In Libro Veritas

Tolkien

Par Pelosato Alain

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Table des matières
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Tolkien et l'idéologie

John Ronald Reuel Tolkien ne s'est jamais occupé de politique. Il ne semble d'ailleurs pas aimer les discours comme il l'indique dans "Bilbo le Hobbit": "C'était le style de Thorïn, nain important (souligné par moi). Si on lui en avait laissé la liberté, il aurait sans doute continué ainsi tant qu'il aurait eu du souffle, sans rien dire qui ne fût déjà connu de tous." Autrement dit, les gens importants qui prononcent des discours, donc, des hommes (ou des nains) politiques, parlent pour ne rien dire. Et Tolkien précise bien tout au long de son oeuvre de quelle politique il s'agit quand elle ne lui plaît pas. Toujours, dans "Bilbo", il parle de cette "rage des gens riches qui, possédant bien plus que ce dont ils peuvent jouir, perdent soudain ce qu'ils avaient depuis longtemps sans jamais s'en servir ou sans en avoir jamais eu besoin." C'est clair non? Même les porte-monnaie des Trolls (car ils en ont un...) ont de la malice... Le Vieux Maître des Hommes de la cité du lac, "étant de l'espèce qui est sujette à pareille maladie, (...) avait attrapé le mal du dragon: il avait pris pour lui la plus grande partie de l'or, s'était enfui avec et était mort d'inanition dans le désert, abandonné de ses compagnons." Enfin, ce qui causera la perte de la Comté, c'est le développement de l'esprit de lucre (d'aucuns disent capitaliste...) sous l'effet du pouvoir des ténèbres. Ainsi, ce La Pustule, "il semble qu'il voulait tout posséder en personne, et puis faire marcher les autres." La Pustule, par qui tout avait commencé, s'est donc rapidement enrichi, et, pour asseoir son pouvoir, le Seigneur Ténébreux de Mordor envoya des Hommes pour exercer la violence inhérente à tout pouvoir imposé de force. Et non seulement la violence et l'immoralité s'installent, mais aussi, horreur!, une véritable industrie: "Ils sont toujours à marteler et à émettre de la fumée et de la puanteur, et il n'y a plus de paix à Hobbitbourg, même la nuit. Et ils déversent des ordures exprès; ils ont pollué toute l'Eau inférieure (...)" Voilà donc qui est clair et le parti écologique bien pris. Mais nous développerons cet aspect dans l'article suivant.
Avant les évènements rapportés ci-dessus, et dus à l'emprise du Pouvoir Ténébreux, l'organisation politique de la Comté, pays des Hobbits, ces Semi-Hommes, est très simple: "La Comté, n'avait guère à cette époque de "gouvernement". Les familles géraient pour la plus grande part leurs propres affaires. Faire pousser la nourriture et la consommer occupaient la majeure partie de leur temps. Pour le reste, ils étaient à l'ordinaire généreux et peu avides, et comme ils se contentaient de peu, les domaines, les fermes, les ateliers et les petits métiers avaient tendance à demeurer les mêmes durant des générations." Une société agricole de propriété privée, mais répartie entre tous ses membres. Mais son équilibre est fragile et la moindre tentative d'appropriation de biens en plus des simples besoins quotidiens entraîne violence et pollution. Pour être complet, voyons ce que sont les Hobbits.
"Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l'ancien temps que de nos jours; car ils aiment la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée: une campagne bien ordonnée et bien mise en valeur était leur retraite favorite. Ils ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n'aiment pas davantage les machines dont la complication dépasse celle d'un soufflet de forge, d'un moulin à eau ou d'un métier à tisser manuel, encore qu'ils fussent habiles au maniement des outils." Et encore: "Le goût du savoir (autre que la généalogie) était peu prononcé parmi eux (...)"
