In Libro Veritas

Tolkien

Par Pelosato Alain

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Tolkien et l'écologie

Nous avons vu dans l'article "Tolkien et l'idéologie" que l'écrivain avait une conception précise de la société idéale: une société agricole autosuffisante, basée sur la propriété privée mais répartie avec justice pour satisfaire les besoins vitaux de chacun. Pour que cette société reste stable, sa production ne doit jamais augmenter, ce qui permet d'atteindre deux buts: celui de ne pas évoluer vers la société capitaliste industrielle (espérance un peu naïve...) et celui de ne pas épuiser les ressources de la nature et donc de respecter celle-ci. Voilà donc une vision sociale et une idéologie bien connue de nos jours et traduite en programmes électoraux par les partis dits "écologistes". Bien sûr cette société, celle des Hobbits, est constamment en danger à cause des pouvoirs de l'Anneau, le Pouvoir Ténébreux du Prince Noir de Mordor. Et il faut de nombreuses batailles guerrières pour s'en débarrasser, mais ce n'est pas cette solution que le destin a choisi pour résoudre ce grave problème. Encore qu'au retour, nos sympathiques Hobbits auront à remettre de l'ordre dans la Comté par la violence. Tout cela explique l'attirance de ces textes chez nos contemporains. Tolkien a le mérite de présenter une telle société à une époque où l'écologisme n'était pas à la mode, même inexistant.
Cette première citation du "Seigneur des anneaux" nous mettra tout de suite dans l'ambiance: "Contemplant (la vallée), je vis qu'alors qu'autrefois elle était verte et belle, elle était à présent remplie de puits et de forges". Cette industrie (que Tolkien n'aime pas) est bien sûr au service du mal, au service du Prince Noir de Mordor. De même Sylverbarbe (nous y viendrons plus loin) en parlant de Saroumane, déclare: "Il a un esprit de métal et de rouages; et il ne se soucie pas des choses qui poussent.(...) Et il est clair maintenant que c'est un traître noir." Et La Pustule (avec un nom pareil, il ne saurait être sympathique) a fait venir les Hommes de Sharcoux dans la Comté, "Et ils déversent des ordures exprès; ils ont pollué toute l'Eau inférieure, et ça descend jusque dans le Brandevin. S'ils veulent faire de la Comté un désert, ils prennent le chemin le plus court." Et voilà, ce sont bien les Hommes, envoyés par le Pouvoir des Ténèbres qui apportent la pollution qui détruit la nature.
L'écologie chez Tolkien est donc plus une vision sociale que scientifique. D'ailleurs, s'il se donne le mal de citer quelques espèces de la faune et de la flore de la forêt, il ne montre jamais une véritable connaissance de cette science de l'écologie.
Les végétaux sont le plus souvent nommés, et les arbres sont l'objet de toute son attention, à tel point qu'il en fait de véritables personnages. Il y a des bûcherons dans "Bilbo", non pas de grossiers assassins d'arbres, mais de véritables jardiniers de la forêt. La forêt de pins est la première rencontrée, puis, de grands et vieux chênes, une futaie de hêtres (futaie qui montre la présence de bûcherons). Dans "Le seigneur des anneaux", les essences sont plus nombreuses: les ormes, les sapins, les saules, les vieux cèdres (sont-ils toujours vieux?). Puis, que ce soit dans l'un ou dans l'autre, les arbustes sont plus souvent nommés pour leurs baies: mûre, noix, aubépine, sorbier. Les arbres ont leurs gardiens: les Ents, dont l'un d'entre eux se nomme Sylverbarbe. Voici comment Tolkien décrit ce dernier: " Sa forme était semblable à celle d'un Homme, presque d'un Troll, de haute taille, quatorze pieds au moins, très robuste, avec une haute tête et presque pas de cou. Il était difficile de dire s'il était vêtu d'une matière ressemblant à une écorce verte et grise ou si c'était sa propre peau. En tout cas, les bras, à une certaine distance du tronc n'étaient pas ridés, mais recouverts d'une peau lisse et brune. Les grands pieds avaient sept doigts chacun. La partie inférieure de la longue figure était couverte d'une vaste barbe grise, broussailleuse, presque rameuse à la racine, ténue et mousseuse à l'extrémité. Mais sur le moment, les Hobbits ne remarquèrent que les yeux. Ces yeux profonds les examinaient à présent, lents et solennels, mais très pénétrants. Ils étaient bruns, traversés d'une lueur verte." Et Pippin, rapporte l'impression qu'il ressentit: "On aurait dit qu'il y avait derrière, un énorme puits rempli de siècles de souvenirs et d'une longue, lente et solide réflexion; mais la surface scintillait du présent: comme le soleil qui miroite sur les feuilles extérieures d'un vaste arbre ou sur les ondulations d'un lac très profond." N'est-ce pas là une magnifique description de l'idée que nous pouvons avoir (mais que, peut-être, nous avons beaucoup plus de mal à exprimer) d'un très vieil arbre. Et ces Ents, en devenant vieux, finissent par devenir des Huorns, presque des arbres. Tolkien ne manque jamais une occasion de réprouver l'abattage anarchique des arbres. Il le fait par la bouche de Sylverbarbe: "Aux lisières, ils (les gens de Saroumane) abattent des arbres - de bons arbres (...) Bon nombre de ces arbres étaient mes amis." Puis, dans "Le retour du roi", "La perte et le dommage principaux étaient les arbres, car sur l'ordre de Sharcoux (Saroumane) ils avaient été férocement coupés dans la Comté." D'autres végétaux sont cités, sans érudition particulière: l'oseille, la fraise des bois, le thym, la sauge, la marjolaine et le soleil jaune, les fougères, le trèfle, le sainfoin, l'incarnat, le mélilot blanc, l'iris, le laurier. Bien sûr, il est question d'herbes aromatiques (elles sont citées ici), notamment pour faire un ragoût de lapin dont nous ne connaîtrons pas la recette, et d'une herbe médicinale cicatrisante appelée Athelas.
