In Libro Veritas

Tolkien

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Tolkien et la psychanalyse

Bilbo sort du ventre de sa mère (son trou de Hobbit qu'il regrette tout au long du voyage) pour aller tuer le dragon qui possède désormais l'or des Nains. Il était bien au chaud dans son trou, mais à cause de ce maudit Gandalf, il lui a fallu traverser la forêt pleine de dangers, de Trolls mangeurs d'hommes, de loups affamés et de gobelins féroces. Lors de cette quête vers l'âge adulte, il connaîtra le pouvoir grâce à l'anneau qui rend invisible.
Tolkien affirmait qu'il était un Hobbit. Il n'a jamais dit qu'il était Bilbo, mais on peut aisément le croire en constatant que ce dernier transmet l'anneau à Frodon dans "Le seigneur des anneaux" et tente d'écrire un livre qui rapporte ses aventures. Comme Tolkien, il a du mal à le terminer et finira par le laisser faire à son deuxième lui-même, Frodon. Mais que cherchait donc Tolkien?
Tout jeune enfant, il perdit son père et, comme pour compenser cette absence, la religion joua un rôle de plus en plus important dans la vie de Mabel, sa mère. Elle entraîna son fils Ronald dans cette foi. Mais la vie continua à être cruelle pour l'écrivain qui perdit sa mère et qui fut élevé par un prêtre, le père François. La religion, qui le tint jusqu'à la fin de ses jours avait remplacé son père. Le jeune homme Ronald est amoureux d'Edith, plus âgée que lui, et ils se voient en cachette. Quand le père François l'apprend, il le leur interdit. Après leur mariage qui finira par survenir, Ronald apprendra qu'Edith est fille illégitime; elle n'a donc pas de père. Il aimait beaucoup Edith qu'il mit en scène dans le "Silmarillion" à travers le personnage de Luthien dans le conte "Beren et Luthien".
Bien des années plus tard, à la mort de son épouse, il écrivit à son fils: "La tristesse et la souffrance de notre enfance, dont nous avons trouvé l'un par l'autre notre délivrance sans jamais vraiment guérir des blessures qui se révélèrent plus tard comme des infirmités: les souffrances que nous avons endurées dès la naissance de notre amour.(...)"
Mais Tolkien avait deux vies, la fameuse dualité de sa personnalité. Il y avait le père de famille, l'amoureux de sa femme, et, le compagnon d'autres hommes dans les débats intellectuels et spirituels, "une société mâle, universitaire et turbulente", comme le souligne Humphrey Carpenter, qui rajoute: "Il maintint toujours une barrière entre les deux versants de sa vie (...) S'il (...) avait mieux montré (à Edith) son côté "rat de bibliothèque", s'il lui avait fait connaître ses amis, elle aurait mieux supporté la place que tout cela prit dans son mariage." Plus loin dans sa biographie, Carpenter précise: "Elle (Edith) voyait bien qu'une part de lui-même ne devenait vivante qu'en compagnie des hommes de son genre. Plus précisément, elle remarqua son affection pour Jack Lewis et lui en voulut."
Tout cela est très net dans l'oeuvre de Tolkien, faite d'aventures exclusivement masculines, de combats virils d'où les femmes sont quasiment absentes. Les rares femmes présentes jouent un rôle fondamental dans la psychologie de l'histoire sans être des partenaires sexuels des protagonistes. Cela n'est pas étonnant non plus quand on sait le rôle central joué dans la psychologie de l'écrivain par la religion et sa mère. Une fois de plus, Carpenter l'évoque dans la biographie: "A un certain niveau on ne peut expliquer sa foi catholique que comme une question spirituelle; à un autre, elle était liée de près à son amour pour sa mère qui avait fait de lui un catholique et qui était morte (croyait-il) pour sa religion. Et, de fait, on peut voir son amour pour elle comme une des lignes directrices de sa vie et de son oeuvre."
Les grands symboles psychanalytiques du rêve sont constamment présents dans les aventures de Bilbo et celles de Frodon. Cavernes et grands arbres, eau stagnante et courante, miroir de l'âme et aigles qui sauvent les héros des loups, passages de fleuves et de rivières, dragon qui dort dans une caverne. À l'instar de Lovecraft, mais sur un tout autre registre, Tolkien a dû utiliser ses rêves pour inventer ses merveilleuses histoires.
