In Libro Veritas

Gilles de Rais

Par Pelosato Alain

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

...

Un enfant abandonné. Tel fut le sort de Gilles de Rais. Né en 1404 au château de Machecoul, aux confins de la Bretagne et de l'Anjou, il perd son père à l'âge de onze ans. Sa mère se remarie aussitôt avec un sieur d'Estouville et abandonne Gilles et son frère René. Son aïeul Jean de Craon, seigneur de Champtocé et de La Suze, personne très âgée, devient son tuteur. Ce vieillard débonnaire et distrait ne s'occupe pas de cet adolescent abandonné à lui-même et dont il se débarrasse en le mariant à Catherine de Thouars le 30 novembre 1420. Gilles n'a alors que seize ans, mais est le plus riche des barons de France ! Ce qui ne manque pas de le faire accueillir à bras ouverts par le Dauphin, roi pauvre s'il en est... Charles VII, sans argent, dénué de prestige manque totalement d'autorité. La France, exténuée par les massacres et récemment ravagée par la peste n'en peut plus. Et puis, il y a l'Angleterre, "qui, semblable à ce poulpe fameux, le Kraken, émerge de la mer et lance, au-dessus du détroit, sur la Bretagne, la Normandie, une partie de la Picardie, l'Île-de-France, tout le Nord, le centre jusqu'à Orléans, ses tentacules dont les ventouses ne laissent plus, en se soulevant, que des villes taries, que des campagnes mortes."*

La cour se console de sa misère nationale dans les orgies et le jeu. "Que pouvait-on attendre, du reste, d'un roi somnolent et déjà fané, - issu d'une mère infâme et d'un père fol ?" Huysmans décrit le portrait de ce roi exposé au Louvre : "Cette honteuse gueule où je démêlais un groin de goret, des yeux d'usurier de campagne, des lèvres dolentes et papelardes, dans un teint de chantre. Il semble que Fouquet ait représenté un mauvais prêtre enrhumé et qui a le vin triste ! - On devine que ce type dégraissé et recuit, moins salace, plus prudemment cruel, plus opiniâtre et plus fouine, donnera celui de son fils et successeur, le roi Louis XI. Il est l'homme qui fit assassiner Jean sans Peur et qui abandonna Jeanne d'Arc ; cela suffit pour qu'on le juge !"
Le riche Gilles de Rais leva des troupes à ses frais et se trouva dans l'Anjou et le Maine face aux Anglais, d'où il dut s'enfuir, écrasé par le nombre de ses adversaires. De retour auprès de Charles, celui-ci lui confie la garde et la défense de la Pucelle. Il ne la quitte plus, il est avec elle de toutes les batailles et aussi à Reims, le jour de son sacre, où il fut nommé par le Roi, Maréchal de France. A vingt-cinq ans !
"Voilà un homme dont l'âme était saturée d'idées mystiques - toute son histoire le prouve. - Il vit aux côtés de cette extraordinaire garçonne dont les aventures semblent attester qu'une intervention divine est dans les événements d'ici-bas possible." Il voit les plus farouches guerriers, les plus brutales armées obéir à cette frêle Pucelle ! Il avait bien conscience d'être aux côtés d'une sainte...
Après l'exécution de Jeanne d'Arc, personne ne sait ce que devint Gilles. On le retrouve à l'âge de vingt-six ans dans le château de Tiffauges. "En même temps que les méfaits vont commencer, l'artiste et le lettré se développent en Gilles, s'extravasent, l'incitent même sous l'impulsion d'un mysticisme qui se retourne (souligné par moi), aux plus savantes des cruautés, aux plus délicats des crimes."
Seul raffiné dans un monde de brute, il ne se passionne que pour l'art, les objets rares, la musique d'église. Il écrit même un traité sur l'art d'évoquer les démons. Sa bibliothèque est d'une richesse inouïe pour cette époque "où la lecture se confine dans la théologie et les vies de Saints."
Entouré d'une somptueuse cour, gardé par deux cents soldats, accompagné par tout le clergé d'une métropole et de richesses fabuleuses, Gilles de Rais vivait somptueusement dans son domaine de Tiffauges.