Interrogeons Tolkien pour savoir ce qu'il en pensait, lui. Voici ce qu'il répond: "En fait, je suis un hobbit (...) en tout sauf en taille. J'aime les jardins, les arbres, les cultures non mécanisées; je fume la pipe, j'aime la bonne nourriture simple (pas congelée) et je déteste la cuisine française (...)" D'ailleurs, Tolkien appelle la maison du Hobbit "Bag's End" (Cul de Sac) le nom de la ferme de sa tante Jane dans le Worcestershire. Et, il ajoute: "Les Hobbits sont simplement des Anglais de la campagne rapetissés pour indiquer l'étroitesse habituelle de leur imagination."
Nous connaissons donc l'utopie de Tolkien: il rêve d'une société agraire non mécanisée, un système de production du type du Moyen Âge sans le pouvoir autoritaire de la féodalité. Il veut le beurre et l'argent du beurre.
Son oeuvre "Bilbo le Hobbit" est la description de cette société qui cohabite avec d'autres espèces intelligentes qui possèdent d'autres organisations: les Nains et les Elfes éternels qui ont un roi, comme les Hommes d'ailleurs. Chaque espèce a sa langue, mais le créateur a bien fait les choses puisqu'il a prévu un Langage Commun, ce qui n'existe pas dans notre monde... "Le seigneur des anneaux" est l'histoire d'une grande bataille politique pour le pouvoir symbolisé par l'anneau: la coalition des Nains, des Elfes et des Hommes réussira-t-elle à mettre en échec le pouvoir de Sauron, le Seigneur Ténébreux de Mordor? Guerres et batailles, courses et quêtes ne serviront à rien: seule la générosité de Sam qui n'exécutera pas Gollum permettra à la cupidité de celui-ci de sauver le monde de l'emprise du Pouvoir Ténébreux. Selon Tolkien, rien ne sert donc de lutter, seul le destin est maître de toutes choses... C'est que, à l'image de la vie de Tolkien, son histoire est tout entière imprégnée des valeurs sociales du catholicisme. Cela explique son succès auprès des peuples chrétiens de la vieille Europe par la combinaison de cette idéologie avec le magnifique socle des mythes et légendes païens de ces mêmes peuples. Nous retrouvons là la dualité du personnage Tolkien: l'idéologie chrétienne de son oeuvre, mise en forme par des légendes païennes, prend souche sur les deux fonds de notre culture: celui, archaïque, de notre enracinement à la terre nourricière, nourri de toutes ses croyances païennes, et celui du christianisme qui a combattu, et souvent composé avec l'autre.
Sam est le serviteur de Frodon. Les serviteurs existent donc dans la société "idéale" de Tolkien. Il faut bien justifier cette existence. Alors, tout au long du "Seigneur des anneaux", Sam emploie un langage "populaire" et simpliste par rapport à son maître. C'est donc normal qu'il y ait un maître et un valet, non? Sam, donc, épargna la vie de Gollum (nous verrons ce que symbolise cette créature du point de vue de la psychanalyse). Pourquoi? Parce qu'il a eu pitié, mais aussi parce qu'il a suivi les préceptes de Gandalf, le magicien qui répondit à Frodon affirmant que Gollum méritait la mort: "Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins." Tolkien, lui, prévoyait déjà la fin de son oeuvre au début de son premier tome. Les Hobbits sont pacifistes. " Jamais les Hobbits d'aucune sorte n'avaient été belliqueux et ils ne s'étaient jamais battus entre eux." Ils ne tuent pas, même pour manger. Bilbo ne blesse ni ne tue qui que ce soit. Il joue les entremetteurs pour éviter la guerre, mais cela ne marche pas et, de toute façon, il ne participe pas à la bataille. Ce n'est pas lui qui tue le dragon, mais un Homme du village lacustre attaqué par la bête maléfique... Frodon