilement, il se réclamait de l'accueil qu'il avait reçu du premier. Tout cela a tissé une espèce de réseau, une chaîne... Ce qui n'empêchait pas sa lâcheté ; c'est ce qui m'a le plus déplu dans le personnage. Dès qu'il était en difficulté, il livrait les noms de ceux qui l'avaient accueilli. Quand il a été arrêté en 1947, avant qu'il ne s'évade dans des conditions tout à fait suspectes, il avait livré le nom de certaines religieuses qui l'avaient hébergé. Même pas reconnaissant... Cette lâcheté, on l'a vue tout au long du procès, puisqu'en fait cet homme a sacrifié sa femme et aussi ses deux enfants qui à quarante ou quarante-quatre ans se retrouvent seuls, sans conjoint, sans métier après avoir mené une vie de clandestin. Tout cela parce qu'il eut peur de se livrer à la justice de son pays alors qu'il proclame son innocence. Cet aspect-là est vraiment très pénible.
Q. Un aspect aussi très pénible des personnalités de Bar-bie et Touvier, c'est qu'ils ont persisté à tout nier, même face aux victimes qu'ils avaient arrêtées et torturées et qui témoi-gnaient devant eux au procès.
R. J'ai utilisé une formule qui a été reprise très souvent, j'ai dit : « Que ce soit Barbie ou Touvier, ils nient tout, mais ils ne renient rien ». Jamais, on ne les a entendus exprimer un re-mords devant une victime ! Ni un regret ! En même temps, et chez Touvier cela a été encore plus net que chez Barbie, leur idéologie est restée intacte. Touvier est resté pendant cinquante ans sous une cloche de verre à l'abri des mouvements du monde. Il notait sur un cahier ses impressions de lecture, ou à la suite d'une émission télévisée. On a découvert ce cahier vert seulement à l'audience. Ce sont les avocats qui ont demandé l'ouverture de ce cahier placé sous scellés. On y trouvait des appréciations de ce type : « 2 septembre 1944 à Lyon : arrivée des voyous » (le jour de la libération !) Les FFI sont des voyous pour lui. Autre exemple, il qualifie Anne Sinclair ou Elisabeth Badinter « d'ordures juives ». Procès Barbie : «Farce ignoble ! » Donc quarante ans après, il n'a pas bougé ! Il est resté comme pendant la guerre : l'ennemi, pour lui, c'est à la fois le communiste, le juif. Comme d'ailleurs, c'est écrit dans la charte de la Milice. C'est un peu effrayant quand même ! A mon avis, ce qui a été maladroit de sa part (son système de défense le regarde, ainsi que son avocat) c'est justement de ne pas avoir exprimé de regrets. S'il avait dit : « J'ai changé ! Effectivement, mon idéologie de l'époque est hautement condamnable... » peut-être qu'à ce moment-là, on aurait été plus indulgent à son égard. Monseigneur Decourtray l'avait rappelé : pour un chrétien, et c'est valable pour tout homme, le pardon ne peut intervenir que par la victime lorsque celui qui a commis les crimes a présenté ses excuses. Là ce n'était pas du tout le cas ! Il a été odieux à l'égard d'un de mes clients, Emile Zeizig, dont le père a été fusillé à Rillieux qui était un commerçant vraiment estimé à Sainte-Foy-les-Lyon, qui militait dans beaucoup d'associations. Un homme très respecté. Il a été arrêté un soir, vers vingt heures, et le lendemain à quinze heures, après l'exécution, la Milice a pillé son magasin. Lorsque son fils est venu témoigner, Touvier n'a pas hésité à dire que ce n'était pas la Milice et que si elle l'avait fait, c'était que Zeizig faisait du marché noir... Touvier n'a pas hésité à salir ceux qui avaient le plus souffert.
Q. Les miliciens ne défendaient pas seulement une idéo-logie. Ils étaient également des voyous ?
R. A partir du 6 juin 1944, jour du débarquement des alliés en Normandie, la Milice s'installe impasse Catelin dans des locaux qui donnent également rue Sainte-Hélène. Dans ces locaux, il y avait une école privée et une école publique. Ils ont chassé les religieux de l'école privée et les laïcs de l'école publique et se sont installés. Des témoins nous ont dit que lorsqu'ils arrêtaient, notamment les juifs, ils se partageaient le butin, comme dans un gang de criminels. Notamment le dimanche. Cela étant, il serait réducteur de dire que tous les miliciens étaient des voyous, des repris de justice. Il y avait d'autres personnes qui avaient cru bien faire : défendre la chrétienté contre le bolchevisme, défendre la France contre ceux qui, dans leur esprit, pouvaient la menacer... Darnand, par exemple, était un homme courageux qui s'était distingué dans les deux guerres. Le père de Touvier était un homme d'extrême droite. Toute l'enfance de son fils a baigné dans ces idées : contre la Répu-blique, contre les étrangers... Les procès Barbie et Touvier ont été exemplaires. Si ce sont deux vieillards qu'on a jugés, c'est de leur faute, puisque l'un et l'autre ont fui pendant plus de quarante ans. Mais le fait qu'ils comparaissent âgés me semble intéressant. C'est une manière de dire aux chefs d'Etat, aux chefs policiers : « Voyez, même si le temps passe, un jour ou l'autre, vous pouvez avoir à rendre des comptes... »