Toutes ces dépenses finirent par le ruiner. Il emprunta à l'usurier et au bourgeois. Pour rembourser il vendit son immense domaine petit à petit. Sa famille supplia le roi d'intervenir pour faire cesser cette braderie. Charles lui interdit ainsi de vendre aucune forteresse, aucun château. Cela fit l'affaire du principal créancier de Gilles, Jean V, duc de Bretagne, qui fut, en sous main, seul acquéreur et put ainsi fixer les prix à sa convenance... Gilles, pris comme un rat, en voulut ainsi à sa famille dont il ne s'occupera plus désormais. Sa cour, jalouse de ses richesses, le roi capable d'abandonner Jeanne, blessé de son aide passée, tous furent trop heureux de se venger des services rendus autrefois. Gilles de Rais était également fatigué du nomadisme de sa vie guerrière et des camps volants. Il se replia dans sa bibliothèque où il fut entièrement saisi par la passion de l'alchimie. Bien que cette passion lui fût venue alors qu'il était, encore riche, il comptait que cette science qui le jeta dans la démonomanie, lui permît de créer de l'or. Il se lança dans le grand oeuvre alors qu'il était ruiné. C'est alors que commencèrent les crimes affreux, le sadisme meurtrier et la magie noire...

Et comment bascula, dans sa tête, une vie d'homme pieux en un suppôt de Satan ?

"Cet homme était un vrai mystique. Il a vu les plus extraordinaires événements que l'histoire ait jamais montrés. La fréquentation de Jeanne d'Arc a certainement suraiguisé ses élans vers Dieu. Or, du Mysticisme exalté au Satanisme exaspéré, il n'y a qu'un pas. Dans l'au-delà, tout se touche. Il a transporté la furie des prières dans le territoire des à Rebours. En cela, il fut poussé, déterminé par cette troupe de prêtres sacrilèges, de manieurs de métaux et d'évocateurs de démons qui l'entourèrent à Tiffauges. (...) En résumé, mysticisme naturel d'une part et fréquentation quotidienne de savants hantés par le Satanisme, de l'autre. Une misère grandissante à l'horizon et que les volontés du Diable pouvaient conjurer, peut-être ; une curiosité ardente, folle, pour les sciences défendues ; tout cela explique que, peu à peu, à mesure que ses liaisons avec le monde des alchimistes et des sorciers se resserrent, il se jette dans l'occultisme et soit mené par lui aux plus invraisemblables crimes."
Il faut dire aussi que le XVème siècle était l'époque de la cruauté et des meurtres.
Le Maréchal (Gilles...) fit venir du midi des initiés, ne pouvant se rendre à Paris dont il était séparé par les armées anglaises. Il se fait construire un fourneau d'alchimiste (l'athanor), fait venir cornues, pélicans et creusets. Il s'enferme dans ses laboratoires avec Antoine de Palerne, François Lombard, Jean Petit qui préparent jour et nuit le grand oeuvre. Ils ne réussissent pas et sont chassés. D'autres viennent et repartent. Gilles finit par être convaincu qu'aucune expérience ne réussit sans l'aide de Satan. Il fait donc venir des magiciens experts dans l'art de faire venir le Diable.Un évocateur réussit mais cela épouvante Gilles qui s'enfuit du cercle dans lequel il était entré avec de Sillé. "Ils restent béants car des hurlements se dressent dans la chambre où le magicien opère. "Un bruit d'épées tombant à coups durs et pressés sur une couette" se fait entendre, puis des gémissements, des cris de détresse, l'appel d'un homme qu'on assassine." Ils retrouvent le sorcier baignant dans son sang. Gilles le soigne, il se rétablit et s'enfuit sans demander son reste. Il arriva le même drame à un autre magicien, François Prélati qui sortit gravement blessé d'une de ses évocations. "Les documents qui relatent ces faits sont authentiques ; ce sont les pièces même du procès de Gilles ; d'autre part, les aveux des accusés, les dépositions des témoins concordent ; et il est impossible d'admettre que Gilles, que Prélati, aient menti, car, en confessant ces évocations sataniques, ils se condamnaient, eux-mêmes, à être brûlés vifs."
Le château de Tiffauges existe toujours, en ruines. Huysmans les décrit ainsi : "En somme, l'extérieur du château révélait une place forte bâtie pour soutenir de longs sièges ; et l'intérieur, maintenant dénudé, évoquait l'idée d'une prison où les chairs, affouillées par l'eau, devaient pourrir en quelques mois. (...) L'angoisse vous reprenait si, (...) l'on atteignait les ruines isolées de la chapelle, et si l'on pénétrait, en dessous, par une porte de cave, dans une crypte."