Puis, il y a la faune. Les vertébrés d'abord: loups appelés Wargs, alliés des terribles gobelins, des aigles qui sauvent nos héros (ils sont bien obligés de leur donner de la viande à manger, ce qui ne semble pas trop déranger les principes des Hobbits), des lapins et des lièvres, des ours, des cerfs, des écureuils (immangeables!), des poissons, des chauves-souris, une biche et des faons, une grive (qui servira de messager), des étourneaux et des pinsons, des "charognards", des corbeaux et des corneilles, des blaireaux, une loutre, des cygnes et... un dragon qui est lui-même une catastrophe écologique! Les invertébrés ensuite: les abeilles et leurs faux-bourdons, les mouches et les araignées, des papillons dont le "mars-pourpre" "qui recherche les cimes des forêts", des escargots.
Une liste à la Prévert qui montre le soin que prend Tolkien à bien montrer l'intérêt écologique qu'il porte à sa société, le même souci qui le conduit à produire de magnifiques cartes géographiques du pays, support des sociétés qu'il a inventées.
Ce qui est le plus merveilleusement écologique chez Tolkien, c'est la présence d'un réseau serré de cours d'eau, fleuves et rivières que nos héros doivent traverser ou suivre leur cours en suivant la berge ou par la navigation. Un passage de "Bilbo" montre la connaissance qu'avait l'écrivain de la morphologie des fleuves et des conflits d'usage de leur cours. Etant passionné de cours d'eau, je ne peux résister au plaisir de cette longue citation: "La conversation roulait entièrement sur le trafic qui allait et venait sur le cours d'eau et sur l'accroissement de la circulation sur la rivière, à mesure que les routes de l'est à Mirkwood disparaissaient ou étaient à l'abandon; et sur les querelles entre les Hommes du lac et les Elfes de la Forêt au sujet de l'entretien de la Rivière et de la Forêt et des soins à apporter aux berges. Ces régions avaient beaucoup changé dans les années récentes et depuis les dernières nouvelles qu'avait eues Gandalf. De grandes crues et des pluies diluviennes avaient gonflé les eaux qui coulaient vers l'est; il y avait eu aussi un ou deux tremblements de terre (que d'aucuns attribuèrent au dragon - accompagnant leur évocation d'une malédiction et d'un sinistre signe de tête en direction de la Montagne). Les marais et les fondrières s'étaient étendues de plus en plus largement de part et d'autre. Les sentiers avaient disparu, de même que maints cavaliers et voyageurs qui avaient tenté de trouver les chemins pour traverser. La route des elfes à travers la forêt, que les nains avaient suivie sur les conseils de Beorn, arrivait maintenant à une fin incertaine et peu fréquentée à l'orée orientale de la forêt; seule la rivière offrait encore un moyen sûr pour se rendre au nord, des lisières de Mirkwood aux plaines dominées par la Montagne qui s'étendaient au-delà, et la rivière était gardée par le roi des Elfes de la Forêt." Voilà la conversation qu'entend Bilbo, caché dans un des tonneaux assemblés en un grand radeau pour descendre la rivière vers le lac des Hommes...
Tolkien évoque également quelques niveaux trophiques. Les Hobbits sont plus ou moins végétariens, les voyageurs mangent le lembas, pain de voyage des Elfes qui nourrissait et donnait grande endurance, les Trolls mangent les hommes, Gollum mange des poissons et des gobelins, les loups mangent tout, les aigles mangent des lapins et des lièvres, les papillons et les abeilles butinent les fleurs, les araignées mangent les mouches (sauf les géantes qui mangent les Hobbits), les écureuils sont immangeables aux Hommes, Elfes, Nains et Hobbits, la grive mange des escargots.
Enfin, dans une scène centrale de l'histoire du "Seigneur des anneaux", la belle Galadriel fait des cadeaux aux membres de la Communauté de l'Anneau, cadeaux qui s'avéreront décisifs pour leur avenir. Le plus étonnant, est celui qui est offert au serviteur de Frodon, Sam: "Il y a dans cette boîte de la terre de mon verger, et elle est sous l'influence de la bénédiction que Galadriel est encore en état de conférer. (...) Reverriez-vous tout stérile et devenu désert, il y aura peu de jardins en Terre du Milieu dont la floraison puisse rivaliser avec celle du vôtre, si vous y répandez cette terre."
Tolkien est plus écologiste sur le plan idéologique que sur le plan scientifique. L'écologie scientifique n'est pas un domaine où il montre la même érudition que dans celui de la philologie qui était sa spécialité. Son écologie tiendrait plutôt de la biogéographie du XIXème siècle, qui donnera naissance plus tard à l'écologie, et de la philosophie d'Aristote: pour chaque espèce "une seule et même fin se trouve réalisée à chaque fois, mais de façon différente, selon les moyens plus ou moins adéquats dont elle dispose."(Dictionnaire des philosophes PUF)


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