A la lumière de la psychanalyse, deux personnages jouent un rôle déterminant dans la construction et la mise en scène de l'oeuvre, tel un rêve réalisé (au sens strict du réalisateur de cinéma) par l'inconscient. Il s'agit de Gollum, personnage qui fait la liaison entre "Bilbo" et le "Seigneur des anneaux", et de Galadriel, femme jouant le rôle de révélateur.
Dans "Bilbo", l'affreux Gollum possédait l'anneau. Mais il l'avait perdu, ou plutôt, ce dernier s'était séparé de lui. C'est Bilbo qui le ramassa dans l'horrible tunnel des gobelins. "Même dans les tunnels et les cavernes que les gobelins ont faits pour leur propre compte, vivent d'autres créatures inconnues d'eux, qui se sont faufilées de l'extérieur afin de séjourner dans les ténèbres." C'est le cas du vieux Gollum, "une créature petite et visqueuse". Cette créature fut autrefois un homme. Quelle déchéance! C'est l'Anneau qui en fut responsable. Gollum vécut près de l'eau noire d'un lac souterrain. Il se nourrissait des poissons aveugles du lac et ne dédaignait pas de déguster un gobelin par-ci par-là en le surprenant par derrière après s'être rendu invisible grâce à l'Anneau. Ce Gollum "se parlait toujours à lui-même, n'ayant pas d'autre interlocuteur". Bilbo rencontra cette créature qui l'aurait bien croqué, mais il tenait en main une épée. Alors ils se lancèrent dans le jeu des énigmes, jeu sacré. Bilbo réussira à fuir grâce à l'Anneau. Gollum jouera un rôle décisif dans la fin du "Seigneur des anneaux". Il est curieux qu'entre les deux oeuvres, Tolkien fît ainsi de Gollum un maillon décisif dans la chaîne de la trame de son récit. En racontant à Frodon l'histoire de l'Anneau, Gandalf lui apprit que Gollum y avait joué un rôle décisif. L'Anneau fut perdu dans les sombres étangs parmi les Champs d'Iris. Sméagol et Déagol étaient amis. Sméagol ne s'intéressait qu'à ce qu' il se passait en bas: sous la terre et sous l'eau. Il était donc prédestiné à devenir Gollum. En pêchant, Déagol trouva l'Anneau au fond de l'étang. Sméagol le réclama et n'obtenant pas satisfaction, il tua son ami pour lui voler l'objet. Il profita des pouvoirs de l'Anneau et se fit chasser de chez lui. Détestant le soleil, il se réfugia sous terre: "Il monta donc de nuit jusqu'aux hautes terres, et il trouva une petite caverne d'où coulait la sombre rivière; et il se glissa comme un ver dans le coeur des montagnes et disparut de la connaissance de quiconque. L'Anneau descendit avec lui dans les ombres, et même celui qui l'avait fabriqué, quand son pouvoir eut commencé de décliner, ne put rien en savoir." Mais, tout de même! Gollum n'est pas un Hobbit! Si! Rétorque Gandalf, et d'expliquer: "Il y avait bien des choses très semblables dans le fond de leurs pensées et de leurs souvenirs. Ils se comprirent remarquablement bien (...)(Gollum et Bilbo). Pensez aux énigmes qu'ils connaissaient l'un et l'autre (...)"
Voilà donc bien un personnage qui joue remarquablement bien le rôle du complexe inconscient qui maintient oublié longtemps quelque chose de néfaste, ici l'Anneau, qui l'a corrompu lui-même et qui remonte à la surface. Une fois l'objet retourné à la surface, l'inconscient Gollum, ce glouglouteur, ne lâchera plus les protagonistes jusqu'au moment où il retrouvera l'Anneau et se détruira avec lui. Voilà donc la cause de la névrose: le Pouvoir Ténébreux de l'Anneau, son effet sur l'inconscient: Gollum. Il ne manque plus que le psychanalyste.