Gilles prit les femmes en horreur après en avoir plus qu'abusé à la cour et dans la guerre. Il s'intéressa beaucoup aux petits garçons et d'abord aux enfants de choeur de sa maîtrise qu'il avait choisis lui-même. Ils furent les seuls enfants qu'il épargna...

"La première victime de Gilles fut un tout petit garçon dont le nom est ignoré. Il l'égorgea, lui trancha les poings, détacha le coeur, arracha les yeux, et il les porta dans la chambre de Prélati. Tous deux les offrirent, dans des objurations passionnées, au Diable qui se tut." Gilles conserva le sang de cet enfant pour écrire ses grimoires. Puis, de 1432 à 1440, date de sa mort, les habitants de l'Anjou, du Poitou, de la Bretagne, pleurent leurs enfants disparus et courent les routes à leur recherche. L'enquête officielle dénombre des centaines de morts, dresse une très longue liste macabre. "Partout où sont établis les charniers de Gilles, les femmes pleurent."

Au départ, le peuple accuse les fées et autres créatures surnaturelles ; puis, on constate qu'à chaque déplacement de Gilles, "il laisse derrière ses pas une traînée de larmes." Partout où le Maréchal se présente, les enfants disparaissent... Mais c'est également le cas pour ses amis, Prélati, Roger de Bricqueville, Gilles de Sillé, dont la présence accompagne l'absence définitive des petits garçons. Une effrayante femme, appelée par les gens La Meffraye (pour l'effraie, oiseau de proie nocturne), en les séduisant, rabat les enfants vers le sinistre château. Les petits garçons étaient violés et exécutés dans d'horribles souffrances. Les textes du procès dénombrent de sept à huit cents victimes. Mais, d'après Huysmans, ce nombre est insuffisant, car des régions entières furent dévastées. "Aujourd'hui encore, les traces de ces assassinats persistent. Il y a deux ans, à Tiffauges, un médecin découvrit une oubliette et il en ramena des masses de têtes et d'os !" (Le livre d'Huysmans a été édité en 1891)
Gilles de Rais déclara à son procès : "J'étais plus content de jouir des tortures, des larmes, de l'effroi et du sang que de tout autre plaisir." Puis, il aima les morts, les cadavres, les membres et les têtes coupés... "Le vampirisme le satisfit, pendant des mois. (...)
"Puis, après ces excès, il tombait épuisé, en d'horribles sommes, en de pesants comas... Mais si l'on peut admettre que ce sommeil de plomb est l'une des phases connues de cet état encore mal observé du vampirisme, (...) il faut avouer qu'il se distingue des plus fastueux des criminels, des plus délirants des sadiques, par un détail qui semble extrahumain, tant il est horrible !"
En effet, il pendait l'enfant prisonnier jusqu'à la limite de l'étouffement et alors, le détachait et le rassurait en disant que ses complices étaient méchants, mais que lui était son sauveur. Puis, l'enfant rassuré sur ses genoux, il le cajolait et lui coupait le cou par la nuque et "lorsque la tête un peu détachée, saluait, dans des flots de sang, il pétrissait le corps, le retournait, le violait, en rugissant."

Mais, bientôt le remords le saisit et il vécut d'horribles hantises alternées avec ses débauches sadiques et terrifiantes.
Tout cela était perpétré avec la complicité des grands (nous avons vu que le Duc de Bretagne convoitait les biens du Maréchal...) et le silence des paysans terrifiés ("car quel paysan serait assez fou pour s'attaquer à un maître qui peut le faire patibuler au moindre mot ? ). Seule l'Eglise finira par réagir... à une étonnante provocation de Gilles de Rais qui, sans elle, fût demeuré impuni. En effet, il leva une armée de deux cents hommes et investit le château de Saint-Etienne, profana une église où il enleva Jean le Ferron, clerc tonsuré d'Eglise.Cette fois, c'en était trop ! Jean de Malestroit, Evêque de Nantes, accumula les enquêtes alors que les armées de Jean V assiègent Tiffauges. Gilles de Rais est réfugié dans le manoir fortifié de Machecoul. Un mois plus tard, le 13 septembre 1440, enquêtes closes, le prélat lança le mandat d'arrêt. Lisons :
"Nous vous enjoignons à tous et à chacun de vous, en particulier, par ces présentes lettres, de citer immédiatement et d'une manière définitive, sans compter l'un sur l'autre, sans vous reposer de ce soin sur autrui, de citer devant nous ou devant l'Official de notre église cathédrale, pour le lundi de la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, le 19 septembre, Gilles, noble baron de Rais, soumis à notre puissance et relevant de notre juridiction, et nous le citons, nous-même, par ces lettres, à comparaître à notre barre pour avoir à répondre des crimes qui pèsent sur lui. - Exécutez donc ces ordres et que chacun de vous les fasse exécuter."
Le baron de Rais se laissa arrêter par le capitaine d'armes Jean Labbé et le notaire Robin Guillaumet. Un autre mystère lié au sinistre baron, car il avait les moyens de résister longtemps... Lui et ses complices furent jugés par deux tribunaux, l'un ecclésiastique pour les crimes relevant de l'Eglise et l'autre, civil. Ce dernier ne servit qu'à prononcer la sentence de mort que l'Eglise s'interdisait ("Ecclesia abhorret a sanguine").