Q. Quelles étaient exactement les divergences apparues entre les parties civiles au procès Touvier ?
R. Elles viennent justement de la définition qui avait été donnée par la cour de cassation. Comme je l'ai dit plus haut, Touvier n'était poursuivi que comme complice des Allemands dans le crime de Rillieux et non pas comme l'auteur principal. Joë Nordmann et moi — pendant longtemps nous étions les seuls — avions soutenu pendant vingt ans que c'était la Milice, que Vichy avait édicté un statut concernant les juifs, avait créé des camps d'internement... Donc, Vichy, de par sa logique, par son idéologie, avait été conduit à être le complice général des Allemands. Mais la cour de cassation n'a retenu Touvier que comme complice. La cour de cassation avait défini le cadre et si nous continuions à soutenir que Touvier était l'auteur principal comme milicien, on risquait l'acquittement. Nous avons donc été obligés d'infléchir Au dernier moment du procès — on l'avait peu vu jusque-là — le fils de Serge Klarsfeld lui, mordicus, a dit : « Non ! c'est Vichy qui est en cause. C'est la Milice. Ce n'est pas de la complicité ! » Encore qu'à la fin de sa plaidoirie il a, lui aussi, évoqué la complicité générale de la Milice et de la Gestapo. Ce qui me paraît grave, ce n'est pas que la divergence existe, c'est qu'elle soit exprimée publique-ment avant le procès. L'avocat de Touvier savait à l'avance que les parties civiles étaient en désaccord. En réalité, d'un côté il y avait ce jeune homme un peu fougueux, bien aidé par son père qui bénéficie d'un soutien médiatique et, de l'autre la plupart des autres parties civiles. Nous étions tous d'accord pour dire que c'était Vichy. Mais il fallait faire preuve d'un peu d'habileté parce que juridiquement, le cadre nous l'imposait. On avait beaucoup insisté sur la charte de la Milice. Darnand, dès le 30 janvier 1943, plaçait la Milice sous « l'idéal » national-socialiste. Il y a eu un virage, même chez les pétainistes. Certains chefs du SOL (service d'ordre légionnaire, « ancêtre » de la Milice) ont quitté ensuite la Milice à cause de son orientation national-socialiste. Ce qu'aurait pu faire également Tou-vier s'il avait été le patriote tel qu'il se présente. C'était une question de stratégie judiciaire. Il est vrai que dès les premiers jours du procès, voyant Touvier figé dans ses idées de l'époque, maladroit, menteur, nous avons pensé que cela compterait plus que le cadre juridique. Et comme il y a dans la cour d'assises, trois magistrats professionnels et neuf jurés, on s'est dit que pour les jurés, ce qui comptera ce ne sera pas le cadre juridi-que, mais le comportement de Touvier. En ce sens-là, nous aurions pu éviter notre querelle... Il n'empêche qu'il faut voir une affaire sur l'ensemble de son itinéraire : Touvier a fait un pourvoi en cassation contre l'arrêt qui l'a condamné à la réclu-sion criminelle. Par rapport à cela aussi, il fallait quand même une certaine prudence. Nous, les avocats de la FNDIRP avons été responsables, plus responsables peut-être que celui qui avait un point de vue contraire.
Q. Il faut donc bien se souvenir que Touvier a été jugé en cours d'assises par des jurés ?
R. Oui. Devant des magistrats professionnels, le compor-tement du fils Klarsfeld aurait été suicidaire. Parce qu'eux au-raient été obligés de tenir compte de ce que la cour de cassa-tion statuerait. Heureusement qu'il y a des jurys. Enfin ! Heureusement dans ce cas-là. Plus j'avance dans l'exercice professionnel, plus je suis prudent, voire réticent à l'égard des jurés. Il ne faut pas oublier, par exemple, que l'assassin de Jaurès a été acquitté. Les jurés ne se déterminent que par l'intime convic-tion. Donc, ils peuvent faire ce qu'ils veulent en fait et être ma-nipulés. Dans le système français, ils arrivent à l'audience en ne connaissant rien du dossier Donc ils ne fondent leur intime conviction que par les débats. C'est pourquoi, une personne qui peut faire très mauvaise impression mais qui est innocente serait quand même condamnée. Et puis à l'inverse, une autre qui a de l'habileté, de l'astuce, qui présente bien, peut être acquittée. C'est un système qui peut être très dangereux. Bien sûr, dans la réalité en France, les jurés et les magistrats délibèrent ensemble. Donc les magistrats arrivent quand même, grâce à leurs connaissances du droit, grâce à leur autorité, à influencer les jurés. Dans le bon et le mauvais sens d'ailleurs. Il y a autre chose d'important en France, c'est que les jurés rentrent chez eux tous les soirs. Donc ils sont très sensibles à la presse. Or dans un monde où la médiatisation est aussi importante, cela peut être très dangereux. Supposons qu'une cour d'assises se réunit aujourd'hui pour juger d'un crime et qu'un crime du même type est commis la veille. Les jurés vont arriver impressionnés par ce qu'ils ont entendu à la télévision et lu dans les journaux. Aux Etats-Unis, même si le procès dure un mois, les jurés vivent complètement coupés de tout. A la charge de l'Etat, mais reclus complètement. Dans n'importe quel autre dossier, tu as le droit d'être jugé deux fois, dans le système français, dans la mesure où on dit que les jurés représentent le peuple souverain, il n'y a pas de cour d'appel. Tu risques la réclusion à perpétuité sans pouvoir faire appel ! Il ne faut pas oublier que la cour de cassation n'est pas un autre degré de ju-ridiction. C'est un organisme qui régule, qui voit si tout a été conforme au droit, si on a répondu aux questions. Or, en assises, on n'a pas le droit de juger deux fois. C'est pourquoi la cour de cassation casse souvent les décisions de la cour d'assi-ses quand elles lui semblent choquantes. Elle prend toujours un petit prétexte pour casser et renvoyer à une autre cour, dans un autre lieu géographique.