Ce rôle est joué par Galadriel. Une femme, et quelle femme! Gollum apparaît déjà dans "Bilbo", la Dame Galadriel seulement dans le livre II du "Seigneur des anneaux". Galadriel, la Dame de Lorien vivait à Caras Galadhon avec le Seigneur Celeborn. Ce sont des Elfes éternels. Pour les atteindre, il fallait monter un interminable escalier... "C'est une longue ascension pour qui n'est pas accoutumé à pareils escaliers, mais vous pourrez vous reposer en chemin." Annonça Haldir à ses compagnons. Lorsque la Dame parla, les compagnons de la Communauté de l'Anneau constatèrent que "Sa voix était claire et harmonieuse, mais plus profonde qu'il n'est habituel aux femmes." Cette femme est si impressionnante que Sam a rougi sous son regard et Pippin, l'ayant remarqué, se moqua de lui. Sam lui expliqua: "J'avais l'impression de ne rien avoir sur moi, et je n'aimais pas ça. Elle semblait regarder à l'intérieur de moi et me demander ce que je ferais si elle me donnait la chance de m'envoler vers chez nous dans la Comté." Cette femme (déesse?) extraordinaire fabriqua un miroir de l'âme en remplissant une vasque de l'eau du ruisseau et en soufflant dessus: "Voici le miroir de Galadriel (...)" Dit-elle. Regarder ce miroir ou s'allonger sur le divan, ça se ressemble... Sam y vit Ted Rouquin qui coupait des arbres! Voici ce qu'y vit Frodon, entre autres: "L'obscurité tomba. La mer se souleva et une grande tempête fit rage. Puis il vit, détachée sur le soleil qui descendait, rouge sang, dans des nuages fuyants, la silhouette noire d'un grand vaisseau aux voiles lacérées montant de l'ouest. Puis une large rivière, coulant à travers une ville populeuse. Puis une forteresse blanche avec sept tours. Puis derechef un navire aux voiles noires. (...) Mais soudain, le Miroir devint totalement noir (...) Dans l'abîme noir apparut un Oeil Unique qui grandit lentement, jusqu'à occuper presque tout le miroir." Quel rêve!
Lorsque la Communauté repartit, Dame Galadriel offrit des cadeaux à tout le monde. Deux d'entre eux seront décisifs dans l'avenir, sans parler des bijoux et fanfreluches. Sam reçut une boîte de terre qui aura permis, avec la graine qu'elle contenait de replanter l'arbre du Champ de la Fête et bien d'autres. Elle offrit à Frodon une fiole de la lumière de l'étoile d'Eärendil fixée dans des eaux de sa source. Elle saura apporter la lumière dans les ténèbres.
Ceci dit, si Galadriel fait rougir Sam par son regard perçant, les symboles de la fécondité sont nombreux dans l'oeuvre de Tolkien. Ainsi, les Ents-femmes, (les Ents sont les gardiens des arbres) étaient de merveilleux jardiniers. Hélas, les Ents ont perdu les Ents-femmes. Mais on ne saura jamais pourquoi ni comment.
L'eau est source de vie bien sûr, mais aussi souvent source de mort, particulièrement, l'eau morte des Marais des Morts sur lesquels des chandelles invisibles, les chandelles des cadavres, éclairaient ce lieu sinistre. "Il y a dans l'eau des choses mortes, des faces mortes, dit-il avec horreur. Des faces mortes." De même les obsèques de Boromir se sont déroulées sur la rivière à laquelle son corps fut confié sur une embarcation qui l'emmena jusqu'à l'océan. Il faut attendre le livre VI du "Seigneur des anneaux", pour que des idylles amoureuses se nouent. Faramir et Eowyn de Rohan se marièrent, de même que Sam et Rosie. Frodon lui, se contenta de terminer le livre de Bilbon. Pourtant, dès le début du livre II, "soudain il parut à Frodon qu'Arwen se tournait de son côté, et la lumière des yeux de la jeune fille tomba de loin sur lui et lui perça le coeur. Il resta immobile sous le charme (...)" Désolé, cela n'eut pas de suite...
Finalement toute l'histoire, tous ces contes de la quête de l'Anneau ne constituent-ils pas un rêve, un gigantesque, fantastique rêve interminable et complexe que Tolkien a mis douze années à faire pour nous le transmettre dans de merveilleux livres?
N'est-ce pas Eomer qui dit, dans le livre III du "Seigneur des anneaux" que "Les rêves et les légendes surgissent à la vie, de l'herbe même".