déclare à la fin du "Seigneur des anneaux": "Aucun Hobbit n'en a jamais tué un autre exprès dans la Comté, et cela ne doit pas recommencer maintenant." Enfin, le roi Théodon déclare avant la bataille: "Je devrais aussi m'attrister, car, quelle que soit la fortune de la guerre, ne se terminera-t-elle pas de telle sorte qu'une grande partie de ce qui était beau et merveilleux disparaîtra à jamais de la Terre du Milieu?" Tolkien n'aimait pas la guerre et il savait de quoi il parlait parce qu'il l'avait f aite. Elle lui apporta une grande souffrance physique et psychologique. Avant même de la faire, au régiment en Angleterre, il écrivait à sa future épouse Edith: "Parmi mes supérieurs, les gentlemen sont inexistants, et même les êtres humains sont rares." Il débarqua à Calais le mardi 6 juin 1916. Il connaîtra les tranchées et l'attaque sous le feu de l'ennemi, l'horreur de la première boucherie mondiale. Le vendredi 27 octobre, il eut la chance d'attraper la fièvre des tranchées et fut rapatrié à l'arrière pour se faire soigner. Cette horreur de la guerre se retrouve dans son oeuvre.
Tolkien est Anglais, il aime donc la reine, c'est pourquoi il munit toutes les sociétés autres que celle des Hobbits de rois ou de seigneurs. Le Seigneur des Ténèbres a des esclaves, ce que n'approuve pas le créateur des sociétés du "Seigneur des anneaux" qui aime aussi la démocratie - toujours cette dualité. Toutes ses histoires sont donc émaillées de réunions et de débats organisés pour prendre des décisions. Dans "Bilbo", pour le pouvoir, le Maître affronte Barde l'Archer dans une joute oratoire digne de la chambre des Communes. Le Conseil des Elfes, Nains, Hommes et Hobbits doit "trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde", car, comme le déclare le méchant magicien Saroumane à Gandalf: "Le temps des Elfes est fini, mais le nôtre est proche: le monde des Hommes, que nous devons gouverner. Mais il nous faut le pouvoir, le pouvoir de tout ordonner comme nous l'entendons." Le temps des Hommes, nous le vivons aujourd'hui, mais qui a le pouvoir de tout ordonner? "Un nouveau pouvoir se lève (poursuit Saroumane). Contre lui, les anciens alliés et les anciennes politiques ne nous serviront de rien." Même les Ents, ces êtres bizarres ressemblant à des arbres et gardiens de ces derniers, possèdent une Assemblée démocratique: la Chambre des Ents dont les débats et délibérations sont très longs. Cette instance finira par décider de participer à la lutte contre le Pouvoir Ténébreux. Et plus tard, presque à la fin, le Prince Imrahil, Eomer, Gandalf, Aragorn et les fils d'Elrond tinrent conseil...
Contrairement à "Bilbo" qui raconte une histoire de reconquête, par les Nains, de leur trésor gardé par le dragon, "Le seigneur des anneaux" raconte une longue bataille pour le pouvoir. Le symbole du pouvoir ténébreux est l'anneau volé et perdu par Gollum, anneau que Bilbo a trouvé et transmis à Frodon. Cet anneau rend éternel mais exerce une influence maléfique sur son détenteur. Il faut trouver le moyen de le détruire pour défaire le pouvoir du Seigneur Ténébreux Sauron. Plus la quête de ce moyen avance et plus le pouvoir des ténèbres s'étend. Le salut viendra de celui qui a apporté l'anneau: Gollum. Ainsi, le cercle est bouclé, le destin a fait son oeuvre. Mais que sont les hommes dans ce vaste univers?
"Vous n'êtes, après tout, qu'un minuscule individu dans le vaste monde... Dit Gandalf.
- Dieu merci! " Dit Bilbo en riant.
Et il lui tendit le pot à tabac."



Toute les citations sont tirées de "Bilbo le Hobbit" et du "Seigneur des anneaux" de Tolkien et de "J.R.R. Tolkien, une biographie" de Humprey Carpenter.


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