Gilles vomit d'abord de furieuses imprécations sur le Tribunal, puis fit preuve d'une extrême humilité...
Il avoua toutes les horreurs dont il se rendit coupable et "d'un oeil de somnambule, il regardait ses doigts qu'il secouait, comme pour en laisser égoutter le sang." Et alors que Gilles se repentait, le front heurtant les dalles, Jean de Malestroit lui dit : "Prie pour que la juste et épouvantable colère du Très-Haut se taise ; pleure, pour que tes larmes épurent les charniers en folie de ton être !
"Et la salle entière s'agenouilla et pria pour l'assassin." Une ambiance qu'Huysmans décrit ainsi : "Alors, en sa blanche splendeur, l'âme du Moyen Âge rayonna dans cette salle."
Mais le procureur et la foule des victimes n'adhéraient pas du tout à cette ambiance et le procureur déclara que les crimes étaient "clairs et apperts".
Deux sentences furent rendues plus tard : la première déclara l'accusé coupable d'hérésie, d'apostasie, d'évocation des démons ; la deuxième le déclara coupable de sodomie, sacrilège et violation des immunités de l'Eglise. Il fut donc excommunié. Jusqu'à présent, rien n'accuse le coupable des horribles, atroces souffrances infligées à des centaines d'enfants innocents... Puis, comme le coupable se repentit, il fut réincorporé à l'Eglise, relevé de toute excommunication et admis à participer aux sacrements ! L'Eglise remit alors le coupable à la justice humaine qui prononça la peine de mort pour captures d'enfants et meurtres.
A sa demande, Gilles de Rais fut supplicié en même temps que ses complices. De hauts bûchers surmontés de potences attendaient les condamnés en prairie de Biesse....

Souvent, on a comparé Gilles de Rais à Barbe-Bleue. Huysmans conteste cette analogie. "La vérité, c'est que la véritable Barbe-Bleue n'est pas Gilles de Rais, mais bien un Roi Breton appelé Cômor, dont un fragment de château existe encore, depuis le VIème siècle, sur les confins de la forêt de Carnoët. La légende est simple : ce Roi demanda à Guérock, comte de Vannes, la main de sa fille Triphine. Guéror refusa parce qu'il avait ouï dire que ce Roi, constamment veuf, égorgeait ses femmes ; enfin, Saint Gildas lui promit de lui rendre sa fille saine et sauve quand il la réclamerait et l'union fut célébrée.
"Quelques mois après, Triphine apprit qu'en effet Cômor tuait ses compagnes, dès qu'elles devenaient enceintes. Elle était grosse, elle s'enfuit, mais fut atteinte par son mari qui lui trancha le col. Le père éploré somma Saint Gildas de tenir sa promesse et le Saint ressuscita Triphine."

Cette atroce, étonnante, histoire fabuleusement noire de Gilles de Rais a influencé à jamais tout l'imaginaire français sur le seigneur intouchable qui jouit de la mort des autres, et particulièrement de vrais innocents, les jeunes enfants. Ce qui rend particulièrement vivace le mythe du vampire dans l'imaginaire collectif français...


* J.-K. Huysmans, "Là-Bas". Toutes les citations de cet article sont tirées de cette magnifique oeuvre de l'écrivain français consacrée à l'occultisme et à la vie de Gilles de Rais.